I. LETTRE ADRESSÉE A LOUIS XIV
La personne, Sire, qui prend la liberté de vous écrire cette lettre, n'a aucun intérêt en ce monde. Elle ne l'écrit ni par chagrin, ni par ambition, ni par envie de se mêler des grandes affaires. Elle vous aime sans être connue de vous: elle regarde Dieu en votre personne. Avec toute votre puissance vous ne pouvez lui donner aucun bien qu'elle désire, et il n'y a aucun mal qu'elle ne souffrît de bon cœur pour vous faire connaître les vérités nécessaires à votre salut. Si elle vous parle fortement, n'en soyez pas étonné, c'est que.la vérité est libre et forte. Vous n'êtes guère accoutumé à l'entendre. Les gens accoutumés à être flattés prennent aisément pour chagrin, pour àpreté et pour exoè6, ce qui n'est que la vérité toute pure. C'est la trahir, que de ne vous la montrer pas dans toute son étendue. Dieu est témoin que la personne qui vous parle le fait avec un cœur plein de zèle, de respect, de fidélité, et d'attendrissement sur tout ce qui regarde votre véritable intérêt.
Vous êtes né, Sire, avec un cœur droit et équitable; mais ceux qui vous ont élevé ne vous ont donné pour science de gouverner que la défiance, la jalousie, l'éloignement de la vertu, la crainte de tout mérite éclatant, le goût des hommes souples et rampants, la hauteur et l'attention à votre seul intérêt.
1 Cette lettre fut, dit-on, adressée par Fénelon au roi trois ans avant la paix de Ryswick (1697), qui termina la troisième guerre de Louis XIV contre l'Allemagne, dite guerre de la succession du Palatinat Elle n'a été imprimée qu'en 1825, par les soins de M. Raynouard. Du reste des doutes, que nous ne croyons pas fondés, ont été élevés sur l'authenticité de cette belle lettre, qui fait le plus grand honneur à Fénelon, que le roi l'ait lue ou non.