VII
A Paris, mercredi 16» mars 1672.
— — — Je suis au désespoir que vous ayez eu Bajazet par d'autres que par moi. C'est ce chien de Barbin8 qui me hait, parce que je ne fais pas des Princesses de Olèves et de Montpensier.4 Vous en avez jugé très juste et très bien,5 et vous aurez vu que je suis de votre avis. Je voulais vous envoyer laChampmeslé6 pour vous réchauffer la pièce. Le personnage de Bajazet est glacé; les mœurs des Turcs y sont mal observées; ils ne font point tant de façons pour se marier: le dénouement n'est point bien préparé: on n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie.7 Il y a pourtant des choses agréables et rien8 de parfaitement beau, rien qui enlève; point de ces tirades de Corneille qui font frissonner. Ma fille, gardons-nous bien de lui comparer Racine, sentons-en la différence. Il y a des endroits froids et faibles, et jamais il n'ira plus loin qu'Alexandre et quy Ândromaque. Bajazet est au-dessous, au sentiment de bien des gens et au mien, si j'ose me citer. Racine fait des comédies9 pour la Champmeslé: ce n'est pas pour les siècles à venir. Si jamais il n'est plus jeune, et qu'il cesse d'être amoureux, ce ne sera plus la môme chose. Vive donc notre vieil ami Corneille. Pardonnons-lui de méchants vers, en faveur des divines et sublimes beautés qui nous transportent: ce sont des traits de maître qui sont inimitables. Despréaux10 en dit encore plus que moi; et en un mot, c'est le bon goût: tenez-vous-y.
1 Un brevet de retenue obligeait le successeur du premier titulaire d'une charge à payer une certaine somme aux héritiers de son çrédécesseur.
2 Anciennement domestique se disait de tous ceux qui étaient attachés à la maison du roi ou à une autre grande maison, môme des gentilshommes.
8 Barbin, célèbre libraire, mentionné par Molière, dans les Femmes savantes (III, 5). * Deux romans de Mm* de Lafayette, v. page 123, note 1.
6 C'est-à-dire : Vous avez jugé très bien de la pièce de Bajazet; v. p. 165.
6 Marie Champmeslé, célèbre actrice qui reçut des leçons de déclamation de Racine même, et qui contribua beaucoup au succès de ses pièces.
7 C'est-à-dire: La mort de tant de personnages n'est pas suffisamment motivée. 8 Les éditeurs ont changé et rien en: mais rien.
9 Du temps de M™» de Sévigné, on employait le mot comédie dans le sens générique de pièce de théâtre.
10 Nom que Boileau s'était donné; voyez l'article Boileau, page 218.
Vin. (354.)
A Paris, vendredi 8e décembre 1673.
L'affaire d'Orange1 fait ici un bruit très agréable pour
M. de Grignan; cette grande quantité de noblesse, par le seul attachement2 qu'on a pour lui; cette grande dépense, cet heureux succès, iar voilà tout: cela fait honneur et donne de la joie à tous ses amis, qui ne sont pas ici en petit nombre. Ce bruit général est fort agréable. Le Roi dit à souper: » Orange est pris; Grignan avait sept >.ents gentilshommes avec lui. Us ont tiraillé du dedans, et enfin Us * sont rendus le troisième jour. Je suis fort content de Grignan.* <to m'a rapporté ce petit discours, que La Garde sait encore mieux \iK moi. Pour notre archevêque de Reims,8 je ne sais à qui il en mit: La Garde lui pensa parler de la dépense: »Bon! dit-il, de la dépense: voilà toujours comme on dit; on aime à se plaindre. — Mais, monsieur, lui dit-on, M. de Grignan ne pouvait pas s'en dispenser4 iTK tant de noblesse qui était venue pour l'amour de lui. — Dites pour le service du Roi, monsieur. — Monsieur, dit-on, il est vrai; xais il n'y avait point d'ordre, et c'était pour suivre M. de Grignan, i l'occasion du service du Roi, que toute cette assemblée s'est faite.* Enfin ma bonne, cela n'est rien; vous savez que d'ailleurs il est très bon ami. Il y a des jours où la bile domine; et ces jours-là sitt malheureux.