‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 217 sur 514 · Tantaene animis coelestibus irae! (Aen. I · texte numérisé non relu

Tantaene animis coelestibus irae! (Aen. I

Le Lutrin fourmille de ces imitations comiques d'Homère et de Virgile.

2 IvC président de Lamoignon.

LE LUTRIN (il, m, v). 237

Que le chantre sentit allumer dans son sang,

À l'aspect du pupitre élevé sur son banc.

0 ciel! quoi! sur mon banc une honteuse masse

Désormais me va faire un cachot de ma place,

Inconnu dans l'église, ignoré dans ce lieu,

Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu! Le chantre indigné fait assembler le chapitre des chanoines. La, un irudtt propose de consulter sur ce cas important les Pères de l'Église et de roir si un de ces savants auteurs n'aurait point parlé de lutrin. Miis un des chanoines „le gras Evrard44, pressé de déjeuner, coupe court » la délibération et conseille d'agir:

En plaçant un pupitre on croit nous rabaisser;

Mon bras seul, sans latin, saura le renverser. Son discours rend le courage au chantre.

«Oui, dit-il, le pupitre a déjà trop duré.

Allons sur sa ruine assurer ma vengeance;

Donnons à ce grand œuvre1 une heure d'abstinence;

Et qu'au retour tantôt un ample déjeuner

Longtemps nous tienne à table, et s'unisse au dîner. - Aussitôt il se lève, et la troupe fidèle

Par ces mots attirants sent redoubler son zèle.

lia marchent droit au chœur d'un pas audacieux,

Et bientôt le lutrin se fait voir à leurs yeux. A ce terrible objet aucun d'eux ne consulte:2

Sur l'ennemi commun ils fondent en tumulte;

Ils sapent le pivot, qui se défend en vain;

Chacun sur lui d'un coup veut honorer sa main.

Enfin sous tant d'efforts la machine succombe,

Et son corps entrouvert chancelle, éclate et tombe. Le prélat ne tarde pas à être informé de l'attentat commis contre *» autorité par la troupe du grand chantre. Il court au Palais de Justice irec ses amis, y les chantres, consulter la Chicane, qui rend l'oracle suivant: Chantres, ne craignez plus une audace insensée.

Je vois, je vois au chœur la masse replacée;

Mais il faut des combats. Tel est l'arrêt du sort;

Et surtout évitez un dangereux accord." Ainsi le prélat va plaider contre son rival. Il veut rentrer chez lui pour dresser a loisir une longue requête, lorsque la troupe des chanoines wndaite par le grand chantre accourt aussi au Palais. Une rencontre entre ta deux troupes devient inévitable. Nous reproduisons le récit poétique fe la mémorable bataille qu'elles se livrent. Il est bien entendu que les uns des livres que les combattants se jettent à la tête sont choisis «près par le poète. Mais comme presque tous ces ouvrages sont depuis ^Dftemps tombés dans l'oubli, la plupart des allusions satiriques de ce ré'.tt, qui ont fait rire les lecteurs contemporains, sont perdues pour nous.

Là le chantre à grand bruit arrive et se fait place, ton* le fatal instant que, d'une égale audace, U prélat et sa troupe, à pas tumultueux, Rendaient du Palais l'escalier tortueux.

1 Autrefois le mot œuvre était masculin dans le style soutenu. Aujjudlud œuvre n'est masculin que dans l'acception très rare recueil de "«fe» les estampe* d'un même graveur et dans l'expression le grand **tre, c'est-à-dire: la pierre philosophale.

1 Aujourd'hui on dirait: aucun d'eux ri hésite, ne délibère; on n'em- F>':» plus consulter comme verbe intransitif, mais on dit très bien se ton<utter dans un sens qui approche de celui de hésiter. V. page 27, note 6.

L'un et l'autre rival s'arrêtant au passage,

Se mesure des yeux, s'observe, s'envisage;

Une égale fureur anime leurs esprits.

Tels deux fougueux taureaux, de jalousie épris,

Auprès d'une génisse au front large et superbe,

Oubliant tous les jours le pâturage et l'herbe,

A l'aspect l'un de l'autre embrasés, furieux,

Déjà le front baissé, se menacent des yeux.

Mais Evrard, en passant coudoyé par Boirude,

Ne sait point contenir son aigre inquiétude.

