ORAISON FUNÈBRE DE M. DE TXJRENNE
sonde, de la foule de leur cour, de l'éclat et de la pompe de leur fortune, qu'un silence étemel, une solitude affreuse et une terrible attente des jugements de Dieu, sous ces marbres précieux qui les •ouvrent? Que le monde honore donc comme il voudra les grandeurs b-imunes, Dieu seul est la récompense des vertus chrétiennes.
0 mort trop soudaine, mais pourtant par la miséricorde du Seigneur ^puis longtemps prévue, combien de paroles édifiantes, combien de *iBts exemples nous as-tu ravis! Nous eussions vu, quel spectacle! m milieu des victoires et des triomphes mourir humblement un chrétien. Avec quelle attention eût-il employé ses derniers moments à pleurer intérieurement ses erreurs passées, à s'anéantir devant la majesté de Dieu, et à implorer le secours de son bras non plus contre des ennemis fiables, mais contre ceux de son salut? Sa foi vive et sa charité tarente nous auraient sans doute touchés; et il nous resterait un modèle d'une confiance sans présomption, d'une crainte sans faiblesse, i'm pénitence sans artifice, d'une constance sans affection, et d'une >>rt prfeieuse devant Dieu et devant les hommes.
Ces conjectures ne sont-elles pas justes, messieurs? Que dis-je, rajeetures! c'étaient des desseins formés. Il avait résolu de vivre irai saintement que je présume qu'il fût mort. Prêt à jeter toutes ^ couronnes aux pieds du trône de Jésus-Christ, comme ces vainqueurs *■ l'Apocalypse; prêt à ramasser toute sa gloire, pour s'en dépouiller pr une retraite volontaire, il n'était déjà plus du monde, quoique la Providence l'y retînt encore. Dans le tumulte des armées, il s'entrerait des douces et secrètes espérances de sa solitude. D'une main 1 foudroyait les Amalécites, et il levait déjà l'autre pour attirer sur vi les bénédictions célestes. Ce Josué, dans le combat, faisait déjà ^ fonctions de Moïse sur la montagne, et sous les armes d'un renier portait le cœur et la volonté d'un pénitent.
Seigneur, qui éclairez les plus sombres replis de nos consciences, '* qui voyez dans nos plus secrètes intentions ce qui n'est pas encore âme ce qui est, recevez dans le sein de votre gloire cette âme qui +ntto n'eût été occupée que des pensées de votre éternité; recevez * dfeirs que vous lui aviez vous-même inspirés. Le temps lui a i*&qoé et non pas le courage de les accomplir. Si vous demandez *< œuvres avec ses désirs, voilà des charités qu'il a faites ou des- 'iki pour le soulagement et pour le salut de ses frères; voilà des -aes égarées qu'il a ramenées à vous par ses assistances,1 par ses f**ils, par son exemple; voilà ce sang de votre peuple qu'il a tant 4- fois épargné; voilà ce sang qu'il a si généreusement répandu P"or nous; et, pour dire encore plus, voilà le sang que Jésus-Christ « vereé pour lui.
Ministres du Seigneur, achevez le saint sacrifice. Chrétiens, re- >-ublez vos vœux et vos prières, afin que Dieu, pour récompense de ** travaux, l'admette dans le séjour du repos éternel et donne dans le H une paix sans fin à celui qui nous en a trois fois procuré une sur la ' **. passagère à la vérité, mais toujours douce et toujours désirable.
1 Aujourd'hui le mot assistance ne s'emploie guère qu'au singulier.
JEAN RACINE naquit le 22 décembre 1639, àlaFerté-Milon, petite ville située non loin de Paris. Son père était contrôleur au grenier à sel. Racine mourut à Paris en 1699, âgé de cinquante-neuf a,ns Sa vie littéraire appartient tout entière au règne de Louis XTV.
Orphelin de père et de mère avant l'âge de trois ans, le jeune Racine passa sous la tutelle de son aïeul maternel. Il fut envoya d'abord au collège de Beauvais, puis à Port-Royal des Champs où il étudia trois années pendant que Pascal y écrivait ses Provinciale*:1 A l'âge de dix-neuf ans Racine sortit de Port-Royal pour étudier la logique au collège d'Harcourt, à Paris.
