‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 234 sur 514 · I. FRAGMENT DU DEUXIÈME SERMON · texte numérisé non relu

I. FRAGMENT DU DEUXIÈME SERMON

Sire, quel fléau pour les grands, que ces hommes nés pour applaudir à leurs passions, ou pour dresser des pièges à leur innocence! quel malheur pour les peuples, quand les princes et les puissants se Errent à ces ennemis de leur gloire, parce qu'ils le sont de la sagesse « de la vérité! Les fléaux des guerres et des stérilités sont des fléaux [Usagers, et des temps plus heureux ramènent bientôt la paix et l'abondance; les peuples en sont affligés, mais la sagesse du gouvernent leur laisse espérer des ressources; le fléau de l'adulation ne Permet plus d'en attendre; c'est une calamité pour l'État, qui en promet ajoura de nouvelles: l'oppression des peuples, déguisée au souverain, ne leur annonce que des charges plus onéreuses; les gémissements les phs touchants que forme la miBère publique passent bientôt pour des tyffmures; les remontrances les plus justes et les plus respectueuses, filiation les travestit en une témérité punissable; et l'impossibilité d'obéir n'a plus d'autre nom que la rébellion et la mauvaise volonté qui refuse. Que le Seigneur, disait autrefois un saint roi, confonde ■* langues trompeuses et ces lèvres fausses qui cherchent à nous Mre, parce qu'elles ne s'étudient qu'à nous plaire!

Sire, défiez-vous de ceux qui, pour autoriser les profusions immenses fa rois, leur grossissent sans cesse l'opulence de leurs peuples. Vous accédez à une monarchie florissante, il est vrai, mais que les pertes

1 Bottrdaloub, célèbre prédicateur, né à Bourges en 1632, mort en ]"fô, prêcha souvent devant Louis XIV et la cour. 1 Voyez page 153. » Voyez page 160.

264 MÀSSILLON (1Ô6S-1742).

passées ont accablée; le zèle de vos sujets est inépuisable, mais n< mesurez pas là-dessus les droits que tous ayez sur eux; leurs foire e* ne répondront de longtemps à leur zèle, les nécessités de l'État lei ont épuisées; laissez-les respirer de leur accablement: tous augmenteriez vos ressources en augmentant leur tendresse. Écoutez les conseils dei sages et des vieillards auxquels votre enfance est confiée, et qui présidèrent aux conseils de votre auguste bisaïeul;1 et souvenez-vous de ce jeune roi de Juda dont je vous ai déjà cité l'exemple, qui, poui avoir préféré les avis d'une jeunesse inconsidérée à la sagesse et à la maturité de ceux aux conseils desquels Salomon son pèreétait redevable de la gloire et de la prospérité de son règne, et qui lui conseillaient d'affermir les commencements du sien par le soulagement de ses peuples, vit un nouveau royaume se former des débris de celui de Juda; et pour avoir voulu exiger de ses siyets au-delà de ce qu'Us lui devaient, il perdit leur amour et leur fidélité, qui lui était due. Les conseils agréables sont rarement des conseils utiles; et ce qui flatte les souverains fait d'ordinaire le malheur des sujets.

n. FRAGMENT DU TROISIÈME SERMON.

C'est une erreur, mes frères, de regarder la naissance et le rangcomme un privilège qui diminue et adoucit à votre égard vos devoirs envers Dieu et les règles sévères de l'évangile. Au contraire, il exigera plus de ceux à qui il aura plus donné; ses bienfaits deviendront la mesure de vos devoirs; et comme il vous a distingués des autres hommes par des largesses plus abondantes, il demande que vous vous en distinguiez aussi par une plus grande fidélité. Mais outre la reconnaissance qui vous y engage, plus tout allume les passions dans votre État, plus vous avez besoin de vigilance pour vous défendre. Il faut aux grands de grandes vertus: la prospérité est comme une persécution continuelle contre la foi; et si vous n'avez pas toute la force et le courage des saints, vous aurez bientôt plus de vices et de faiblesses que le reste des hommes.

Mais d'ailleurs sur quoi prétendez-vous que Dieu doit se relâcher en votre faveur, et exiger moins de vous que du commun des fidèles? Avez-vous moins de plaisirs à expier? votre innocence est-elle le titre qui vous donne droit à son indulgence? vous êtes- vous moins livrés aux désirs de la chair, pour vous croire plus dispensés des violences qui la mortifient et la punissent? Votre élévation a multiplié vos crimes, et elle adoucirait votre pénitence! Vos excès vous distinguent encore plus du peuple que votre rang, et vous prétendriez trouver làdessus dans la religion des exceptions qui vous fussent favorables!

Quelle idée de la divinité avons-nous, mes frères! quel dieu de chair et de sang nous formons-nous! Quoi! dans ce jour terrible où Dieu seul sera grand, où le roi et l'esclave seront confondus, où les œuvres seules seront pesées, Dieu n'exercerait que des jugements favorables envers ces hommes que nous appelons grands, ces hommes qu'il avait comblés de biens, qui avaient été les heureux de la terre,

1 Louis XV était l'arrière-petit-fils de Louis XIV. Le vieux roi arait eu la douleur de voir mourir son fils, le Dauphin, et l'aîné de ses deux petits-fils, le duc de Bourgogne, père de Louis XV. Le cadet de ses petits-fils, le duc d'Anjou qui, après l'issue de la guerre de succession fut reconnu roi d'Espagne sous le nom de Philippe V, survécut à son aïeul.

LK PETIT CAKÊME. . 265

fii s'étaient fait ici bas une injuste félicité et qui, oubliant presque One l'auteur de leur prospérité, n'avaient vécu que pour eux-mêmes! >t il s'armerait alors de toute sa sévérité contre le pauvre qu'il irait toujours affligé! et il réserverait toute la rigueur de ses jugenents pour des infortunés qui n'avaient passé que des jours de deuil rt des nuits laborieuses sur la terre, et qui souvent l'avaient béni fttns leur affliction et invoqué dans leur délaissement et leur amertome! Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements seront équitables.

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