‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 151 sur 514 · II. A MADAME LA COMTESSE DE ST.-GERAN · texte numérisé non relu

II. A MADAME LA COMTESSE DE ST.-GERAN

Les choses commencent à prendre un tour fort agréable. Vous voulez savoir, Madame, ce qui m'a attiré un si beau présent;4 on croit que je le dois à M™ de Montespan: je le dois à mon petit prince. Le Roi jouant avec lui, et content de la manière dont il répondait à ses questions, lui dit qu'il était bien raisonnable: „U faut bien que je le sois, répondit l'enfant, j'ai une dame auprès de moi qui est la raison même." — „ Allez lui dire, reprit le Roi, que vous lui donnerez ce soir cent mille francs pour vos dragées.4*5 La mère me brouille avec le Roi, son fils me réconcilie avec lui: je ne suis pas deux jours de suite dans la même situation ; je ne m'accoutume point à cette vie. moi qui me croyais capable de m'habituer à tout. On ne m'envierait pas ma condition, si l'on savait de combien de peine elle est environnée et combien de chagrins elle me coûte. C'est un assujettissement qui n'a point d'exemple; je n'ai ni le temps d'écrire, ni de faire mes prières: un véritable esclavage. Tous mes amis s'adressent à moi,

1 Nommé, après l'élévation de sa sœur, lieutenant-général du Beny.

2 A l'exception de premier on emploie aujourd'hui les nombres cardinaux pour marquer le quantième du mois; ainsi on dirait: le 3 (trois) janvier.

* Pour: Renonce* aux plaisirs. * La terre de Maintenon.

5 Dragées, au sens propre: de petits fruits couverts de sucre trî-s dur, au figuré: étrennes, cadeaux.

et ne voient pas que je ne puis rien, même pour mes parents. On oe m'accordera point le régiment que je demande depuis quinze jours: on ne m'écoute que quand on n'a personne à écouter. J'ai parlé trois fois à M. Colbert:1 je lui ai représenté la justice de ce que vous prétendez. Il a fait mille difficultés, et m'a dit que le Roi seul pouvait les résoudre. J'intéresserai M™ de Montespan: mais ii faut un moment favorable; et qui sait s'il se présentera? S'il ne s'offre point, je chargerai notre ami de votre affaire, et il parlera ao Roi. Je compte beaucoup sur lui.

ID. A MADAME d'aUBIGNÉ, BELLE-SŒUB DE MADAME DE MAINTENON.

Le 5« janvier 1681.

Je demande tous les jours à Dieu, ma très chère enfant, qu'il vous conduise dans ses saintes voies. On ne fait pas ces vœux-là dans le monde: je les fais au milieu de la cour, où il ne faut qu'être pour fcalr le monde et ses plaisirs. J'y éprouve bien que Dieu seul peut remplir le vide du cœur de l'homme. Croyez, ma fUle, que toutes les choses que vous vous figurez si délicieuses, et que vous m'enviez peutêtre, ne sont que vanité et affliction d'esprit. La cour est comme ces perspectives qui veulent être vues dans l'éloignement; je ne puis vous j placer; et quand je le pourrais, je ne le ferais pas. Aimez votre aari, et vous serez heureuse. Vous êtes indolente et malsaine: tournez ces inconvénients au profit de votre salut. J'approuve fort que vous ze vous exposiez pas aux visites; si le monde ne vous gâtait pas, il tou3 ennuierait. Vous savez combien je vous aime; faites que je vous aime davantage: ne faites pas de nouvelles liaisons; connaissez avant que d'aimer. Je suis votre sœur, votre mère, votre amie.

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