Il entre chez Barbin,1 et, d'un bras irrité,

Saisissant du Cyrus* un volume écarté,

Il lance au sacristain le tome épouvantable.

Boirude fuit le coup: le volume effroyable

Lui rase le visage, et droit dans l'estomac

Va frapper en sifflant l'infortuné Sidrac.

Le vieillard, accablé de l'horrible Artamène,

Tombe aux pieds du prélat, sans pouls et sans haleine.

Sa troupe le croit mort, et chacun empressé,

Se croit frappé du coup dont il le voit blessé.

Aussitôt contre Evrard vingt champions s'élancent;

Pour soutenir leur choc les chanoines s'avancent.

La discorde triomphe, et du combat fatal

Par un cri donne en l'air l'effroyable signal.

Chez le libraire absent tout entre, tout se mêle: Les livres sur Evrard fondent comme la grêle Qui, dans un grand jardin, à coups impétueux, Abat l'honneur naissant des rameaux fructueux. Chacun s'arme au hasard du livre qu'il rencontre: L'un tient l'Édit d'amour, l'autre en saisit la Montre.3 L'un prend le seul Jonas qu'on ait vu relié, L'autre un Tasse français, en naissant oublié. L'élève de Barbin, commis à la boutique, Veut en vain s'opposer à leur fureur gothique: Les volumes, sans choix à la tête jetés, Sur le perron poudreux volent de tous côté6. Là, près d'un Guarini, Térence tombe à terre; Là, Xénophon dans l'air heurte contre un La Serre. Oh! que d'écrits obscurs, de livres ignorés, Furent en ce grand jour de la poudre tirés! Vous en fûtes tirés, Almérinde et Simandre; Et toi, rebut du peuple, inconnu Caloandre, Dans ton repos, dit-on, saisi par Gaillerbois, Tu vis le jour alors pour la première fois. Chaque coup sur la chair laisse une meurtrissure ! Déjà plus d'un guerrier se plaint d'une blessure. D'un Le Vayer épais Giraut est renversé: Marineau, d'un Brébeuf à l'épaule blessé,

1 Barbin, libraire qui étalait ses livres au Palais de Justice, v. p. 144. ru 3.

2 Voyez page 64, note 1.

3 La Montre d'Amour, ouvrage d'un certain Bonnecorse.

LE LUTRIN (y). 239

En sent par tout le bras une douleur amère,

Et maudit la Pharsale aux provinces si chère.

D'un Pinchêne in-quarto Dodillon étourdi

A longtemps le teint pâle et le cœur affadi.

An plus fort du combat, le chapelain Garagne,

Vers le sommet du front atteint d'un Charlemagne,

(Des vers de ce poème effet prodigieux!)

Tout prêt à s'endormir, bâille et ferme les yeux.

A plus d'un combattant la Glélie est fatale:

Girou dix fois par elle éclate et se signale.

Mais tout cède aux efforts du chanoine Fabri.

Ce guerrier, dans l'église aux querelles nourri,1

Est robuste de corps, terrible de visage,

Et de l'eau dans son vin n'a jamais su l'usage.

Il terrasse lui seul et Guibert et Grasset,

Et Gorillon la basse, et Grandin le fausset;

Et Gerbais l'agréable, et Guérin l'insipide.

Des chantres désormais la brigade timide S'écarte et du palais regagne les chemins. Telle, à l'aspect d'un loup, terreur des champs voisins,

Fait d'agneaux effrayés une troupe bêlante:

Ou tels devant Achille, aux campagnes du Xanthe,

Les Troyens se sauvaient à l'abri de leurs tours,

tyiand Brontin à Boîrude adresse ce discours: .Illustre porte-croix, par qui notre bannière

-Va jamais en marchant fait un pas en arrière,

Un chanoine, lui seul, triomphant du prélat,

Du rochet* à nos yeux ternira-t-il l'éclat?

Xon, non: pour te couvrir de sa main redoutable,

Accepte de mon corps l'épaisseur favorable.

Viens, et sous ce rempart, à ce guerrier hautain

Fais voler ce Quinault, qui me reste à la main.u A ces mots, il lui tend le doux et tendre ouvrage.

