‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 194 sur 514 · PARALLÈLE ENTRE CORNEILLE ET RACINE · texte numérisé non relu

PARALLÈLE ENTRE CORNEILLE ET RACINE

54. Cos5eille ne peut être égalé dans les endroits où il excelle: il « pour lors5 un caractère original et inimitable; mais il est inégal. Ses premières comédies sont sèches, languissantes, et ne laissaient pas es- *^rer qu'il dût ensuite aller si loin; comme ses dernières font qu'on

• étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pièces, il y a des fautes inexcusables contre les mœurs, un -*jle de déclamateur qui arrête l'action et la fait languir, des négliges dans les vers et dans l'expression qu'on ne peut comprendre *fi on si grand homme. Ce qu'il y a en en lui de plus éminent, c'est < <*prit, qu'il avait sublime, auquel il a été redevable de certains vers •** plus heureux qu'on ait jamais lus ailleurs, de la conduite de son lettre, qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens,6 et •tfin de ses dénoûments; car il ne s'est pas toujours assujetti au goût >* Grecs et à leur grande simplicité: il a aimé au contraire à char- ?*r la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec succès ; sdsiraMe surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui se 'rrave pour le dessein entre un si grand nombre de poèmes qu'il a '«posés. D semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de R^toe, et qu'ils tendent un peu plus à une même chose; mais il est

1 D'après la Notice sur la personne et les écrits de La Bruyère, par *32ri secrétaire de l'Académie française. Nous suivons, pour le texte, -temdeM.Servois, laquelle fait partie de la collection des Grands écrivains

* la France, publiée sous la direction de M. Régnier. 2 Bossuet ; v. p. 153.

1 Théophraste, célèbre philosophe grec, né vers 371 av. J.-C, auteur v? (nrattères. 4 Corneille, v. page 1. Racine, v. page 164.

; On dirait aujourd'hui: il a alors.

* La règle des unités; voyez page 166 et page 597.

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égal, soutenu, toujours le môme partout, soit pour le dessein et la conduite de ses pièces, qui sont justes, régulières, prises dans le bon sens et dans la nature, soit pour la versification, qui est correcte, riche dans ses rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse: exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de Faction; à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué, ainsi qu'à Corneille ni le touchant ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Oid, dans Polyeucte et dans les Horaces? quelle grandeur ne se remarque point en Mithridate, en Porus et en Burrhus? Ces passions encore favorites des anciens, que les tragiques aimaient à exciter sur les théâtres, et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poètes. Oreste, dans l'Andromaque de Racine, et Phèdre du môme auteur, comme l'Œdipe et les Horaces de Corneille, en sont la preuve. Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison, et les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont eu de plus propre et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages, peut-être qu'on pourrait parler ainsi: » Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées, Racine se conforme aux nôtres; celui-là peint les hommes comme ils devraient ôtre,1 celui-ci les peint tels qu'ils sont. H y a plus dans le premier de ce que l'on admire et de ce que l'on doit môme imiter; Ù y a plus dans le second de ce que l'on reconnaît dans les autres, ou de ce que l'on éprouve dans soi-même. L'un élève, étonne, maîtrise, instruit; l'autre plaît, remue, touche, pénètre. Ce qu'il y a de plus beau, de plus noble et de plus impérieux dans la raison, est manié parle premier; et, par l'autre, ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont dans celui-là des maximes, des règles, des préceptes; et dans celui-ci, du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille; Ton est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral, Racine plus naturel. Jl semble que l'un imite Sophocle, et que l'autre doit plus à Eubipide.

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