UI. FRAGMENT DU CINQUIÈME SBBXON
Toute puissance vient de Dieu, et tout ce qui vient de Dieu n'est établi que pour l'utilité des hommes. Les grands seraient inutiles sur la terre s'il ne s'y trouvait des pauvres et des malheureux: ils ne doivent leur élévation qu'aux besoins publics; et loin que les peuples soient faits pour eux, ils ne sont eux-mêmes tout ce qu'ils sont que pour les peuples.
Quelle affreuse Providence, si toute la multitude des hommes l'était placée sur la terre que pour servir aux plaisirs d'un petit îombre d'heureux qui l'habitent, et qui souvent ne connaissent pas le Dieu qui les comble de bienfaits?
Si Dieu en élève quelques-uns, c'est donc pour être l'appui et la reKoorce des autres. Il se décharge sur eux du soin des faibles et des petits; c'est par là qu'ils entrent dans l'ordre des conseils de la sagesse Étemelle. Tout ce qu'il y a de réel dans leur grandeur, c'est l'usage qu'ils en doivent faire pour ceux qui souffrent; c'est le seul trait de distinction que Dieu ait mis en nous: ils ne sont que les ministres le 8& bonté et de sa providence; et ils perdent le droit et le titre qoi les fit grands, dès qu'ils ne veulent l'être que pour eux-mème6. L'humanité envers les peuples est donc le premier devoir des grands; et Humanité renferme l'affabilité, la protection et les largesses.
Je dis l'affabilité. Oui, Sire, on peut dire que la fierté, qui d'ordinaire est le vice des grands, ne devrait être que comme la triste rssoorce de la roture et de l'obscurité. Il paraîtrait bien plus pardonnable à ceux qui naissent, pour ainsi dire, dans la boue, de s'enfler, fe se hausser, et de tâcher de se mettre, par l'enflure secrète de l'orgtàl, de niveau avec ceux au-dessous desquels ils se trouvent si fort P*r la naissance. Rien ne révolte plus les hommes d'une naissance obscure et vulgaire que la distance énorme que le hasard a mise entre h* et les grands; ils peuvent toujours se flatter de cette vaine perttt&on, que la nature a été injuste de les faire naître dans l'obscurité, 'udis qu'elle a réservé l'éclat du sang et des titres pour tant d'autres tout le nom fait tout le mérite; plus ils se trouvent bas, moins ils se soient k leur place. Aussi l'insolence et la hauteur deviennent souvent k partage de la plus vile populace; et plus d'une fois les anciens tyiies de la monarchie l'ont vue se soulever, vouloir secouer le joug ta nobles et des grands, et conjurer leur extinction et leur ruine entière. Les grafads, au contraire, placés si haut par la nature, ne sauraient Plus trouver de gloire qu'en s'abaissant: ils n'ont plus de distinction || se donner du côté du rang et de la naissance; ils ne peuvent s'en tonner que par l'affabilité; et s'il est encore un orgueil qui puisse tar ttre permis, c'est celui de se rendre humains et accessibles.
ÀLAIN-RENÉ LE SAGE naquit en 1668 à Sarzeau, petite vil près de Vannes. Son père était avocat et notaire et passait pour ricin Après avoir de bonne heure perdu ses parents, l'enfant resta sou la tutelle d'un oncle, qui laissa dépérir la fortune de son pupilh Placé au collège des jésuites de Vannes, le jeune Le Sage fit d'ei cellentes études. H fut pendant quelques années employé dans le fermes2 en Bretagne, puis il vint à Paris, en 1692. D y fit so: droit, se maria en 1695, fut très peu de temps avocat au parlemen et ensuite se voua entièrement aux lettres, vivant dans un état d fortune au-dessous du médiocre, mais préférant son indépendance \ toutes les propositions qu'on lui faisait. Il débuta dans la carrier* des lettres par des comédies et des traductions de l'espagnol.
