‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 147 sur 514 · XI · texte numérisé non relu

XI

Paris, ce 22« novembre 1679.

Je m'en vais bien vous surprendre et vous fâcher, ma chère enfant: M. de Pompone10 est disgracié. . Il eut ordre samedi au soir, comme il revenait de Pompone11 de se défaire de sa charge, qu'il en aurait ?ept cent mille francs, qu'on lui continuerait sa pension de vingt mille francs qu'il avait comme ministre, et que le Eoi avait réglé toutes <es choses pour lui marquer qu'il était content de sa fidélité. Oe fut M. Colbert qui lui fit ce compliment, en l'assurant qu'il était au désespoir d'être obligé, etc. M. de Pompone demanda s'Û ne pourrait point avoir l'honneur de parler au Eoi, et savoir de sa bouche quelle

1 Voyez page 136, note 10. 2 Voyez page 143, note 7.

* On' dirait aujourd'hui: nulle part.

* Reversi, jeu de cartes. Dans ce jeu, au revers de tous les autres, ('est celui qui fait le moins de levées qui gaçne le plus.

5 C'est-à-dire au jeu, ce que quelques éditeurs ont ajouté au texte.

6 On appelait Monsieur le Duc tout court, le fils du grand Condé.

7 C'est-à-dire auxquelles il ne pense pas; qu'il fait sans y penser.

* Voyez pape 146, note 5. • Tous tant qu'ils étaient.

10 Le marquis de Pompone (1618 — 1699) fut ministre des affaires étrangères de 1671 à 1679. Dans cette dernière année, Louis XIV, cédant à en mouvement d'humeur et à l'influence de Colbert et de Louvoie, l'éloigna des affaires. S'il faut en croire Flassan (Histoire de la Diplomatie française, 111, 472) la disgrâce de M. de Pompone fut causée par une grande négligence de sa part. Quoi qui] en soit, il fut rappelé au ministère en 1691 *t y resta jusqu'à sa mort. u Village et château près de la ville de Meaux.

148 M»6 DE SÉYIGNÉ (1696-1696).

faute avait attiré ce coup de tonnerre: on lui dit qu'il ne pouvait point parler au Roi; il lui écrivit, lui marqua son extrême douleur, et l'ignorance où il était de ce qui pouvait lui avoir attiré sa disgrâce; il lui parla de sa nombreuse famille, il le supplia d'avoir égard à huit enfants qu'il avait. Aussitôt il fit remettre ses chevaux au carrosse, et revint à Paris, où il arriva à minuit. M. de Pompone n'était pas de ces ministres sur qui une disgrâce tombe à propos, pour leur apprendre l'humanité, qu'ils ont presque tous oubliée; la fortune n'avait fait qu'employer les vertus qu'il avait, pour le bonheur des autres; on l'aimait, et surtout parce qu'on l'honorait infiniment. Nous avions été, comme je vous ai mandé, le vendredi à Pompone. M. de Ghaulnes, Lavardin et moi: nous le trouvâmes, et les dames, qui nous reçurent fort gaiement. On causa tout le soir, on joua aux échecs: ah! quel échec et mat on lui préparait à Saint-Germain!1 II y alla dès le lendemain matin, parce qu'un courrier l'attendait; de sorte que M. Oolbert, qui croyait le trouver le samedi au soir comme à l'ordinaire, sachant qu'il était allé droit à Saint-Germain, retourna sur ses pas, et pensa crever ses chevaux.2 Pour nous, nous ne partîmes de Pompone qu'après dîner; nous y laissâmes les dames, madame de Vins m'ayant chargée de mille amitiés pour vous. H fallut donc leur mander cette triste nouvelle: ce fut un valet de chambre de M. de Pompone, qui arriva le dimanche à neuf heures dans la chambre de madame de Vins; c'était une marche si extraordinaire que celle de cet homme, et il était si excessivement changé, que madame de Vins crut absolument qu'il lui venait dire la mort de M. de Pompone ; de sorte que quand eue sut qu'il n'était que disgracié, elle respira; mais elle sentit son mal quand elle fut remise; elle alla le dire à sa sœur. Elles partirent à l'instant; et laissant tous ces petits garçons en larmes, et accablés de douleur, elles arrivèrent à Paris à deux heures après midi, où elles trouvèrent M. de Pompone. Vous pouvez vous représenter cette entrevue, et ce qu'ils sentirent en se revoyant si différents de ce qu'ils pensaient être la veille. Pour moi, j'appris cette nouvelle par l'abbé de Grignan; je vous avoue qu'elle me toucha droit au cœur. J'allai à leur porte vers le soir; on ne les voyait point en public, j'entrai, je les trouvai tous trois. M. de Pompone m'embrassa, sans pouvoir prononcer une parole; les dames ne purent retenir leurs larmes, ni moi les miennes: ma chère fille, vous n'auriez pas retenu les vôtres; c'était un spectacle douloureux; la circonstance de ce que nous venions de nous quitter à Pompone d'une manière si différente, augmenta notre tendresse. Enfin je ne vous puis représenter cet état. La pauvre madame de Vins, que j'avais laissée si fleurie, n'était pas reconnaissable. je dis pas reconnaissable; une fièvre de quinze jours ne l'aurait pas tant changée; elle me parla de vous, et me dit qu'elle était persuadée que vous sentiriez sa douleur et l'état de M. de Pompone; je l'en assurai. Nous parlâmes du contre-coup qu'elle ressentait de cette disgrâce; il est épouvantable, et pour ses affaires, et pour l'agrément de sa vie et de son séjour, et pour la fortune de son mari; elle voit tout cela bien douloureusement et le sent bien, je vous en assure.*

1 Voyez page 139, note 4.

2 C'est-à-dire faiUit crever, manqua de crever ses chevaux.

8 Aujourd'hui on dirait: je vous assure, ou: je vous en réponde*

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