Le sacristain, bouillant de zèle et de courage,

Le prend, se cache, approche, et droit entre les yeux,

Frappe du noble écrit l'athlète audacieux.

Mais c'est pour l'ébranler une faible tempête,

Le livre sans vigueur mollit contre sa tête.

Le chanoine les voit, de colère embrasé;

-Attendez, leur dit-il, couple lâche et rusé,

Et juges si ma main, aux grands exploits novice,

Luce à mes ennemis un livre qui mollisse. tt A ces mots, il saisit un vieil Infortiat,

Grossi des visions d'Accurse et d'Alciat,

Inutile ramas de gothique écriture,

î>ont quatre ais mal unis formaient la couverture,

Entourée à demi d'un vieux parchemin noir,

r>à pendait à trois clous un reste de fermoir.

^r Tais qui le soutient auprès d'un Avicène,

1 Nourri est ici pris dans le sens de exercé à. 2 (Jf)or*ro(f.

240 BOILBAU (1636-17U).

Deux des plus forts mortels l'ébranleraient à peine. Le chanoine pourtant l'enlève sans effort, Et, sur le couple pâle et déjà demi-mort, Fait tomber à deux mains l'effroyable tonnerre. Les guerriers, de ce coup, vont mesurer la terre, Et, du bois et des clous meurtris et déchirés, Longtemps, loin du perron, roulent sur les degrés.

Au spectacle étonnant de leur chute imprévue. Le prélat pousse un cri qui pénètre la nue. Il maudit dans son cœur le démon des combats, Et de Thorreur du coup il recule six pas. Mais bientôt rappelant son antique prouesse, Il tire du manteau sa dextre1 vengeresse; H part, et, de ses doigts saintement allongés, Bénit tous les passants, en deux files rangés. Il sait que l'ennemi, que ce coup va surprendre, Désormais sur ses pieds ne l'oserait attendre, Et déjà voit pour lui tout le peuple en courroux Crier aux combattants: Profanes, à genoux! Le chantre, qui de loin voit approcher l'orage, Dans son cœur éperdu cherche en vain du courage: Sa fierté l'abandonne: il tremble, il cède, il fait. Le long des sacrés murs sa brigade le suit. Tout s'écarte à l'instant: mais aucun n'en réchappe; Partout le doigt vainqueur les suit et les rattrape. Evrard seul, en un coin prudemment retiré, Se croyait à couvert de l'insulte sacré:3 Mais le prélat vers lui fait une marche adroite; Il l'observe de l'œil, et tirant vers la droite, Tout d'un coup tourne à gauche, et d'un bras fortuné. Bénit subitement le guerrier consterné.

Le chanoine, surpris de la foudre mortelle, Se dresse, et lève en vain une tète rebelle; Sur ses genoux tremblants il tombe à cet aspect, Et donne à la frayeur ce qu'il doit au respect.

Dans le temple aussitôt le prélat plein de gloire Va goûter les doux fruits de sa sainte victoire; Et de leurs vains projets les chanoines punis S'en retournent chez eux éperdus et bénis.

Ce récit qui termine le cinquième chant, aurait dû être la fin du poème. Le sixième chant, écrit tout entier sur le ton sérieux, n'est qu'un long hommage rendu au premier président de Lamoiçnon, qui eut U gloire de terminer à l'amiable la mémorable querelle qui fait le sujet du poème de Boileau. Cet honorable magistrat rendit le jugement suivant] digne de Salomon: Le chantre remettra le pupitre devant son siège, Kl trésorier le fera enlever le lendemain. Cet arrêt, exécuté loyalement de part et d'autre, rendit la paix à la Sainte-Chapelle.