Le mariage de Louis XTV inspira au jeune étudiant un épithalame lyrique, la Nymphe de la Seine, imprimé en 1660, qui fut remarqué et attira sur lui l'attention et les libéralités du roi. Bientôt Racine renonça entièrement à la carrière ecclésiastique où il s'était engagé sous les auspices de son oncle, et se consacra aux lettres.
En 1663, il débuta dans la carrière dramatique par les Frère* ennemis (Étéocle et Polynice), tragédie que Molière l'avait engagé à mettre sur la scène; et qui fat jouée en 1664 par la troupe de> Molière. Les défauts de cette pièce facilement versifiée ne l'empêchèrent pas de réussir. La tragédie $ Alexandre, qui suivit à un an d'intervalle, eut un brillant succès, quoique l'histoire y soitétrangement défigurée. Racine avait fait jouer Alexandre par les deux troupes, celle de Molière et celle de l'hôtel de Bourgogne, ce qui le brouilla avec le grand auteur comique, tandis qu'il resta toute sa vie intimement lié avec Boileau.
Racine avait vingt-huit ans quand il donna Andromaque (1667), tragédie qui ouvre la série des chefs-d'œuvre du poète, et qui fait époque dans l'histoire de la littérature française. Cette pièce marque l'avènement de la tragédie pathétique, qui tire son intérêt de la peinture des passions et de la vérité des sentiments.
Les Plaideur* (1668), pièce imitée des Guêpes d'Aristophane, suivirent Andromaque. C'est moins une comédie qu'une satire dialoguée; maïs elle abonde en vers comiques et raille avec esprit les juges, les avocats et leurs clients.
L'historien Tacite fournit à Racine lamatièrede Brâannicus(1669). tragédie dont les beautés sévères demandaient, pour être goûtées, des spectateurs d'élite. Le suffrage des connaisseurs finit par entraîner l'approbation de la foule. La tragédie de Bérénice (1670) fut, sans intention, un acte hostile de Racine contre Corneille. Les deux poètes avaient été sollicités, à l'insu l'un de l'autre, par la duchesse d'Orléans, de traiter le môme sujet. Racine, dans la force de l'âge et du talent,
1 D'après oeeuzez. Études, et d'après la Notice biographique, placé" à la tête de l'édition de Racine dans la collection des Grands écrivain* de la France, publiée par M. Régnier. C'est le texte authentique de Racine, rétabli par M. Mesnard, que nous suivons dans notre Manuel
2 Voyez page 54.
ztnt pas de peine à remporter sur son rival. Cependant sa Bérénice *n moins une tragédie qu'une élégante élégie bous la forme dramatique. Bajazet (1672), pièce tirée de l'histoire turque contemporaine, .égale pas, dans son ensemble, les autres chefs-d'œuvre de Racine. Mitkridate, qui suivit en 1673, est, dans la partie politique, digne ie Corneille. Le caractère du héros de cette tragédie est une savante 4nde de la plus grande beauté, la' figure de Monime e6t un idéal ir force morale, qui rappelle Chimène dans le Cid et Pauline dans Pdyeucte; mais la physionomie des deux fils de Mithridate n'a rien antique, et le dénoûment de la pièce est faible.
Jpkigém* enAuUde (1674), où Racine imita Euripide, eut un grand ^txès. Ce n'est pas qu'elle soit une image fidèle des mœurs antiques; fiiib les faits et les caractères s'enchaînent et se dessinent avec harawaie, les sentiments de l'ambition et de l'amour maternel y sont jiâts arec tant de profondeur que, sans égard aux temps, on ac- "?te l'ensemble comme un tableau éternellement vrai.
Phèdre parut en 1677. Cette tragédie, qui est une imitation ou
I lutta une transformation de YHippolyte d'Euripide, est la plus belle
& pièces profanes de Racine. Le poète français a déplacé l'intérêt
a* le poète grec concentre sur Hippolyte, pour le détourner vers
Pàèdre, et cette combinaison, qui renouvelle le sujet, lui a permis de
^ire des foreurs de la passion une peinture effrayante et sublime.
