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LETTRE ADRESSÉE A LOUIS XIV

votre affaiblissement et votre humiliation, comme la seule ressource pour la liberté et pour le repos de toutes les nations chrétiennes. Vous qui pouviez, Sire, acquérir tant de gloire solide et paisible à être le père de vos sujets et l'arbitre de vos voisins, on vous a rendu l'ennemi commun de vos voisins, et on vous expose à passer pour un maître dur dans votre royaume.

Le plus étrange effet de ces mauvais conseils est la durée de la ligue formée contre vous. Les alliés aiment mieux faire la guerre avec perte que de conclure la paix avec vous, parce qu'ils sont persuadés, sur leur propre expérience, que cette paix ne serait point une paix véritable, que vous ne la tiendriez non plus que les autres, et que vous vous en serviriez pour accabler séparément sans peine chacun de vos voisins dès qu'ils se seraient désunis. Ainsi plus vous êtes victorieux, plus ils vous craignent et se réunissent pour éviter l'esclavage dont ils se croient menacés. Ne pouvant vous vaincre ils prétendent du moins vous épuiser à la longue. Enfin ils n'espèrent plus de sûreté avec vous qu'en vous mettant dans l'impuissance de leur nuire. Mettez-vous, Sire, un moment à leur place, et voyez ce que c'est que d'avoir préféré son avantage à la justice et à la bonne foi. Cependant vos peuples, que vous devriez aimer comme vos enfante, et qui ont été jusqu'ici si passionnés pour vous, meurent de faim. La culture des terres est presque abandonnée, les villes et la campagne se dépeuplent; tous les métiers languissent et ne nourrissent plus les ouvriers. Tout commerce est anéanti. Par conséquent vous avez détruit la moitié des forces réelles du dedans de votre État pour faire et pour défendre de vaines conquêtes au dehors. Au lieu de tirer de l'argent de ce pauvre peuple il faudrait lui faire l'aumône et le nourrir. La France entière n'est plus qu'un grand hôpital désolé et sans provision. Les magistrats sont avilis et épuisés. La noblesse, dont tout le bien est en décret,1 ne vit que de lettres d'État.3 Vous êtes importuné de la foule des gens qui demandent et qui murmurent. C'est vous-même, Sire, qui vous êtes attiré tous ces embarras ; car, tout le royaume ayant été ruiné, vous avez tout entre vos mains, et personne ne peut plus vivre que de vos dons. Voilà ce grand royaume si florissant sous un roi qu'on nous dépeint tous les jours comme les délices du peuple, et qui le serait en effet si les conseils flatteurs ne l'avaient point empoisonné.

Le peuple même (il faut tout dire), qui vous a tant aimé, qui a eu tant de confiance en vous, commence à perdre l'amitié, la confiance, et même le respect. Vos victoires et vos conquêtes ne le réjouissent plus; il est plein d'aigreur et de désespoir. La sédition s'allume peu à peu de toutes parts. Ils croient que vous n'avez aucune pitié de leurs maux, que vous n'aimez que votre autorité et votre gloire. Si le roi, dit-on, avait un cœur de père pour son peuple, ne mettrait-il pas plutôt sa gloire à leur donner du pain, et à les faire respirer après tant de maux, qu'à garder quelques places de la fron-

1 Une terre, une maison en décret voulait dire autrefois: une terre, une maison sur le point d'être vendue par ordonnance du tribunal.

3 On appelait lettres d'État les lettres, la patente que le roi de France pouvait accorder pour faire suspendre les poursuites judiciaires contre une personne ou contre un immeuble.