1 Vieux mot pour droite.

2 Le substantif insulte, masculin autrefois, est aujourd'hui du gc&re féminin.

FRANÇOIS SALIGNAC DE LAMOTHE FÉNELON naquit en Ifôl au château de Fénelon dans le Périgord, d'une famille noble et an- <>nne. D fit ses humanités au collège deCahors, puis à Paris. Il avait à peine 15 ans, lorsqu'on tenta sur lui l'épreuve oratoire qui avait réussi iu jeane Bossuet, à l'hôtel de Rambouillet:9 on le fit prêcher sur un teite donné à Pimproviste. Le jeune Fénelon n'étonna pas moins son auditoire que ne l'avait fait Bossuet. Après avoir terminé ses études ■le théologie au séminaire de Saint -Sulpice, à Paris, il fut ordonné prêtre à l'âge de 24 ans (1675). L'archevêque de Paris le chargea & l'instruction religieuse des jeunes protestantes nouvellement converties et réunies dans une maison d'éducation, appelée la maison te Nouvelles Catholiques. Ces fonctions, auxquelles il se voua pendant dix ans, inspirèrent a Fénelon le Traité de PEducation des Filles. Sur la recommandation de Bossuet, Louis XIV lui confia une misnon dans le Poitou. Repoussant l'aide de la force, Fénelon réussit par la douceur à opérer un grand nombre de conversions.

À son retour, en 1689, il fut choisi par le roi, d'après le conseil de X&dame de llaintenon, pour être le précepteur de son petit-fils, le duc fc Bourgogne. Fénelon fit preuve d'une grande habileté dans l'exercice <id cette fonction que le caractère emporté du jeune prince rendait très difficile. B dompta, il disciplina cette nature rebelle et puissante, (pe moins de fermeté et de souplesse dans la main qui la dirigeait, tarait rendue intraitable. Fénelon réprima les défauts et développa te brillantes facultés de son élève, dont il sut se faire un ami.

Ce fut pour le duc de Bourgogne que Fénelon composa ses Fables, jui sont écrites dans une prose élégante, et ses Dialogues des Morts, o*j tant de leçons de saine morale sont données par des personnages historiques, parlant selon leur rôle et leur caractère.

Dans la même intention et comme complément de son œuvre fMagogique, Fénelon composa son principal ouvrage, les Aventures <fc T&èmaque, livré plus tard à la publicité sans l'aveu de l'auteur. (> livre, unique dans son genre, est une ingénieuse fiction, qui, *ms la forme d'un roman, enseigne les devoirs d'un roi. Cepen- *knt dans le TèUmaque, tout est représenté au point de vue moderne, * le lecteur n'aurait pas de l'antiquité une idée fort juste, s'il 4?Tiit en puiser les premières notions dans ce livre. Quant à la fotion, celle du TèUmaaue est une espèce de prose poétique, très appropriée au sujet; mais un étranger risquerait de s'égarer en la preûant pour modèle de style. Du reste cet ouvrage, dont la première édition complète, publiée par la famille de l'auteur, ne parut <P'en 1717, eut un succès prodigieux et fut traduit dans presque élites les langues modernes.

1 D'après les Études de Geruzez, l'article Fénelon de la Biographie ""Kwtfe et Y Éloge de Fénelon par La Harpe.

1 Voyez page 153. Pour l'hôtel de Rambouillet voyez page 83.

C fUrtt, Mmuti de Littérature françmte. lfr éd. 16

Nommé archevêque de Cambrai en 1694, Fénelon avait dû, malgré cette nouvelle dignité, continuer ses fonctions de précepteur du duc de Bourgogne. Mais une querelle théologique, où il s'engagea, et la publication du Télémaque? dans lequel Louis XIV et ses flatteurs croyaient voir des allusions injurieuses et une satire, le firent tomber en disgrâce. Fénelon fut séparé de son élève et relégué dans son diocèse.

En 1699, un écrit théologique de Fénelon, l'Explication des Maximes des Sainte, fut condamné parle pape, à l'instigation de Bossuet qui, bien qu'ami de l'archevêque de Cambrai, était convaincu que les opinions exprimées dans ce livre étaient hérétiques. Fénelon se soumit avec humilité aux décisions du Saint-Siège. Dès lors il ne s'occupa plus que des soins de son ministère et de l'instruction du peuple et des enfants, donnant à ses diocésains l'exemple de toutes les vertus. Pendant le cruel hiver de 1709, il se dépouilla de tout pour nourrir l'armée française qui campait dans son diocèse. En 1713, û publia encore un écrit philosophique: le Traité de F Existence de Dieu. H mourut à Cambrai en 1715, à l'Âge de 64 ans. Fénelon avait été reçu à l'Académie française en 1693.

Nous reproduisons dans notre Manuel: 1) la Lettre adressée par Fénelon à Louis XIV; 2) un fragment du premier livre des Aventures de TéUmaque; 3) le Dialogue entre Louis XI et Commines.

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