‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 225 sur 514 · ACTE I, SCÈNE IV, V, VI · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE IV, V, VI

Hectob. Mais je l'aperçois. Qu'il a l'air harassé!

On soupçonne aisément, à sa triste figure, Qu'il cherche en vain quelqu'un qui prête à triple usure. Valère. Quelle heure est-il?

Hector. H est ... Je ne m'en souviens pas. Valère. Tu ne t'en souviens pas?

Hector. Non, monsieur.

Valère. Je suis las De tes mauvais discours; et tes impertinences .... Hector (à part). Ma foi, la vérité répond aux apparences. Valère. Ma robe de chambre, (à part) Euh! Hector (à part). 11 jure entre ses dents.

1 D'après les orthoépistes et les lexicographes ce nom doit se prononcer re-nar; cependant beaucoup de personnes, en France, le prononcent régulièrement.

2 Enfin nous nous sommes arrêtés ici, où le monde nous a manqué.

LE JOUEUR (ACTE I, SCÈNE IV, Y, Yl). 255

Valère. Eh bien! faudra-t-0 attendre encor longtemps?

(Il se promène).

Hector. Hé! la voilà, monsieur.

(Il suit son maître, tenant sa robe de chambre toute déployée.)

Valère (se promenant). Une école maudite1 le coûte, en un moment, douze trous tout de suite.3 Que je suis un grand chien! Parbleu, je te saurai, ï&odit jeu de trictrac, ou bien je ne pourrai. Ta peux jne faire perdre, b fortune ennemie! Mais me faire payer, parbleu, je t'en défie: Car je n'ai pas un sou.

Hector (tenant toujours la robe). Vous plairait-il, monsieur . .

Valère (se promenant). Je me ris de tes coups, j'incague ta fureur.1

Hector. Votre robe de chambre est, monsieur, toute prête.

Valère. Va te coucher, maraud; ne me romps point la tête. Va-t'en.

Hector. Tant mieux.

Valère (semettantdansun fauteuil). Je veux dormir dans ce fauteuil Que je suis malheureux! Je ne puis fermer l'œil. Je dois de tous côtés, sans espoir, sans ressource, Et n'ai pas, grâce au ciel, un écu dans ma bourse. Hector! . . . Que ce coquin est heureux de dormir! Hector!

Hector (derrière le théâtre). Monsieur!

Valèrr. Eh bien! bourreau, veux-tu venir?

(Hector entre à moitié déshabillé.) Ves-tu pas las encor de dormir, misérable?

Hector. Las de dormir, monsieur? Hé! je me donne au diable, Je n'ai pas eu le temps d'ôter mon justaucorps.4

Valèhe. Tu dormiras demain.

Hector, (à part.) Il a le diable au corps.

Valère. Est-il venu quelqu'un?

Hector. Il est, selon l'usage, Venu maint créancier; de plus, un gros visage, Un maître de trictrac qui ne m'est pas connu. U maître de musique est encore venu.

Us reviendront bientôt.

Valère. Bon. Pour cette autre affaire, tfas-tu déterré ....

Hector. Qui? cette honnête usurière Qui nous prête, par heure, à vingt sous par écu?5

1 Faire une école veut dire en termes de jeu: oublier de marquer «• points ou marquer mal à propos.

2 An jeu de trictrac, chaque fois que Ton a douze points, on met 3° Met (petit morceau d'ivoire) dans un trou.

1 Jncaguer, vieux mot du langage familier, qui signifie braver, défier.

4 Le justaucorps de l'ancien costume a été remplacé par V habit, la rttNpte et le veston.

• Vécu était de trois francs ou de 60 sous. Prêter à 20 sous par kv signifie donc prêter à 33 Vt pour cent, ce qui est déjà une assez limite usure, quand on sous-entend par an; mais ce mauvais plaisant d'Hector ajoute encore par heure.

256 RRGNARD (1656-1709).

Valère. Justement, elle-même.

Hector. Oui, monsieur, j'ai tout tu.

Qu'on vend cher maintenant l'argent à la jeunesse! Mais enfin, j'ai tant fait avec un peu d'adresse, Qu'elle m'a reconduit d'un air fort obligeant; Et vous aurez, je crois, au plus tôt votre argent.

Yalèbe. J'aurai les mille écus! O ciel! quel coup de grâce! Hector, mon cher Hector, viens ça que je t'embrasse.

Hector. Oomme l'argent rend tendre!

Valère. Et tu crois qu'en effet Je n'ai, pour en avoir, qu'à donner mon billet?

Hector. Qui le refuserait serait bien difficile: Vous êtes aussi bon que banquier de la ville. Pour la réduire au point où vous la souhaitez, Il a fallu lever bien des difficultés:

Elle est d'accord de tout, du temps, des arrérages: Il ne faut maintenant que lui donner des gages.

Valère fait la cour à la belle et riche Angélique, qui répond à son amour, mais ne consent à lui accorder sa main qu'à la condition qu'il renonce au jeu. L'amour du Joueur a des variations qui répondent, en sens inverse, aux vicissitudes de la table de jeu. S'il a été malheureux au jeu, il redevient amant passionné; s'il gagne, il n'écoute qu'avec distraction les éloges qu'on lui fait de la belle Angélique, dont il ne rougit pas de mettre le portrait en gage pour se procurer de l'argent

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