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tière qui causent la guerre? Quelle réponse à cela, Sire? Les émotions populaires, qui étaient inconnues depuis si longtemps, deviennent fréquentes. Paris même, si près de vous, n'en est pas exempt. Lies magistrats sont contraints de tolérer l'insolence des mutins et de faire couler sous main quelque monnaie pour les apaiser; ainsi on paye ceux qu'il faudrait punir. Vous êtes réduit à la honteuse et déplorable extrémité, ou de laisser la sédition impunie et de l'accroître par cette impunité, ou de faire massacrer avec inhumanité des peuples que tous mettez au désespoir, en leur arrachant, par vos impôts pour cette guerre, le pain qu'ils tâchent de gagner à la sueur de leurs visa&es.

Mais, pendant qu'ils manquent de pain, tous manquez vous-même d'argent, et vous ne voulez pas voir l'extrémité où vous êtes réduit. Parce que vous avez toujours été heureux, vous ne pouvez vous imaginer que vous cessiez jamais de l'être. Vous craignez d'ouvrir les yeux; vous craignez qu'on ne vous les ouvre; vous craignez d'être réduit à rabattre quelque chose de votre gloire. Cette gloire, qui endurcit votre cœur, vous est plus chère que la justice, que votre propre repos, que la conservation de vos peuples qui périssent tons les jours de maladies causées par la famine, enfin que votre saint éternel, incompatible avec cette idole de gloire.

Voilà, Sire, l'état où vous êtes. Vous vivez comme ayant un bandeau fatal sur les yettx; vous vous flattez sur les succès journaliers, qui ne décident rien, et vous n'envisagez point d'une vue générale le gros des affaires qui tombe insensiblement sans ressource. Pendant que vous prenez, dans un rude combat, le champ de bataille et le canon de l'ennemi, pendant que vous forcez les places, vous ne songez pas que vous combattez sur un terrain qui s'enfonce sous vos pieds, et que vous allez tomber malgré vos victoires.

Tout le monde le voit, et personne n'ose vous le faire voir. Vous le verrez peut-être trop tard. Le vrai courage consiste à ne se point flatter, et à prendre un parti ferme sur la nécessité. Vous ne prêtez volontiers l'oreille, Sire, qu'à ceux qui vous flattent de vaines espérances. Les gens que vous estimez les plus solides sont ceux que vous craignez et que vous évitez le plus. Il faudrait aller au-devant de la vérité puisque vous êtes roi, presser les gens de vous la dire sans adoucissement, et encourager ceux qui sont trop timides. Tout au contraire, vous ne cherchez qu'à ne point approfondir; mais Dieu saura bien enfin lever le voile qui vous couvre les yeux, et vous montrer ce que vous évitez de voir. Il y a longtemps qu'il tient son bras levé sur vous; mais il est lent à vous frapper, parce qu'A a pitié d'un prince qui a été toute sa vie obsédé de flatteurs, et parce que, d'ailleurs, vos ennemis sont aussi les siens. Mais il saura bien séparer sa cause juste d'avec la vôtre, qui ne l'est pas, et vous humilier pour vous convertir; car vous ne serez chrétien que dans l'humiliation. Vous n'aimez point Dieu, vous ne le craignez même que d'une crainte d'esclave; c'est l'enfer et non pas Dieu que vous craignez. Votre religion ne consiste qu'en superstitions, en petites pratiques superficielles. Vous êtes comme les juifs dont Dieu dit: Pendant qu'ils m'honorent des lèvres, leur cœur est loin de moi. Vous êtes scrupuleux sur des bagatelles, et endurci sur des maux terribles. Vous n'aimez que votre gloire et votre commodité. Vous rapportez tout à

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tous comme si tous étiez le Dieu de la terre, et que tout le reste n'eût été créé que pour vowr être sacrifié. C'est, au contraire, tous que Dieu n'a mis au monde que pour votre peuple. Mais hélas! vous ne comprenez point ces vérités. Gomment les goûteriez-vous? vous ne connaissez point Dieu, vous ne l'aimez point, vous ne le pries point du cœur, et vous ne faites rien pour le connaître.

