‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 206 sur 514 · C. Mots, Manuel dt Lstit'rtttare française. 10* éd · texte numérisé non relu

C. Mots, Manuel dt Lstit'rtttare française. 10* éd

236 BOUBAU (16*6-1711).

En vain quelque rieur, prenant votre défense, Veut faire au moins, de grâce, adoucir la sentence; Bien n'apaise un lecteur toujours tremblant d'effroi, Qui voit peindre en autrui ce qu'il remarque en soi. -

La satire, dit-on, est un métier faneste Qui plaît à quelques gens et choque tout le reste. La suite en est à craindre. En ce hardi métier La peur plus d'une fois fit repentir Régnier.1 Quittez ces vains plaisirs dont l'appât vous abuse: A de plus doux emplois occupes votre Muse, Et laissez à Feuillet8 réformer l'univers.

Et sur quoi donc faut-il que s'exercent mes vers? Irai-je dans une ode, en phrases de Malherbe, Troubler dans ses roseaux le Danube superbe; Délivrer de Sion le peuple gémissant; Faire trembler Memphis, ou pâlir le croissant; Et, passant du Jourdain les ondes alarmées, Cueillir, mal à propos, les palmes Idumées? Viendrai-je, en une églogue, entouré de troupeaux, Au milieu de Paris enfler mes chalumeaux, Et, dans mon cabinet assis au pied des hêtres, Faire dire aux échos des sottises champêtres? Faudra-tril de sanjr-froid, et sans être amoureux, Pour quelque Iris en l'air faire le langoureux, Lui prodiguer les noms de soleil et d'aurore. Et toujours bien mangeant mourir par métaphore? Je laisse aux doucereux ce langage affété, Où s'endort un esprit de mollesse hébété.

La satire, en leçons, en nouveautés fertile, Sait seule assaisonner le plaisant et l'utile; Et d'un vers, qu'elle épure aux rayons du bon sens, Détromper les esprits des erreurs de leur temps. Elle seule, bravant l'orgueil et l'injustice, Va jusque sous le dais faire pâlir le vice: Et souvent sans rien craindre, à l'aide d'un bon mot, Va venger la raison des attentats d'un sot. C'est ainsi que Lucile, appuyé de Lélie,8 Fit justice en son temps des Cotins d'Italie, Et qu'Horace, jetant le sel à pleines mains, Se jouait aux dépens des Pelletiers romains. C'est elle qui, m'ouvrant le chemin qu'il faut suivre, M'inspira dés quinze ans la haine d'un sot livre; Et sur ce mont fameux, où j'osai la chercher, Fortifia mes pas et m'apprit à marcher.

1 Régnier (1573—1613) est le premier poète qui, en France, ai réussi dans la satire. Voyez Y Introduction, page XLVI de ce Manuel.

2 Nicolas Feuillet, chanoine de Saint-Cloud, célèbre au dix-septièm siècle par ses prédications et par son zèle pour les conversions.

8 Lucilius, chevalier romain et poète célèbre de son temps, fut 1» maître d'Horace, dans le genre satirique. Lœlius Nepos, ami de Scipior le second Africain, fut l'ami et le protecteur des lettres.

LES SATIRES (il). 227

C'est pour elle, en un mot, que j'ai fait vœu d'écrire.

Toutefois, s'il le faut, je yeux bien m'en dédire: Et. pour calmer enfin tous ces flots d'ennemis, Réparer en mes vers les maux qu'ils ont commis. Puisque vous le voulez, je vais changer de style. Je le déclare donc: Quinault1 est un Virgile; Pradon2 comme un soleil en nos ans a paru; Pelletier écrit mieux qu'Ablancourt8 ni Patru;4 Cotin, à ses sermons traînant toute la terre, Fend les flots d'auditeurs pour aller à sa chaire; Sofal est le phénix des esprits relevés. Perrin5 .... Bon, mon Esprit, courage! poursuivez. Mai? ne voyez-vous pas que leur troupe en furie Va prendre encor ces vers pour une raillerie? Et Dieu sait aussitôt que d'auteurs en courroux, Que de rimeurs blessés s'en vont fondre sur vous! Vous les verrez bientôt, féconds en impostures, Amasser contre vous des volumes d'injures, Traiter en vos écrits chaque vers d'attentat, Et d'un mot innocent faire un crime d'État. Toas aurez beau vanter le Roi dans vos ouvrages, Et de ce nom sacré sanctifier vos pages; Qci méprise Cotin n'estime point son roi, Et n'a, selon Cotin, ni Dieu, ni foi, ni loi.

Mais quoi! répondrez-vous, Cotin nous peut-il nuire? Et par ses cris enfin que saurait-il produire? Interdire à mes vers, dont peut-être il fait cas, L entrée aux pensions où je ne prétends pas?6 \on, pour louer un roi que tout l'univers loue, Ma langue n'attend point que l'argent la dénoue; Et, sans espérer rien de mes faibles écrits, L'honneur de le louer m'est un trop digne prix. '>n me verra toujours, sage dans mes caprices, De ce même pinceau dont j'ai noirci les vices, Et peint du nom d'auteur tant de sots revêtus,1 loi marquer mon respect et tracer ses vertus.

Je vous crois: mais pourtant on crie, on vous menace. <> crains peu, direz-vous, les braves du Parnasse. H*! mon Dieu! craignez tout d'un auteur en courroux, V*« peut . . . Quoi? — Je m'entends. — Mais encor? — Taisez-vous^

1 Quinault; voyez page 218, note 6.

2 Pradon(1632— 1693), auteur ridicule, vaniteux et jaloux, dont \& Phèdre 'rt opposée à celle de Racine par les détracteurs de ce poète. V. page 165.

* Nicolas Perrot, sieur d'Ablancourt (1606 — 1664), traducteur trop et? de son temps, et apprécié depuis à sa juste valeur. Il eut le mérite

y faire le premier connaître aux gens du monde Thucydide, Xénophon, '.«ciai, les Commentaires de César, Tacite et quelques discours de Cicéron.

* Olivier Patru (1604—1681) eut le mérite d'introduire le premier au barr-*a la pureté du langage. Comparez l'article Voltaire, Siècle de Louis XIV.

5 Perrin (1630—1680), le créateur de l'opéra français.

* En prose on dirait : auxquelles je ne prétends pas.

7 Construction: tant de sots revêtus du nom d'auteur,

328 B01LEAU (IBM- 1711).

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