‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 23 sur 514 · JOINVILLE · texte numérisé non relu

JOINVILLE

„I1 s'est écoulé près d'un siècle entre les Mémoires de Villehardouin et ceux de Joinvtlle (1228—1319). De grands événements remplissent ce siècle. Ungrand roi et un grand pape, Louis IX (1226 — 1270) et Innocent III (1198—1216), l'un en exigeant du clergé plus de science et de lumières, l'autre en encourageant les doctes et en fondant les premiers établissements littéraires, font faire un progrès notable à l'esprit français. Les croisades, en mettant en contact les nations occidentales, d'abord entre elles, ensuite avec les Grecs, les Arabes, l'Asie et l'Afrique, rendent plus général et plus rapide le commerce des connaissances. De petites cours, à l'image de la cour de Provence, font éclore une poésie héritière de la poésie mourante des troubadours.

Joinville, né vers 1223, élevé à la cour de Provins11 et de Troyes,

I chassa. 2 il fut frappé. 8 flèche. 4 s'ébranler. 6 se décourager. 8 aide. 7 la tête. 8 grandes. 8 jamais. t0 dans le reste.

II Provins (Provinum) appartenait alors aux ducs de Champagne.

LITTÉfiÀTUBE DU MOYEN AGE, JOINVILLE. XXIX

ilorg le séjour des maîtres de la gaie science, put être touché de as diverses influences. La grandeur des événements et des hommes « la délicatesse relative des mœurs lui ont imprimé un caractère particulier. Villehardouin représente certaines qualités de l'esprit français, Joinville en représente d'autres. Tous deux marquent deux âges de la même langue.

La rie de Joinville est inconnue jusqu'à l'époque ou il accompagna saint Louis dans sa première croisade. On sait seulement qu'il succéda à son père, vers 1240, en qualité de sénéchal de Champagne. Lui-même nous apprend qu'à une grande cour tenue par Loris IX à Saumur, il tranchait, c'est-à-dire qu'il était écuyer 'riDchant.

Quelques jours avant son départ pour la croisade, il lui était ié on fils. Du lundi de Pâques au vendredi, des fêtes furent données 13 château de Joinville en l'honneur du nouveau-né. Le vendredi dément, Joinville parla de son départ. Il dit à ceux qui estoient 'jT que comme il ne voulait pas emporter un denier à tort, si quelqu'un avait à se plaindre de quelque dommage, il était prêt à lui en offrir réparation. Quelques jours après S se confessa, ceignit réchappe et le bourdon de pèlerin, fit un pèlerinage pieds nus aux élises voisines; et quand il fallut repasser devant le château de •Joinville, où il laissait sa femme et ses enfants:

Je ne voz (voulus), dit-il, onques retourner mes yex vers Joinville, poarceque le cuer ne me attendrisist dou biau chastel que je leissoie et & mes dons enfans.

Cette tendresse paternelle, ce regret pour le biau chastel, qui est plus d'un homme pacifique que d'un guerrier, sont des sentiments tëlicats qu'il ne faut pas chercher dans les mémoires ni sous l'armure de fer qui recouvrait le cœur de Villehardouin. Il n'est pas «tonnant que le même homme qui détourne les jeux de la demeure de *« enfants, de peur de s'attendrir, s'embarque sans enthousiasme, et a sonvienne qu'A a souffert du mal de mer dans la traversée. Jointe pense plus à la terre qu'il a quittée qu'à celle qu'il va conquérir.

Et en brief tens, dit-il, li venz se feri1 ou voile et nous ot tolu2 la we de la terre, que nous ne veismes* que ciel et yaue;* et chascun jour uos eeloigna li venz des pals ou nous avions esté nez. Et ces choses un monstre je que cil est bien fol hardis qui se ose mettre en tel péril

* toot autrui chatel5 ou en pechié mortel; car l'eu se dort le soir la ou

* w scet se l'en se trouvera ou fons de la mer ou matin.

Cinq années de séjour en Orient, des souffrances de tout genre,

* peste, la faim et la soif, la maladie, soit par l'effet du climat, soit ?» suite de blessures, la captivité, tant de courage perdu, tous les fcvoirs de croisé remplis avec un dévouement d'autant plus méritoire 1« l'enthousiasme était médiocre, avaient guéri Joinville du désir de ^commencer la croisade. Aussi Louis IX essaya-t-il vainement de 1 entraîner de nouveau en Orient. Joinville ne voulut pas prendre P*rt à une expédition qu'il jugeait funeste à la France.

Joinville a en commun avec Villehardouin le caractère du chevalier 'taétien, le courage, la droiture, les vertus de la chevalerie sans «s illnsions, une foi simple, libre devant le clergé, sans subtilité

1 Du latin ferire: frappa. * enleva tout à fait. 3 vîmes. * Veau, retenant le bien d 'autrui.

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