Vous avez un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu, et qui fait gémir tous les gens de bien.1 Vous vous en accommodez parce qu'il ne songe qu'à vous plaire par ses flatteries. Il y a plus de vingt ans qu'en prostituant son honneur, il jouit de votre confiance. Vous lui livrez les gens de bien, vous lui laissez tyranniser l'Église, et nul prélat vertueux n'est traité aussi bien que lui.

Pour votre confesseur,2 il n'est pas vicieux; mais il craint la solide vertu, et fl n'aime que les gens profanes et relâchés; il est jaloux de son autorité, que vous avez poussée au-delà de toutes les bornes. Jamais confesseurs des rois n'avaient fait seuls les évêques et décidé de toutes les affaires de conscience. Vous êtes seul en France, Sire, à ignorer qu'il ne sait rien, que son esprit est court et grossier, et qu'il ne laisse pas d'avoir son artifice avec cette grossièreté d'esprit Les Jésuites même le méprisent et sont indignés de le voir si facile à l'ambition ridicule de s* famille. Vous avez fût d'un religieux un ministre d'État; il ne se connaît point en hommes, non plus qu'en autre chose. Il est la dupe de tous ceux qui le flattent et lui font de petits présents. Il ne doute ni n'hésite sur aucune question difficile. Un autre très droit et très éclairé n'oserait décider seul. Pour lui, il ne craint que d'avoir à délibérer avec des gens qui sachent les règles. Il va toujours hardiment sans craindre de vous égarer; il penchera toujours au relâchement, et à vous entretenir dans l'ignorance. Du moins il ne penohera aux partis' conformes aux règles que quand il craindra de vous scandaliser. Ainsi, c'est un aveugle qui en conduit un autre, et, comme dit Jésus-Christ, %U tomberont tous deux dans la fosse.

Votre archevêque et votre confesseur vous ont jeté dans les difficultés de l'affaire de la régale,4 dans les mauvaises affaires de Borne; ils vous ont laissé engager par M. de Louvois dans celle de Saint- Lazare, et vous auraient laissé mourir dans cette injustice, si M. de Louvois eût vécu plus que vous.5

On avait espéré, Sire, que votre conseil vous tirerait de ce chemin si égaré; mais votre conseil n'a ni force ni vigueur pour le bien. Du moins madame de M. et M. le D. de B.6 devaient-Us se servir de

1 Harlay de Champvallon, alors archevêque de Paris, mort en 1695. Ce fat lui qui célébra le mariage secret de Louis XIV avec M"" de Maintenon; voyez page 149. a Le Père la Chaise. * Fartis, c'est-à-dire: résolutions.

4 On appelait régale le droit que le roi prétendait avoir de percevoir les revenus des évêchés vacants. La régale donna lieu à de grands débats entre Louis XIV et le pape Innocent XI.

8 Le tout-puissant ministre Louvois, qui eut la barbarie de faire deux fois incendier le Palatinat, et qui eut une grande part à la funeste révocation de l'Édit de Nantes, mourut subitement en 1691.

