IX
À Paris, mercredi 28* août 1675.
Si Ton pouvait écrire tous les jours, je le trouverais fort bon; et «wvent je trouve le moyen de le faire, quoique mes lettres ne partent M*. Le plaisir d'écrire est uniquement pour vous; car à tout le reste to monde, on voudrait avoir écrit, et c'est parce qu'on le doit. Vraiment, ma fille, je m'en vais bien vous parler encor de M. de Turenne.
Nous nous fîmes raconter sa mort.
H monta à cheval à deux heures le samedi,6 après avoir
aanjçé. B avait bien des gens avec lui : il les laissa tous à trente pas de a hauteur où il voulait aller. D dit au petit d'Elbeuf : »Mon neveu, ■Vmeora là, vous ne faites que tourner autour de moi, vous me feriez r**nnattre.* Il trouva monsieur d'Hamilton près de l'endroit où il jiLit, qui lui dit: «Monsieur, venez par ici; on tirera où vous allez. — Monsieur, lui dit-il, je m'y en vais:6 je ne veux point du tout être W aujourd'hui; cela sera le mieux du monde.* H tourna son cheval, î «perçut Saint-Hilaire, qui lui dit le chapeau à la main: » Jetez les
1 Orange, petite principauté, dans le Bas-Dauphiné, enclavée dans le *ortat Venaison, chef-lieu Orange, non loin du Rhône. Cette principauté Wtftenait à la maison de Nassau (de là le titre de prince aOrange ou J^j. Louis XIV, en guerre avec la Hollande, dont Guillaume m iOraagft était stathouder, fit occuper militairement la principauté d'Orange, ttytâtroa peu dangereuse, conduite par M. de Grignan.
2 Pour éclaircir la phrase, les éditeurs ont mis: cette grande quantité * ufcletM «Ht Ta emM par le seul attachement, etc.
1 Le TeÎKer, frère du ministre Louvois, connu comme son frère pour N manières hautaines. * Var. ne pouvait pas être son* dépenser.
* Le 27jullet 1676, près du village de Sasbach, dans le grand-duché **Me. Voyea page 161. • Aujourd'hui: je m'en vais, ou: fy rais. ' C. rwfe, Mmtml iê UUmaton fra»ç*4*t. 10e «d. 10
146 Mme DE SÉVIGMÉ (1626-1096).
yeux sur cette batterie que j'ai fait mettre là.« H retourne deux pas, et sans être arrêté, il reçut le coup qui emporta le bras et la main qui tenaient le chapeau de Saint-Hilaire, et perça le corps, après avoir fracassé le bras de ce héros. Ce gentilhomme le regardait toujours; il ne le voit point tomber; le cheval l'emporta où1 il avait laissé le petit d'Elbeuf ; il n'était point encore tombé, mais il était penché le nez sur l'arçon: dans ce moment le cheval s'arrête, il tomba entre les bras de ses gens; il ouvrit deux fois de grands yeux et la bouche et puis demeura tranquille pour jamais: songez qu'il était mort et qu'il avait une partie du cœur emportée. On crie, on pleure; M. d'Hamilton fait cesser ce bruit et ôter le petit d'Elbeuf qui était jeté sur ce corps, qui ne le voulait pas quitter, et qui se pâmait de crier. On jette un manteau; on le porte dans une haie, on le garde à petit bruit; un carrosse vient; on l'emporte dans sa tente: ce fut là où2 M. de Lorges, M. de Eoye, et beaucoup d'autres pensèrent mourir de douleur; mais il fallut se faire violence et songer aux grandes affaires qu'il avait sur les bras. On lui a fait un service militaire dans le camp, où les larmes et les cris faisaient le véritable deuil: tous les officiers pourtant avaient des écharpes de crêpe; tous les tambours en étaient couverts, qui ne frappaient qu'un coup; les piques traînantes et les mousquets renversés ; mais ces cris de toute une armée ne se peuvent pas représenter, sans que l'on en soit ému. Ses deux véritables8 neveux (car pour l'aîné il faut le dégrader)4 étaient à cette pompe, dans l'état que vous