Après Phèdre, Racine se retira du théâtre. Mais l'ôchec qu'une &bale puissante fit subir à sa tragédie, à laquelle on opposa injustei^nt la Phèdre de Pradon, ne fût pas le seul motif de cette retraite. Ijf poète y fut surtout décidé par des scrupules religieux.
En 1677, Racine se maria et fut nommé, la même année, historiographe du roi. Honoré des faveurs de Louis XIV et de l'amitié de Madame de Maintenon,1 il ne s'occupa plus que de sa charge, du soin * sa famille et de son salut. Il travailla avec zèle à une histoire ~? règne de Louis XIV; mais, après sa mort, un incendie consuma .- plus grande partie du manuscrit. Cette perte ne doit pas exciter *~ trop vifs regrets; car la véritable histoire d'un monarque ne sau~ à* être écrite par un contemporain et surtout par un historiographe âicieL L' Abrégé de Fhietotre de Port-Royal, que Racine publia -r. 1693, est écrit en une prose qui a toutes les qualités du style* Ntorique, la simplicité, l'énergie et la clarté.
A la fin de 1688, Racine composa, à la prière de madame de Maintenon, la tragédie à'Esther, qui fut représentée devant la oour par ■> demoiselles de Saint-Cyr, en janvier 1689.1 La pièce est faible oaune conception, mais la beauté du langage, surtout dan6 les chœurs, •arpassa tout ce que Racine avait produit. Le succès de cette ten~ '«tire fut ai grand, qu'il engagea Racine à un autre travail du même» irm. En 1691, il donna Atkalie, son dernier et son plus parfait ' jrrage dramatique. Cette tragédie ne fût jouée que deux fois, à V *r*ailles, devant le roi, par les jeunes élèves de Saint-Cyr, et sans ftumes. Livrée au public par l'impression, elle fut entièrement méconnue. La tragédie d'Afhalte ne fut vengée d'un injuste oubli «œ dix-eept mas après la mort de Racine, en 1716, où elle fût reiréscntée an Théâtre-Français et obtint un brillant succès.
1 Vqres la notice sur M»» de Maintenon, page 149.
Après avoir longtemps vécu dans la faveur de Louis XIV, Racine tomba en disgrâce. Les causes n'en sont pas entièrement éciaircies. D'après la tradition la plus accréditée, Racine avait rédigé, à la demande de Mme de Maintenon, un mémoire sur les misères du peuple. Cet écrit excita la colère d'un roi qui ne voulait pas entendre la vérité. Louis XLV se serait écrié: »Croit-il tout savoir? et parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre?* . On prétend qu'à la suite de cette disgrâce le chagrin s'empara de Racine, et qu'une maladie dont il souffrait depuis longtemps s'aggrava. Il ne fit plus que languir, et mourut deux ans après, en 1699;
Ce qui frappe surtout dans les tragédies de Racine, c'est la simplicité du plan et du langage. Racine cherchait, dans la tradition et dans l'histoire, des tragédies toutes faites, qui lui offrissent une action simple à remplir par la violence des passions, par le développement des sentiments et des caractères. Ordinairement il esquissait d'abord ses pièces en prose, pour voir son œuvre sans ornement et pour en mieux suivre le plan. Et cependant rien n'égale la pureté, l'élégance et l'harmonie de son vers.
Mais, à l'exception de ses tragédies bibliques, il ne faut pas chercher de couleur locale dans les pièces de Racine. Ses personnages ont des noms grecs, romains, turcs, mais des caractères plus ou moins français, et souvent leur langage est tout à fait celui des galants seigneurs de la cour de Louis XIV.
Nous allons faire connaître aux lecteurs de ce Manuel andbomaqce,
BRITANNICUS, MITHRIDATE , IPHIOÉN1E et PHÈDBE. NOUS SUppOSOnS que
la plupart de nos lecteurs ont lu athalie,1 et nous ne leur en donnons qu'un résumé, pour leur rappeler le sujet et la marche de l'action de cette belle pièce. Mais avant de passer à l'analyse de ces tragédies de Racine, nous croyons à propos d'intercaler ici une