9 Madame de Maintenon et M. le duc de Beauvilliers.

votre coDfiance en eux pour tous détremper; mais leur faiblesse et leur timidité les déshonorent et scandalisent tout le monde. La France est! aux abois; qu'attendent-ils pour tous parler franchement? que tout soit perdu? Craignent-ils de tous déplaire? ils ne tous aiment donc pas; car il faut être prêt à lâcher ceux qu'on aime plutôt que de les flatter ou de les trahir par son silence. A quoi sont-ils bons, s'ils ne vous montrent pas que tous devez restituer les pays qui ne sont pas à tous, préférer la vie de vos peuples à une fausse gloire, réparer les maux que tous avez faits à l'Église, et songer à devenir un vrai chrétien avant que la mort vous surprenne? Je sais bien que quand on parle avec cette liberté chrétienne, on court risque de perdre la faveur des rois. Mais votre faveur leur est-elle plus chère que votre salut? Je sais bien aussi qu'on doit vous plaindre, vous consoler, vous soulager, tous parler avec zèle, douceur et respect; mais enfin il faut dire la vérité. Malheur, malheur à eux s'ils ne la disent pas: et malheur à vous si vous n'êtes pas digne de l'entendre! 11 est honteux qu'ils aient votre confiance sans fruit depuis tant de temps. C'est à eux à se retirer si vous êtes trop ombrageux, et si vous ne voulez que des flatteurs autour de tous. Vous demanderez peut-être, Sire, qu'est-ce qu'ils doivent tous dire; le voici: Us doivent vous représenter qu'il faut vous humilier sous la puissante main de Dieu, 6i vous ne voulez qu'il vous humilie; qu'il faut demander la paix et expier par cette honte toute la gloire dont vous avez fait votre idole; qu'il faut rejeter les conseils injustes des politiques flatteurs: qu'enfin il faut rendre au plus tôt à vos ennemis, pour sauver l'État, des conquêtes que vous ne pouvez d'ailleurs retenir sans injustice. N'êtes-vous pas trop heureux dans vos malheurs, que Dieu fasse finir les prospérités qui vous ont aveuglé, et qu'il vous contraigne de faire des restitutions essentielles à votre salut, que vous n'auriez jamais pu vous résoudre à faire dans un état paisible et triomphant? La personne qui vous dit ces vérités, Sire, bien loin d'être contraire à vos intérêts, donnerait sa vie pour vous voir tel que Dieu vous veut, et elle ne cesse de prier pour vous.

II. COMMENCEMENT DU RÉCIT DE TÉLEMAQUE DEVANT CALYPSO. (Livre I.)

J'étais parti d'Ithaque pour aller demander aux autres rois revenus du siège de Troie des nouvelles de mon père. Les amants de ma mère Pénélope furent surpris de mon départ; j'avais pris soin de le leur cacher, connaissant leur perfidie. Nestor, que je vis à Pylos, ni Ménélas, qui me reçut avec amitié dans Lacédémone, ne purent m'apprendre si mon père était encore en vie. Lassé de vivre toiyours en suspens et dans l'incertitude, je me résolus d'aller dans la Sicile, où j'avais ouï dire que mon père avait été jeté par les vents. Mais le sage Mentor, que vous voyez ici présent, s'opposait à ce téméraire dessein: il me représentait d'un côté les Cyclopes, géants monstrueux qui dévorent les hommes, de l'autre la flotte d'Énée et des Troyens, qui était sur ces côtes. Ces Troyens, disait-il, sont animés contre tous les Grecs; mais surtout ils répandraient avec plaisir le sang du fils d'Ulysse. Retournez, continuait-il, en Ithaque; peut-être que votre père, aimé

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des dieux, y sera aussitôt que tous. Mais si les dieux ont résolu sa ptrte, s'il ne doit jamais revoir sa patrie, du moins il faut que vous &iikz le venger, délivrer votre mère, montrer votre sagesse à tous Ità peuples, et faire voir en vous à toute la Grèce un roi aussi ligne de régner que le fut jamais Ulysse lui-même.

Ces paroles étaient salutaires; mais je n'étais pas assez prudent pour les écouter; je n'écoutai que ma passion. Le sage Mentor a aima jusqu'à me suivre dans un voyage téméraire que j'entreprenais outre ses conseils, et les dieux pei mirent que je fisse une faute lai devait 6ervir à me corriger de ma présomption.