pouvez penser. M. de Roye tout blessé s'y fit porter; car cette messe ne fut dite que quand ils eurent repassé le Rhin. Je pense que le pauvre chevalier5 était bien abîmé de douleur. Quand ce corps a quitté son armée, c'a été6 encore une autre désolation; partout où il a passé c'a été des clameurs; mais à Langres7 ils se sont surpassés: ils allèrent tous au devant de lui, tous habillés de deuil, au nombre de plus de deux cents, suivis du peuple, tout le clergé en cérémonie; ils firent dire un service solennel dans la ville, et en un moment se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monte à cinq mille francs, parce qu'ils reconduisirent le corps jusqu'à la première ville, et voulurent défrayer tout le train. Que dites-vous de ces marques naturelles d'une affection fondée sur un mérite extraordinaire? Il arrive à Saint-Denis8 ce soir ou demain; tous ses gens l'allaient reprendre à deux lieues d'ici; il sera dans une chapelle en dépôt, en attendant qu'on prépare la chapelle. Il y aura un service en attendant celui de Notre-Dame, qui 6era solennel.
A Paris, mercredi 29« juillet 1676.
Voici, ma bonne, un changement de scène qui vous paraîtra aussi agréable qu'à tout le monde. Je fus samedi à Versailles avec les Villars: voici comme cela va. Vous connaissez la toilette de la Reine,
1 C'est-à-dire vers Vendrait où. 2 On dirait aujourd'hui: Ce fut là que.. 8 Le comte de Lorges et le comte de Roye.
4 On croit que c'est du duc de Bouillon que M«« de Sévigné veut parler. 6 Le chevalier de Grignan, beau-frère de la fille de M"* de Sévigné. 6 Pour: ça (cela) a été. 7 Langres, ville située près de la Marne. 8 St- Denis, petite ville sur la Seine, tout près de Paris, avec une église gothique dont les caveaux renfermaient les cendres des rois de France.
i& messe, le dîner; mais il n'est pins besoin de se faire étouffer, pendant que Leurs Majestés sont à table; car, à trois heures le Roi, la Reine, Monsieur, Madame, Mademoiselle,1 tout ce qu'il y a de princes et de princesses, madame de Montespan,8 toute sa suite, tous les courtisans, toutes les dames, enfin ce qui s'appelle la cour de France, se trouve dans ce bel appartement du Roi que vous connaissez. Tout est meublé divinement, tout est magnifique. On ne sait ce que c'est que d'y avoir chaud; on passe d'un lieu à l'autre sans faire la presse en nul lieu.3 Un jeu de reversi* donne la forme, et fixe tout. C'est le Eoi (Madame de Montespan tient la carte), Monsieur, la Reine et madame de Soubise; Dangeau et compagnie; Langlée et compagnie. Mille louis sont répandus sur le tapis, il n'y a point d'autres jetons. Je voyais jouer Dangeau; et j'admirais combien nous sommes sots auprès de lui.5 Il ne songe qu'à son affaire, et gagne où les autres perdent; il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est point distrait: en un mot, sa bonne conduite défie la fortune; aussi les deux cent mille francs en dix jours, les cent mille écus en un mois, tout cela se met sur le livre de sa recette. Il dit que je prenais part à son jeu, de sorte que je fus assise très agréablement et très commodément. Je saluai le Eoi, comme vous me l'avez appris; il me rendit mon salut, comme si j'avais été jeune et belle. La Eeine me parla aussi longtemps de ma maladie. Elle me parla aussi de vous. Monsieur le Duc6 me fit mille de ces caresses à quoi7 il ne pense pas. Le maréchal de Lorges m'attaqua sous le nom du chevalier de Grignan,8 enfin tutti quanti:* vous savez ce que c'est que «ie recevoir un mot de tout ce qu'on trouve en chemin.