SECRÉTAIRE
(Lirre VHL chapitra 2— 1S.)
» Ami Santillane, continua le ministre, ne te souviens plus du passé ; songe que tu es présentement au roi, et que tu seras désormais occupé pour lui. Tu n'as qu'à me suivre; je vais Rapprendre en quoi consisteront tes occupations.c A ces mots, le duc me mena dans un petit cabinet qui joignait le sien, et où il y avait sur des tablettes une vingtaine de registres in-folio fort épais. » C'est ici, me dit-il, que tu * travailleras. Tous ces registres que tu vois composent un dictionnaire de toutes les familles nobles qui sont dans les royaumes et principautés de la monarchie d'Espagne. Chaque livre contient, par ordre alphabétique, l'histoire abrégée de tous les gentilshommes d'un royaume, dans laquelle sont détaillés les services qu'eux et leurs ancêtres ont rendus à l'État, aussi bien que les affaires d'honneur qui peuvent leur être arrivées. On y fait encore mention de leurs biens, de leurs mœurs, en un mot, de toutes leurs bonnes et leurs mauvaises qualités: en sorte que lorsqu'ils viennent demander des grâces à la cOtrr, je vois d'un coup d'œil s'ils les méritent. Pour savoir exactement toutes ces choses, j'ai partout des pensionnaires qui ont soin de s'en informer et de m'en instruire par des mémoires qu'ils m'envoient; mais comme ces mémoires sont diffus et remplis de façons de parler provinciales, il faut les rédiger et en polir la diction, parce que le roi se fait lire quelquefois ces registres. C'est à ce travail, qui demande un style net et concis, que je veux t'employer dès ce moment même.« En parlant ainsi, il tira d'un grand portefeuille plein de papiers un mémoire qu'il me mit entre les mains, puis il sortit de mon cabinet, pour m'y laisser faire mon coup d'essai en liberté. Je lus le mémoire, qui me parut non-seulement farci de termes barbares, mais môme trop passionné. C'était pourtant un moine de la ville de Solsonne qui l'avait composé. Sa révérence, en affectant le style d'un homme de bien, y déchirait impitoyablement une bonne famille catalane, et Dieu sait s'il disait la vérité! Je crus lire un libelle diffamatoire, et je me fis d'abord un scrupule de travailler sur cela: je craignais de me rendre complice d'une calomnie: néanmoins, tout neuf que j'étais à la cour, je passai outre, aux périls et fortune de l'âme du bon religieux; et, mettant sur son compte toute l'iniquité s'il y en avait, je commençai à déshonorer en belles phrases castillanes deux ou trois générations d'honnêtes gens peut-être.
-• J'avais déjà fait quatre ou cinq pages, quand le duc, impatient de savoir comment je m'y prenais, revint et me dit: » Santillane, montremoi ce que tu as fait; je suis curieux de le voir.« En même temps jetant la vue sur mon ouvrage, il en lut le commencement avec beaucoup d'attention. Il en parut si content que j'en fus surpris. — »Tout
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prévenu que j'étais en ta faveur, reprit-il, je t'avoue que tu as surpassé mon attente. Tu n'écris pas seulement avec toute la netteté et la précision que je désirais, je trouve encore ton style léger et enjoué. Tu justifies bien le choix que j'ai fait de ta plume, et tu me consolée de la perte de ton prédécesseur, c Le ministre n'aurait pas borné là mon éloge, si le comte de Lemos, son neveu, ne fût venu l'interrompre en cet endroit. Son Excellence l'embrassa plusieurs fois et le reçut d'une manière qui me fit connaître qu'elle l'aimait tendrement. Us s'enfermèrent tous deux pour s'entretenir en secret d'une ai&ire de famille, dont je parlerai dans la suite, et dont le duc était alors plus occupé que de celles du roi.
Pendant qu'ils étaient ensemble, j'entendis sonner midi. Gomme je savais que les secrétaires et les commis quittaient à cette heure-là leurs bureaux pour aller dîner où il leur plaisait, je laissai là mon chef-d'œuvre, et sortis pour me rendre chez le plus fameux traiteur du quartier de la cour. Une auberge ordinaire ne me convenait plus. Songe que tu es présentement au roi: ces paroles, que le duc m'avait dites, s'offraient sans cesse à ma mémoire, et devenaient des semences d'ambition qui germaient d'instant en instant dans mon esprit.