Pendant que Télémaque parlait, Calypso regardait Mentor. Elle ttait étonnée: elle croyait sentir en lui quelque chose de divin, mais ~0e ne pouvait démêler ses pensées confuses; ainsi elle demeurait l>leme de crainte et de défiance à la vue de cet inconnu. Alors elle appréhenda de laisser voir son trouble. Continuez, dit-elle à Télémaque, -t satisfaites ma curiosité. Télémaque reprit ainsi:

Nous eûmes assez longtemps un vent favorable pour aller enSicile ; i«3 ensuite une noire tempête déroba le ciel à nos yeux, et nous ■taes enveloppés dans une profonde nuit. A la lueur des éclairs, socs aperçûmes d'autres vaisseaux exposés au même péril; et nous reconnûmes bientôt que c'étaient les vaisseaux d'Énée; ils n'étaient ?as moins à craindre pour nous que les rochers. Alors je compris, Mi» trop tard, ce que l'ardeur d'une jeunesse imprudente m'avait *ffipêehé -de considérer attentivement. Mentor parut, dans ce danger, sen-seolement ferme et intrépide, mais encore plus gai qu'à l'orfrttire; c'était lui qui m'encourageait; je sentais qu'il m'inspirait sae force invincible. Il donnait tranquillement tous les ordres, Pendant que le pilote était troublé. Je lui disais: Mon cher Mentor, pourquoi ai-je refusé de suivre vos conseils! ne suis-je pas malheureux l'avoir voulu me croire moi-même dans un âge où l'on n'a ni prévoyance de l'avenir, ni expérience du passé, ni modération pour mé- "ger le présent! Oh! si jamais nous échappons de cette tempête, ;? me défierai de moi-même comme de mon plus dangereux ennemi; >st tous, Mentor, que je croirai toujours. Mentor, en souriant, me répondit: Je n'ai garde de vous reprocher la faute que vous avez -rte; il suffit que vous la sentiez, et qu'elle vous serve à être une irtre fois plus modéré dans vos désirs. Mais quand le péril sera Passé, la présomption reviendra peut-être. Maintenant il faut se «tenir par le courage. Avant que de se jeter dans le péril, il **ut le prévoir et le craindre; mais quand on y est, il ne reste plus ^à le mépriser. Soyez donc le digne fils d'Ulysse; montrez un (*ur plus grand que tous les maux qui vous menacent.

La douceur et le courage du sage Mentor me charmèrent: mais / fiw encore bien plus surpris quand je vis avec quelle adresse il nous ^hm des Troyens. Dans le moment où le ciel commençait à s'é- 'tocir, et où les Troyens, nous voyant de près, n'auraient pas manpé de nous reconnaître, il remarqua un de leurs vaisseaux qui était presque semblable au nôtre, et que la tempête avait écarté. La poupe ** était couronnée de certaines fleurs: il se bftta de mettre sur notre tovpe des couronnes de fleurs semblables; il les attacha lui-même "te des bandelettes de la même couleur que celles des Troyens; il

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ordonna à tous nos rameurs de se baisser le plus qu'ils pourraient le long de leurs bancs, pour n'être point reconnus des ennemis. En cet état, nous passâmes au milieu de leur flotte; ils poussèrent des cris de joie en nous voyant, comme en revoyant des compagnons qu'ils avaient crus perdus. Nous fûmes même contraints par la violence de la mer d'aller assez longtemps avec eux; enfin nous demeurâmes un peu derrière; et pendant que les vents impétueux les poussaient vers l'Afrique, nous fîmes les derniers efforts pour aborder à force de rames sur la côte voisine de Sicile.

Nous y arrivâmes en effet. Mais ce que nous cherchions n'était guère moins funeste que la flotte qui nous faisait fuir; nous trouvâmes sur cette côte de Sicile d'autres Troyens ennemis des Grecs. C'était là que régnait le vieux Aceste sorti de Troie. A peine fûmes-nous arrivés sur ce rivage, que les habitants crurent que nous étions, ou d'autres peuples de l'île armés pour les surprendre, ou des étrangers qui venaient s'emparer de leurs terres. Us brûlent notre vaisseau dans le premier emportement, ils égorgent tous nos compagnons, ils ne réservent que Mentor et moi pour nous présenter à Aceste, afin qu'il pût savoir de nous quels étaient nos desseins, et d'où nous Tenions. Nous entrons dans la ville les mains liées derrière le dos; et notre mort n'était retardée que pour nous faire servir de spectacle à un peuple cruel, quand on saurait que nous étions Grecs.

