‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 179 sur 514 · NARCISSE, NÉRON · texte numérisé non relu

NARCISSE, NÉRON

Narcisse. Quoi? pouf Britannicue votre haine affaiblie Me défend ....

Néron. Oui, Narcisse, on nous réconcilie.

Narcisse. Je me garderai bien de tous en détourner, Seigneur, mais il s'est vu tantôt emprisonner: Cette offense en son cœur sera longtemps nouvelle. Il n'est point de secrets que le temps ne révèle: Il saura que ma main lui devait présenter Un poison que votre ordre avait fait apprêter. Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire! Mais peut-être il fera ce que vous n'oses faire.

Néron. On répond de son cœur; et je vaincrai le mien»

Narcisse. Et l'hymen de Junie en est-il le lien? Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice?

Néron. C'est prendre trop de soin. Quoi qu'il en soit, Narcisse, Je ne le compte plus parmi mes ennemis.

Narcisse. Agrippine, Seigneur, se l'était bien promis: Elle a repris sur vous son souverain empire.

Néron. Quoi donc? Qu'a-t-elle dit? Et que voulez-vous dire?

Narcisse. Elle s'en est vantée assez publiquement.

Néron. De quoi?

Narcisse. Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment: Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste On verrait succéder un silence modeste; Que vous-même à la paix souscririez le premier, Heureux que sa bonté daignât tout oublier.

Néron. Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse? Je n'ai que trop de pente à punir son audace; ' Et si je m'en croyais, ce triomphe indiscret Serait bientôt suivi d'un éternel regret. Mais de tout l'univers quel sera le langage? Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage, Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur, Me laisse pour tout nom celui d'empoisonneur? Ils mettront ma vengeance au rang des parricides.

Narcisse. Et prenez-vous, Seigneur, leurs caprices pour guides? Avez-vous prétendu qu'ils se tairaient toujours? Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours? De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire? Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire? Mais, Seigneur, les Romains ne vous sont pas connus. Non, non, dans leurs discours ils sont plus retenus, Tant de précaution affaiblit votre règne: Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne. Au joug depuis longtemps ils se sont façonnés: Us adorent la main qui les tient enchaînés.

wtmiraicra (acte r?, scène iv). 185

Vous les verrez totyours ardents à vous complaire. Leur prompte servitude a fatigué Tibère.1 Moi-même, revêtu d'un pouvoir emprunté, Que je reçus de Claude avec la liberté, J ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée, Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée. D'un empoisonnement vous craignez la noirceur? Faites périr le frère, abandonnez la sœur: Rome, sur ses autels prodiguant les victimes, Fassent-ils innocents, leur trouvera des crimes; Vous verrez mettre au rang des jours infortunés Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés.

Néron. Narcisse, encore un coup, je ne puis l'entreprendre. Tai promis à Burrhus, il a fallu me rendre. •Je ne veux point encore, en lui manquant de foi, Donner à sa vertu des armes contre moi. J'oppose à ses raisons un courage inutile: •Je ne l'écoute point avec un cœur tranquille*

XiscissE. Burrhus ne pense pas, Seigneur, tout ce qu'il dit: Son adroite vertu ménage son crédit; On plutôt ils n'ont tous qu'une même pensée: Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée: Vous seriez libre alors, Seigneur; et devant vous Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous. Quoi donc? ignorez-vous tout ce qu'ils 06ent dire? >Xéron, s'ils en sont crus,8 n'est point né pour l'empire; D ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit: Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit. Ponr toute ambition, pour vertu singulière, 11 excelle & conduire un char dans la carrière. A disputer des prix indignes de ses mains, A §e donner lui-même en spectacle aux Romains,3 A Tenir prodiguer sa voix sur un théâtre, A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre, Tandis que des soldats, de moments en moments, Vont arracher pour lui les applaudissements, c Ah! ne voulez-vous pas les forcer à se taire?

Néron. Viens, Narcisse. Allons voir ce que nous devons faire.

Au cinquième acte, nous voyons Britannicus transporté de joie et plein 4» confiance dans les promesses de Néron, qui [a feint de se réconcilier «ec lui. Junie, qui n'ose partager sa joie, est auprès d'Agrippine, tandis (i«* Britannicus entre dans la salle du feBtin où 1 empereur l'attend pour *Hkr publiquement la réconciliation par des embrassements. Quelques •fixants sont à peine écoulés, que Burrhus accourt éperdu annoncer la •frible nouvelle de la mort subite de Britannicus.

1 Memori© proditur Tiberium, quoties curia egrederetur, grœcis verbis ? bouc modum eloqui solitum: „0 homines ad servitutem paratos!tf Sci- *et etiam ilhun, qui libertatem publicam nollet, tant proiectœ servientium J*ti*ntûe tedebat. Tacite, Annales III, 66. ' En profle: Si on les croit

1 On dit que ces vers frappèrent le roi Louis XIV, et qu'il renonça to lors à danser dans les ballets de la cour.

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