J'eus grand soin, en entrant, d'apprendre au traiteur que j'étais un secrétaire du premier ministre; et, en cette qualité, je ne savais que lui ordonner de m'apprèter pour mon dtner. J'avais peur de demander quelque chose qui sentit l'épargne, et je lui dis de me donner ce qu'il lui plairait. 11 me régala bien, et l'on me servit avec des marques de considération qui me faisaient encore plus de plaisir que la bonne chère. Quand il fut question de payer, je jetai sur la table une pistole, dont j'abandonnai aux valets un quart pour le moins qu'il j avait de reste à me rendre. Après quoi je sortis de chez le traiteur, en faisant des écarts de poitrine comme un jeune homme fort content de sa personne.
Il y avait à vingt pas de là un grand hôtel garni, où logeaient d'ordinaire des seigneurs étrangers. J'y louai un appartement de cinq ou six pièces bien meublées. Il semblait que j'eusse déjà deux ou trois mille ducats de rente. Je donnai même le premier mois d'avance. Après cela je retournai au travail, et je m'occupai toute l'après-dtnée à continuer ce que j'avais commencé le matin. Il y avait dans un cabinet voisin du mien deux autres secrétaires; mais ceux-ci ne faisaient que mettre au net ce que le duc leur portait lui-même à copier. Je fis connaissance avec eux dès ce soir-là même en nous retirant; et, pour mieux gagner leur amitié, je les entraînai chez mon traiteur où j'ordonnai les meilleures viandes pour la saison, avec les vins les plus délicats et les plus estimés en Espagne.
Nous nous mimes à table, et nous commençâmes à nous entretenir arec plus de gaieté que d'esprit; car pour rendre justice à mes convives, je m'aperçus bientôt qu'ils ne devaient pas à leur génie les places qu'ils remplissaient dans leur bureau. Ils se connaissaient, à Ifcrérité, en belles lettres rondes et bâtardes; mais ils n'avaient pas la moindre teinture de celles qu'on enseigne dans les universités.
En récompense ils entendaient à merveille leurs petits intérêts, et fc me firent connaître qu'ils n'étaient pas si enivrés de l'honneur 4'fttre chez le premier ministre, qu'ils ne se plaignissent de leur con-
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dation. »I1 y a, disait l'un, déjà cinq mois que nous exerçons notre emploi à nos dépens. Nous ne touchons pas nos appointements; et qui pis est, nos appointements ne sont pas réglés. Nous ne savons sur quel pied nous sommes. — Pour moi, disait l'autre, je voudrais avoir reçu vingt coups d'étrivières pour appointements et qu'on me laissât la liberté de prendre un parti ailleurs; car je n'oserais me retirer de moi-même ni demander mon congé, après les choses secrètes que j'ai écrites. Je pourrais bien aller voir la tour de Ségovie ou le château d'Àlicante.«
«Comment faites-vous donc pour vivre? leur dis-je; vous avec du bien apparemment?* Ils me répondirent qu'ils en avaient fort peu, mais qu'heureusement pour eux ils étaient logés chez une honnête veuve qui leur faisait crédit, et les nourrissait pour cent pistoles chacun par année. Tous ces discours, dont je ne perdis pas un mot abaissèrent dans le moment mes orgueilleuses famées. Je me représentai qu'on n'aurait pas sans doute plus d'attention pour moi que pour les autres; que par conséquent je ne devais pas être si charmé ' de mon poste, qu'il était moins solide que je ne l'avais cru, et qu'enfin je ne pouvais assez ménager ma bourse. Oes réflexions me guérirent de la rage de dépenser. Je commençai à me repentir d'avoir amené là ces secrétaires, à souhaiter la fin du repas; et lorsqu'il fallut compter, j'eus avec le traiteur une dispute pour l'écot.
Nous nous séparâmes à minuit, mes confrères et moi, parce que je ne les pressai pas de boire davantage. Ils s'en allèrent chez leur veuve, et je me retirai à mon superbe appartement,1 que j'enrageais pour lors d'avoir loué, et que je me promettais bien de quitter à la fin du mois. J'eus beau me coucher dans un bon lit, mon inquiétude en écarta le sommeil.