On nous présenta d'abord à Aceste, qui, tenant son sceptre d'or en main, jugeait les peuples et se préparait à un grand sacrifice. H nous demanda, d'un ton sévère, quel était notre pays et le sujet de notre voyage. Mentor se hâta de répondre et lui dit: Nous venons des eûtes de la grande Hespérie, et notre patrie n'est pas loin de là. Ainsi il évita de dire que nous étions Grecs. Mais Aceste, sans l'écouter davantage, et nous prenant pour des étrangers qui cachaient leur dessein, ordonna qu'on nous envoyât dans une forêt voisine, où nous servirions en esclaves sous ceux qui gouvernaient ses troupeaux.

Cette condition me parut plus dure que la mort. Je m'écriai: O roi! faites-nous mourir plutôt que de nous traiter si indignement: sachez que je suis Télémaque, fils du sage Ulysse, roi des Ithaciens; je cherche mon père dans toutes les mers: si je ne puis le trouver, ni retourner dans ma patrie, ni éviter la servitude, ôtez-moi la vie, que je ne saurais supporter.

A peine eus-je prononcé ces mots, que tout le peuple ému s'écria qu'il fallait faire périr le fils de ce cruel Ulysse dont les artifices avaient renversé la ville de Troie. O fils d'Ulysse! me dit Aceste, je ne puis refuser votre sang aux mânes de tant de Troyens que votre père a précipités sur les rivages du noir Oocyte; vous et oelui qui vous mène, vous périrez. En même temps, un vieillard de la troupe proposa au roi de nous immoler sur le tombeau d'Anchise. Leur sang, disait-il, sera agréable à l'ombre de ce héros; Énée mâme, quand il saura un tel sacrifice, sera touché de voir combien vous aimez ce qu'il avait de plus cher au monde.

Tout le peuple applaudit à cette proposition, et on ne songea plus qu'à nous immoler. Déjà on nous menait sur le tombeau d'Anchise. On y avait dressé deux autels, où le feu sacré était allumé; le glaive qui devait nous percer était devant nos yeux; on nous avait couronnés

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de leurs, et nulle compassion ne pouvait garantir notre vie. C'était fait à nous, quand Mentor demanda tranquillement à parler au roi. D lui dit:

0 Aceste! si le malheur du jeune Télémaque, qui n'a jamais porté les armes contre les Troyens, ne peut tous toucher, du moins que Trtre propre intérêt vous touche. La science que j'ai acquise des préages et de la volonté des dieux me fait connaître qu'avant que trois jours soient écoulés vous serez attaqué par des peuples barbares, qui nement comme un torrent du haut des montagnes pour inonder votre Tilk et pour ravager tout votre pays. H&tez-vous de les prévenir: mettez vos peuples sous les armes, et ne perdez pas un moment pour retira1 au-dedans de vos murailles les riches troupeaux que vous avez dms la campagne. Si ma prédiction est fausse, vous serez libre de tous immoler dans trois jours; si au contraire elle est véritable, sou- Te&ez-rou8 qu'on ne doit pas ôter la vie à ceux de qui on la tient.

Aceste fut étonné de ces paroles que Mentor lui disait avec une assurance qu'il n'avait jamais trouvée en aucun homme. Je vois bien, répondit^ 6 étranger, que les dieux, qui vous ont si mal partagé pour tous les dons de la fortune, vous ont accordé une sagesse qui est pli» estimable que toutes les prospérités. En môme temps il retarda le sacrifice et donna avec diligence les ordres nécessaires pour prérenir l'attaque dont Mentor l'avait menacé. On ne voyait de tous c&fe que des femmes tremblantes, des vieillards courbés, de petits eifrnts les larmes aux yeux, qui se retiraient dans la ville. Les bœufs mugissants et les brebis bêlantes venaient en foule, quittant las gras pâturages, et ne pouvant trouver assez d'étables pour être sis à couvert. C'étaient de toutes parts des cris confus de gens qui ?* poussaient les uns les autres, qui ne pouvaient s'entendre, qui prenaient dans ce trouble un inconnu pour leur ami, et qui couraient sans savoir où tendaient leurs pas. Mais les principaux de la ville, se croyant plus sages que les autres, s'imaginaient que Mentor était un imposteur, qui avait fait une fausse prédiction pour sauver sa vie.

