‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 22 sur 514 · XXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXVIII INTRODUCTION

l'arriere-garde, si lor recourut sus et les chacia1 une grant pièce arriéres. La fa feras* d'une saiete* parmi le gros del braz de soz 1 espaule mortellement, et commencha moult a espandre de sanc. Et quant ses gent virent ce, si se commencierent moult a esmaier4 et a desconfire6 et a mauvaisement maintenir. Et cil qui furent entor le marchis le sostindrent. Et il perdi moult de sanc, si se commencia a pasmer. Et quant ses gent virent que il n'auroient nulle aïe* de luy, si se commencierent a desconfire, et a le laissier. Et ensi furent desconfiz par ceste mésaventure, et cil qui remestrent avoec luy furent mort et li marchis Boniface de Montferrat ot la tieste colpée. Et envoierent les gens don pals le chief7 a Johannis, et che li fu une des greignours8 joies que il onques9 eost.

Halas! quel damage chi ot a l'empereour et a toz les Latins de la terre de Romenie, de tel home pierdre car telle mésaventure, qui estoit uns des meillors chevaliers et des plus vaillans et des plus larges qui fust el remanant10 dou monde! Et ceste mésaventure avint Tan de l'Incarnation de Jesu-Christ mil deux cent et sept ans.

Il n'a péri de cette langue que la vieille orthographe gauloise. Pour le tour, Tordre et la suite des faite, le naturel du récit, on n'y peut guère changer, même pour perfectionner, sans péril.

Au reste, il ne faut pas plus chercher dans Villehardouin la profondeur des pensées que l'art du récit. Quoique chargé à diverses reprises de messages délicats, auprès de personnages qui n'avaient pas tous sa loyauté chevaleresque, il ne paraît pas que sa pénétration soit allée au-delà de cet instinct des âges héroïques, où tout se fait de premier mouvement plutôt que par calcul, et où Ton n'a pas à deviner des passions qui se trahissent. Ce qu'il faut chercher dans les récits de Villehardouin, c'est donc la franchise du chevalier et la simplicité du chrétien. C'est cette sincérité d'un narrateur qui ne parle que de ce qu'il a vu, ou qui nomme et compte ses témoignages quand il raconte sur ouï-dire. Sa morale, c'est la volonté de Dieu qui châtie les péchés par les revers, et qui fait réussir tous ceux qu'il veut aider. Esprit pratique, allant droit au but, si Villehardouin n'a pas la profondeur de vues que nous demanderions à l'historien d'une société plus avancée, il n'a pas non plus les illusions qu'on ne s'étonnerait pas de trouver dans un historien de son époque."

Page 1