‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 205 sur 514 · NEUVIÈME SATIRE · texte numérisé non relu

NEUVIÈME SATIRE

La neuvième satire (1667) est un des chefs-d'œuvre de Bofleau. (Test l'apologie de la satire littéraire et en même temps le modèle du genre. Nous la reproduisons en grande partie.

C'est & tous, mon esprit, à qui je veux parler:1 Vous avez des défauts que je ne puis celer. Assez et trop longtemps ma lâche complaisance De vos jeux criminels a nourri l'insolence; Mais, puisque tous poussez ma patience à bout, Une fois en ma vie il faut vous dire tout.

On croirait, à vous voir dans vos libres caprices Discourir en Caton des vertus et des vices, Décider du mérite et du prix des auteurs, Et faire impunément la leçon aux docteurs, Qu'étant seul à couvert des traits de la satire, Vous avez tout pouvoir de parler et d'écrire: Mais moi, qui dans le fond sais bien ce que j'en crois, Qui compte tous les jours vos défauts par mes doigts,* Je ris quand je vous vois si faible et si stérile, Prendre sur vous le soin de réformer la ville, Dans vos discours chagrins plus aigre et plus mordant Qu'une femme en furie, ou Gauthier9 en plaidant

Mais répondez un peu: Quelle verve indiscrète, Sans l'aveu des neuf Sœurs, vous a rendu poète? Sentiez-vous, dites-moi, ces violents transports Qui d'un esprit divin font mouvoir les ressorts? Qui vous a pu souffler une si folle audace? Phébus a-t-il pour vous aplani le Parnasse? Et ne savez-vous pas que, sur ce mont sacré, Qui ne vole au sommet, tombe au plus bas degré? Et qu'à moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture4 On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure?5

Que si6 tous mes efforts ne peuvent réprimer Cet ascendant malin qui vous force à rimer, Sans perdre en vains discours tout le fruit de vos veillée, Osez chanter du Roi les augustes merveilles. Là, mettant à profit vos caprices divers, Vous verriez tous les ans fructifier vos vers; Et par l'espoir du gain votre muse animée, Vendrait au poids de l'or une once de fumée.

1 Les grammairiens blâment ce vers, qui donne deux régimes au verbe

Sarler: à vous et à qui. C'est à vous, mon esprit,, que je veux parler étruit le vers et n'a pas la même force. s Ordinairement: eur les doigts. 8 Avocat célèbre alors par l'amertume de ses sarcasmes.

4 „I1 est difficile de supposer que Boileau ait songé sérieusement à comparer à Horace un écrivain aussi inégal et d'un goût quelquefois aus?i faux que Voiture." AMAJt. Voyez l'Introduction, page XLVIIL

5 L'abbé de Pure, auteur d'une mauvaise traduction de Quintilien et d'une tragédie oubliée depuis longtemps, s'était donné le ridicule de prendre contre Molière le parti des précieuses; v. page 62. • Le latin quod si.

LES 3ÀTIBBS (ix). 825

Mais en Tain, direz-vous, je pense tous tenter Par l'éclat d'un fardeau trop pesant à porter. Tout chantre ne peut pas, sur le ton d'un Orphée, Entonner en grands vers la Discorde étouffée; Peindre Bellone en feu tonnant de toutes parts, Et le Belge effrayé fuyant sur ses remparts.1 Sur on ton si hardi, sans être téméraire, Rwan2 pourrait chanter au défaut d'un Homère; Maïs pour Cotin* et moi, qui rimons au hasard, Que l'amour de blâmer fit poètes par art, Quoiqu'un tas de grimauds vante notre éloquence, Le plus sûr est pour nous de garder le silence. Cn poème insipide et sottement flatteur Déshonore à la fois le héros et l'auteur. Enfin de tels projets passent notre faiblesse.

Mais tous, qui raffinez sur les écrits des autres, De quel œil pensez-vous qu'on regarde les vfttres? H n'est rien en ce temps à couvert de vos coups: Mais savez-vous aussi comme on parle de vous?

Gardez-vous, dira l'un, de cet esprit critique. Od ne sait bien souvent quelle mouche le pique. Hais c'est un jeune fou qui se croit tout permis, Et qui, pour un bon mot, va perdre vingt amis. H ne pardonne pas aux vers de la Pucelle,4 Et croit régler le monde au gré de sa cervelle. Jamais dans le barreau trouva-tril rien de bon? Pent-on si bien prêcher qu'il ne dorme au sermon? Mais lui, qui fait ici le régent du Parnasse, S'est qu'un gueux revêtu des dépouilles d'Horace. Avant lui Juvénal avait dit, en Latin, Qu'on est assis à l'aise aux sermons de Cotin.* L'on et l'autre avant lui s'étaient plaints de la rime: Et c'est aussi sur eux qu'il rejette son crime. Ii cherche à se couvrir de ces noms glorieux. <F&i peu lu ces auteurs; mais tout n'irait que mieux, Quand de ces médisants l'engeance tout entière Irait, la tète en bas, rimer dans la rivière.

Voilà comme on vous traite, et le monde effrayé Vous regarde déjà comme un homme noyé.

1 Allusion à la prise de Lille, qui capitula en 1607, après neuf jours i" siège.

2 Racan (1589—1670), v. VLUroducHon, page XL VI. On trouve dans i*< ptaumes de la noblesse, mais rien en lui n'annonçait un rival d'Homère.

1 Cotin, voyez page 113.

* Poème de Chapelain; voyez page 68, noto 4.

' ,11 est très plaisant d'accorder au satirique latin ce don de prophétie qui lui faisait entrevoir, dans les sots de son temps, les Pradon "} les Cotin des siècles futurs; et le trait est d'autant meilleur ici, que f'rtin avait en effet reproché à Boileau de n'être qu'un gueux revêtu des ^pouilles d'Horace et de Juvénal/ amak.

Page 1