A?ant la fin du troisième jour, pendant qu'ils étaient pleins de "■* pensées, on vit sur le penchant des montagnes voisines un tourbillon de poussière; puis on aperçut une troupe innombrable de bartaee armés; c'étaient les Himériens, peuples féroces, avec les nata» qui habitent sur les monts Nébrodes et sur le sommet d'Acratas, r4 règne un hiver que les zéphyrs n'ont jamais adouci Oeux qui "lient méprisé la prédiction de Mentor perdirent leurs esclaves et tes troupeaux. Le roi dit à Mentor: J'oublie que vous êtes des focs; nos ennemis deviennent nos amis fidèles. Les dieux vous ont woyés pour nous sauver; je n'attends pas moins de votre valeur qoe de la sagesse de vos conseils; hâtez- vous de nous secourir.

Mentor montre dans ses yeux une audace qui étonne les plus fiers rabattants. Il prend un bouclier, un casque, une épée, une lance; il nage les soldats d' Aceste; il marche à leur tête, et s'avance en ta ordre vers les ennemis. Aceste, quoique plein de courage, ne Pot dans sa vieillesse le suivre que de loin. Je le suis de plus près, **» je ne puis égaler sa valeur. Sa cuirasse ressemblait, dans le «abat, à l'immortelle égide. La mort courait de rang en rang partait tous ses coups. Semblable à un lion de Numidie que la cruelle Un dévore, et qui entre dans un troupeau de faibles brebis, il dé-

ehire, il égorge, il nage dans le sang; et les bergers, loin de secourir le troupeau, fuient, tremblants, pour se dérober à sa fureur.

Ces barbares, qui espéraient de surprendre la ville, furent euxmêmes surpris et déconcertés. Les sujets d' Aceste, animés par l'exemple et par les ordres de Mentor, eurent une vigueur dont ils ne se croyaient point capables. De ma lance je renversai le fils du roi de ce peuple ennemi. Il était de mon &ge, mais il était plus grand que moi; car ce peuple venait d'une race de géants qui étaient de la même origine que les Cy dopes: 0 méprisait un ennemi aussi faible que moi. Mais, sans m'étonner de sa force prodigieuse ni de son air sauvage et brutal, je poussai ma lance contre 6a poitrine, et je lui fis vomir, en expirant, des torrents d'un sang noir. Il pensa m'écraser dans sa chute:1 le bruit de ses armes retentit jusqu'aux montagnes. Je pris ses dépouilles, et je revins trouver Aceste. Mentor, ayant achevé de mettre les ennemis en désordre, les tailla en pièces et poussa les fuyards jusque dans les forêts.

Un 6uccès si inespéré fit regarder Mentor comme un homme chéri et inspiré des dieux. Aceste, touché de reconnaissance, nous avertit qu'il craignait tout pour nous si les vaisseaux d'Énée revenaient en Sicile; il nous en donna un pour retourner sans retardement2 en notre pays, nous combla de présents et nous pressa de partir pour prévenir tous les malheurs qu'il prévoyait; mais il ne voulut nous donner ni un pilote ni des rameurs de sa nation, de peur qu'Os ne fussent trop exposés sur les côtes de la Grèce. Il nous donna des marchands phéniciens, qui, étant en commerce avec tous les peuples du monde, n'avaient rien à craindre, et qui devaient ramener le vaisseau à Aceste quand ils nous auraient laissés à Ithaque.3

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