En 1707 parut le Diable boiteux, roman satirique dont Le Sag-« a pris le nom et l'idée dans El Diablo Conjuelo de Louis Vêlez de Guevara. L'auteur suppose qu'un démon, nommé Asmodée ou le diable boiteux, qu'un savant magicien tenait enfermé, délivré pour quelques heures de la nuit par un étudiant de Madrid, récompense son libérateur en lui montrant le monde tel qu'il est. U remporte sur le pan de son manteau, fend l'air et va se percher avec son protégé sur une des plus hautes tours de la capitale. Là il enlève pour lui les toits des maisons, et lui fût voir, malgré les ténèbres de la nuit, le dedans des appartements, en lui racontant l'histoire de ceux qui les habitent. Quoique le merveilleux qui fait le fond de cet ouvrage satirique ne donne lieu qu'à des récits épisodiques, la diversité des aventures, une critique vive et ingénieuse, la vérité des portraits et un style nerveux et correct ont valu un grand succès au Diable boiteux.
En 1708, Le Sage fit représenter la comédie de Turcaret, la meilleure de ses pièces de théâtre. C'est une excellente satire de la vie scandaleuse des traitants et des fermiers. Les financiers offrirent cent mille francs à Le Sage pour l'engager à retirer une pièce qui devait mettre au grand jour les secrets et les turpitudes de leur métier; mais, bien qu'il fût pauvre, il rejeta leurs offres. Malgré les intrigues des traitants, la pièce fut représentée et obtint un immense succès. Parmi les autres pièces de Le Sage nous mentionnons Crispin rival de son maître, petite comédie fort gaie qui se joue encore sur le premier théâtre de Paris.
Le Sage mit le sceau à sa réputation littéraire en publiant la
1 D'après la Biographie universelle (comparez page 605).
2 Le mot ferme qui marque, en général, la convention par laquelle le propriétaire d'un© terre en abandonne l'usufruit à un autre pour un certain temps et moyennant un certain prix, se disait spécialement des conventions par lesquelles le roi de France, sons l'ancien régime, déléguait à des particuliers le droit de percevoir certains revenus publics. Les capitalistes auxquels l'Etat affermait les • impôts étaient appelés fermiers généraux ou traitants. Être employé dans Us fermes veut dire être employé dans les bureaux des fermiers des impôts.
Le SAGE (1668-1747). 267
Vie de Gil Blas de Santillane, dont la première partie parut en 1715, et la suite en 1724 et 1735. Oe roman est considéré comme le chefd'œuvre du genre. Outre que d'un bout à l'autre il étincelle d'esprit, et qu'il offre une. extrême variété de scènes et un intérêt soutenu, on y trouve la peinture vraie du siècle dans lequel vivait l'auteur, et le tableau fidèle de la vie humaine en général. On a prétendu que ce roman, qui eut un succès prodigieux et qui fut traduit dans plusieurs langues, n'était qu'une traduction ou du moins une imitation de l'espagnol. François de Neuf château1 a victorieusement réfuté cette accusation et a prouvé que Gû Blas est une œuvre originale.
Quant au langage et au style, GU Bios doit être placé au premier rang des monuments littéraires que nous a laissés le 18e siècle. Simple, tonds, élégant, rencontrant toujours l'expression propre, le style de Le Sage est un des meilleurs modèles que puisse se proposer un étranger qui étudie le français. Voilà pourquoi nous avons fait une large part aux extraits que nous donnons de la Vie de Gil Bios.
Les autres productions de Le Sage sont très inférieures à celles dont nous venons de parler. S'étant brouillé avec les acteurs du Théâtre-Français, il travailla vingt-six ans pour les théâtres de la Foire et fit pour ces scènes secondaires une foule de petites pièces et d'opéras-comiques qui eurent une grande vogue, mais qui sont pour ia plupart oubliés aujourd'hui.
Malgré la supériorité de son talent et le succès de ses nombreux ouvrages, l'auteur de Gil Blas ne parvint jamais à la fortune. Insouciant de 1 avenir, il fut toujours bienfaisant et libéral au sein de la médiocrité, et mourut pauvre en 1747.