‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 219 sur 514 · LETTRE ADRESSÉE A LOTO XIV · texte numérisé non relu

LETTRE ADRESSÉE A LOTO XIV

Depuis environ trente ans vos principaux ministres ont ébranlé et renversé tontes les anciennes maximes de l'État, pour faire monter ;osqn'an comble votre autorité, qui était devenue la leur parce qu'elle «tait dans leurs mains. On n'a plus parlé de l'État ni des règles; on i*a parlé que du roi et de son bon plaisir. On a poussé vos revenus et tos dépenses à l'infini. On vous a élevé jusqu'au ciel pour avoir efacé, disait-on, la grandeur de tous vos prédécesseurs ensemble, ■'est-i-dire pour avoir appauvri la France entière, afin d'introduire j k cour un luxe monstrueux et incurable. Us ont voulu vous élever w les ruines de toutes les conditions de l'État, comme si vous pounet être grand en ruinant tous vos sujets, sur qui votre grandeur est fondée. D est vrai que vous avez été jaloux de l'autorité, peut-être néme trop dans les choses extérieures: mais pour le fond chaque mi- LKtre a été le maître dans retendue de son administration. Vous irez cru gouverner, parce que vous avez réglé les limites entre ceux qui gouvernaient. Us ont bien montré au public leur puissance, et « ne Ta que trop sentie. Us ont été durs, hautains, injustes, viokttts, de mauvaise foi. Ils n'ont connu d'autre règle, ni pour l'administration du dedans de l'État, ni pour les négociations étrangères, <\w de menacer, que d'écraser, que d'anéantir tout ce qui leur résistait Us ne vous ont parlé que pour écarter de vous tout mérite qui pouvait leur faire ombrage. Us vous ont accoutumé à recevoir sans ♦.«se des louanges outrées, qui vont jusqu'à l'idolâtrie, et que voua Miriez dû, pour votre honneur, rejeter avec indignation. On a rendu totre nom odieux, et toute la nation française insupportable à tous ses voisins. On n'a conservé aucun ancien allié, parce qu'on n'a toqIq que des esclaves. On a causé depuis plus de vingt ans des perres sanglantes. Par exemple, Sire, on fit entreprendre à Votre Majesté, en 1672, la guerre de Hollande pour votre gloire et pour ponir les Hollandais qui avaient fait quelque raillerie, dans le chagrin où on les avait mis en troublant les règles du commerce étabfepar le cardinal de Richelieu.1 Je cite en particulier cette guerre, parce qu'elle a été la source de toutes les autres. Elle n'a eu pour rondement qu'un motif de gloire et de vengeance, ce qui ne peut jasais rendre une guerre juste; d'où il s'ensuit que toutes les frontières ]ae vous avez étendues par cette guerre sont injustement acquises tau l'origine. Il est vrai, Sire, que les traités de paix subséquents9 semblent couvrir et réparer cette injustice, puisqu'ils vous ont donné ta placée conquises; mais une guerre injuste n'en est pas moins injuste pour être heureuse. Les traités de paix signés par les vaincus te sont point signés librement. On signe le couteau sous la gorge; ni signe malgré soi pour éviter de plus grandes pertes; on signe, wm& on donne sa bourse, quand il la faut donner ou mourir. Il tort donc, Sire, remonter jusqu'à cette origine de la guère de Hoir aade pour examiner devant Dieu toutes vos conquêtes.

Il est inutile de dire qu'elles étaient nécessaires à votre État; > bwn d'autrtrî ne nous est jamais nécessaire. Ce qui nous est véritablement nécessaire, c'est d'observer une exacte justice. Il ne faut

1 Celte guerre dura de 1672—1678. Comparez page 143, note 2, et '-ride Voltatrt, Siècle de Louis XIV, page 341.

3 Lw traités de Kimègue (1678) et de St-Germain en Lave (1679).

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pas môme prétendre que vous soyez en droit de retenir toujours certaines places, parce qu'elles servent à la sûreté de vos frontières. C'est à vous à chercher cette sûreté par de bonnes alliances, par votre modération, ou par les places que vous pouvez fortifier derrière: mais enfin, le besoin de veiller à notre sûreté ne nous donne jamais un titre de prendre la terre de notre voisin. Consultez là-dessus des gens instruite et droits; ils vous diront que ce que j'avance est clair comme le jour.

En voilà assez, Sire, pour reconnaître que vous avez passé votre vie entière hors du chemin de la vérité et de la justice, et par conséquent hors de celui de l'Évangile. Tant de troubles affreux qui ont désolé toute l'Europe depuis plus de vingt ans, tant de sang répandu, tant de scandales commis, tant de provinces saccagées, tant de villes et de villages mis en cendres, sont les funestes suites de cette guerre de 1672, entreprise pour votre gloire et pour la confusion des faiseurs de gazettes et de médailles de Hollande.1 Examinez, sans vous flatter, avec des gens de bien, si vous pouvez garder tout ce que vous possédez en conséquence des traités auxquels vous avez réduit vos ennemis par une guerre si mal fondée.

Elle est encore la vraie source de tous les maux que la France souffre. Depuis cette guerre vous avez toujours voulu donner la paix en maître, et imposer les conditions, au lieu de les régler avec équité et modération. Voilà ce qui fait que la paix n'a pu durer. Vos ennemis, honteusement accablés, n'ont songé qu'à se relever et qua se réunir pontre vous. Faut-il s'en étonner? vous n'avez pas même demeuré dans les termes de cette paix que vous aviez donnée avec tant de hauteur. En pleine paix vous avez fait la guerre et des conquêtes prodigieuses. Vous avez établi une chambre des réunions pour être tout ensemble juge et partie; c'était ajouter l'insulte et la dérision à l'usurpation et à la violence.2 Vous avez cherché dans le traité de Westphalie des termes équivoques pour surprendre Strasbourg.3 Jamais aucun de vos ministres n'avait osé depuis tant d'années alléguer ces termes dans aucune négociation, pour montrer que vous eussiez la moindre prétention sur cette ville. Une telle conduite a réuni et animé toute l'Europe contre vous. Ceux mêmes qui n'ont pas osé se déclarer ouvertement souhaitent du moins avec impatience

1 Ces médailles, que Louis XIV trouvait injurieuses } avaient été frappées après la paix d'Aix-la-Chapelle (1668).

2 Ces chambres dites de réunion, si bien qualifiées par Fénelon, étaient au nombre de trois, siégeant à Metz, à Breisach et à Besançon.

8 Ce fut en pleine paix que Louis XIV s'empara, en 1681, de la ville libre et impériale de Strasbourg. Après avoir gagné à prix d'argent quelques magistrats influents, le général Monclar parut avec une armée devant la ville et la somma, le 28 septembre, de reconnaître Louis XIV pour son souverain, en vertu d'une décision de la chambre de réunion de Breisach. Le 30 septembre, on signa une convention qui ouvrit les portes aux Français, et quelques jours après, Vauban commença ces fortifications qui firent plus tard de Strasbourg une des plus formidables places d'armes. Du reste, en vertu de la convention, la ville garda son autonomie intérieure et fut, jusqu'en 1789, une espèce de république sous l'autorité de la France. La révolution lui ôta tous ses privilèges. Le 28 septembre 1870, Strasbourg a été repris par une armée allemande, commandée par le général de Werder, après un siège de 5 semaines et une défense énergique dirigée par le général Uhrich.

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