ACTE IV, SCÈNE H
AGRIPPINE, NÉBON.
Je vous fis sur mes pas entrer dans sa famille:
Je vous nommai son gendre, et vous donnai sa fille.
Silanus, qui l'aimait, s'en vit abandonné,
Et marqua de son sang ce jour infortuné.1
Ce n'était rien encore. Eussiez-vous pu prétendre
Qu'un jour Claude à son fils dût préférer son gendre?
De ce même Pallas j'implorai le secours;
Claude vous adopta, vaincu par ses discours;
Vous appela Néron; et du pouvoir suprême
Voulut, avant le temps, vous faire part lui-même.
C'est alors que chacun, rappelant le passé,
Découvrit mon dessein, déjà trop avancé;
Que de Britannicus la disgrâce future
Des amis de son père excita le murmure.2
Mes promesses aux uns éblouirent les yeux;
L'exil me délivra des plus séditieux:
Claude même, lassé de ma plainte éternelle
Éloigna de son fils tous ceux de qui le zèle,
Engagé dès longtemps à suivre son destin,
Pouvait du trône encor lui rouvrir le chemin.
Je fis plus: je choisis moi-même dans ma suite
Ceux à qui je voulais qu'on livrât sa conduite;8
J'eus soin de vous nommer, par un contraire cjioix,
Des gouverneurs que Rome honorait de sa voix.
Je fus sourde à la brigue, et crus la renommée.4
J'appelai de l'exil, je tirai de l'armée,
Et ce même Sénèque, et ce même Burrhus,
Qui depuis .... Home alors estimait leurs vertus.5
De Claude en même temps épuisant les richesses,
Ma main, sous votre nom, répandait ses largesses.
1 Die nuptiarum Silanus mortem sibi conscivit: sive eo usque spen vit» produxerat, seu delecto die augendam ad invidiam.tf (Jjtn.XII, 8,
* „Nemo adeo expers misericordi© fuit quem non Brîtannici fortuni mœrore afflceret." (Ann. XII, 26.)
8 „(Claudius) commotus his quasi criminibus optimum quemque edu citorem filii exsilio ac morte afficit, datosque a noverca custodue eiu imponit." (Ann. XII, 41. * C'est-à-dire: l'opinion publique.
5 „Afranius Burrhus et Annœus Seneca. Hi rectores imper*
toriœ iuventœ et, rarum in societate potentiœ, concordes, diversa arte e sequo poliebant, Burrhus militaribus curis et severitate morum, Seneti pneceptis eloquentiie et comitate honesta." (Ann. XIII, 2.)
BBITANNICUS (ACTE IV, SCÈNE u). 181
Les spectacles, les dons, invincibles appas,1 Vous attiraient les cœurs du peuple et des soldats, Qui d'ailleurs réveillant leur tendresse première, FaTorisaient en vous Germanicus mon père.
Cependant Claudius penchait vers son déclin. Ses yeux, longtemps fermés, s'ouvrirent à la fin: Il connut son erreur. Occupé2 de sa crainte, Il laissa pour son fils échapper quelque plainte, Et roulut, mais trop tard, assembler ses amis. Ses gardes, son palais, son lit m'étaient soumis. Je loi laissai sans fruit consumer sa tendresse;3 De ses derniers soupirs je me rendis maîtresse. Mes soins, en apparence épargnant ses douleurs, De son fils, en mourant, lui cachèrent les pleurs. Il mourut. Mille bruits en courent à ma honte.4 J'arrêtai de sa mort la nouvelle trop prompte; Et tandis que Burrhus allait secrètement De Tannée en vos mains exiger le serment, (Jne tous marchiez au camp, conduit sous mes auspices, Dins Rome les autels fumaient de sacrifices; Par mes ordres trompeurs tout le peuple excité Du prince déjà mort demandait la santé. Enfin des légions l'entière obéissance Ayant de votre empire affermi la puissance, (>n rit Claude; et le peuple, étonné de son sort, Apprit en même temps votre règne et sa mort.
Après avoir ainsi déroulé à Néron la série de ses bienfaits, qui furent ;r»sqne autant de crimes, Agrippine demande à son fils quel en est le hJtire. Le crédit de Burrhus et de Sénèque, qu'elle a tirés de l'exil pour -n faire les gouverneurs de Néron, a remplacé le sien; Junie enlevée à Britannica*, Octavie menacée d'être répudiée, Pallas banni sont autant irojures sanglantes qu'un fils ingrat fait à sa mère, à laquelle il doit tout. S-ron récrimine à son tour en reprochant à Agrippine son ambition et ?** intrigues en faveur de Britannicus.
Avec Britannicus contre moi réunie,
Vous le fortifies du parti de Junie;
Et la main de Pallas trame tous ces complots;
Et lorsque, malgré moi, j'assure mon repos,
On vous voit de colère et de haine animée.
Vous voulez présenter mon rival à l'armée:
Déjà jusqnes au camp le bruit en a couru. Agrippine repousse ces reproches et proteste hautement contre ces ^^pçons. Néron paraît s'émouvoir, et sa mère lui dicte les conditions y paix qu'il doit accepter.
1 Raehie emploie ici ^appas", dans le sens de »appât* (fâfter).
1 En prose on dirait -.préoccupé. * Sa tendressejwtir ton fiie Britannicus.
* Ces bruits n'étaient que trop fondés. Tacite nous donne, dans ses *wile$ (XII, 66, 67) de curieux détails sur la mort de Claude. L'empereur (>* d'abord empoisonné par un plat de champignons (ninfusum delectabili **>o tofcto tenenum") et achevé par le médecin Xénophon, confident d'Agrip- ;j>\ qui introduisit dans le gosier de l'empereur, comme pour le faire vomir, '-*** plume chargée d'un poison subtil („ille tamauam nisus evomentis adiu- •ai>t. pinnam rapido veneno inlïtam taucibus eius demisisse creditur").
Agrippine. De mes accusateurs qu'on punisse l'audace, Que de Britannicus on calme le courroux, Que Junie à son choix puisse prendre un époux, Qu'ils soient libres tous deux, et que Pallas demeure, Que tous me permettiez de vous voir à toute heure, Que ce môme Burrhus, qui nous vient écouter,1 A votre porte enfin n'ose plus m'arrêter.
Néron. Oui, madame, je veux que ma reconnaissance Désormais dans les cœurs grave votre puissance; Et je bénis déjà cette heureuse froideur, Qui de notre amitié va rallumer l'ardeur. Quoi que Pallas ait fait, il suffit, je l'oublie; Avec Britannicus je me réconcilie; Et quant à cet amour qui nous a séparés, Je vous fais notre arbitre, et vous nous jugerez. Allez donc et portez cette joie à mon frère. Gardes, qu'on obéisse aux ordres de ma mère.
Burrhus qui a entendu les dernières paroles de Néron, se félicite de la réconciliation qui a lieu entre l'empereur et Britannicus. Mais le tyran ne tarde pas à le détromper et à 1 instruire de ses véritables desseins: Elle se hâte trop, Burrhus, de triompher. J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer. Alors Burrhus fait un suprême effort pour ramener Néron dans le chemin de la vertu. Il oppose aveo éloquence Fimage heureuse du passé a la honte, aux cruautés d'un règne malheureux et tyrannique tel que sera celui de Néron dans la nouvelle voie où il s'engage.