En vain Gil Blas met-il tout en œuvre pour sortir de cet état d'incertitude et pour se voir fixer des appointements. N'osant pas en parler au ministre, il fait toutes sortes de bassesses pour gagner les bonnes grâces du premier secrétaire du duc de Lerme, le fier Calderone. Tout est inutile: Santillane continue à servir le roi gratuitement. Cependant il s'insinue tous les jours davantage dans les bonnes grâces du ministre, qui fait de lui son confident et l'emploie aux affaires les plus secrètes. Malheureusement, la considération que cette faveur toujours croissante lui donne à la cour, ne le préserve pas de la faim. Enfin, sa misère étant au comble, Gil Blas se détermine à la découvrir finement au duc de Lerme, s'il en trouve l'occasion. Elle s'offre à l'Escurial, où le roi et la cour étaient allés passer quelque temps. Un jour, le duc de Lerme ordonne à Gil Blas de prendre quelques papiers et une écritoire et de le suivre dans les jardins du palais. Le ministre et son secrétaire vont s'asseoir sous des arbres. Son Excellence, fatiguée des affaires et voulant prendre de la récréation, permet à son confident de lui conter quelque chose d'amusant. Mais en bon comédien, le ministre prend à la main un papier qu'il fait semblant de lire et ordonne à Gil Blas de conserver la position d'un homme qui écrit sous la dictée. Les courtisans ou les domestiques qui les regardent de loin ne doivent pas croire qu'un ministre d'État s'occupe d'autre chose que d'affaires importantes. Alors Gil Blas demande au duc de Lerme la permission de lui raconter une fable indienne et prend la parole .en ces termes:
„H régnait autrefois dans la Perse un bon monarque, qui, n'ayant pas
1 On dirait aujourd'hui: dam mon superbe appartement.
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asMs d'étendne d'esprit pour gouverner lui-même ses États, en laissait le soin à son grand visir. Ce ministre nommé Atalmuc avait on génie supérieur. H soutenait le poids de cette vaste monarchie, sans en être accablé. H la maintenait dans une paix profonde. Il avait même Fart de rendre aimable l'autorité royale en la faisant respecter, et les sujets avaient an père affectionné dans un visir fidèle au prince. Atalmuc avait parmi ses secrétaires un jeune Cachemirien, appelé Zéangir, qu'il aimait plus que les astres. Il prenait plaisir à son entretien, le menait avec lui à la chasse, et lui découvrait jusqu'à ses plus secrètes pensées. Un jour qu'ils chassaient ensemble dans un bois, le visir, voyant deux corbeaux qui croassaient sur un arbre, dit à son secrétaire: Je voudrais bien savoir ce que ces oiseaux se disent en leur langage. — Seigneur, lui répondit le Cachemirien, vos souhaits peuvent s'accomplir. — Eh! comment cela? reprit Atalmuc. — C'est repartit Zéangir, qu'un derviche cabaliste m'a enseigné la langue des oiseaux. Si vous le souhaitez, j'écouterai ceux-ci, et je vous répéterai mot pour mot ce que je leur aurai entendu dire.
Le visir y consentit. Le Cachemirien s'approcha des corbeaux et parut leur prêter une oreille attentive. Après quoi, revenant à son maître: ^Seigneur, lui dit-il, le croiriez- vous? nous faisons le sujet de leur conversation. — Cela n'est pas possible, s'écria le ministre persan. Eh! que disent-ils de nous? — Un des deux, reprit le secrétaire, a dit: Le voilà lui-même, ce grand visir Atalmuc, cet aigle tutélaire qui couvre de ses ailes la Perse comme son nid, et qui veille sans cesse à sa conservation! Pour se délasser de ses pénibles travaux, il chasse dans ce bois avec son fidèle Zéangir. Que ce secrétaire est heureux de servir un maître qui a mille bontés pour lui! — Doucement, a interrompu l'autre corbeau, doucement: ne vantez pas tant le bonheur de ce Cachemirien! Atalmuc, il est vrai, s'entretient avec lui familièrement, l'honore de sa confiance, et je ne doute pas même qu'il n'ait dessein de lui donner quelque jour un emploi considérable; mais avant ce temps-là Zéangir mourra de faim. Ce pauvre diable est logé dans une petite chambre garnie, où il manque des choses les plus nécessaires. En un mot il mène une vie misérable, sans que personne s'en aperçoive à la cour. Le grand visir ne s'avise pas de s'informer s'il est bien ou mal dans ses affaires; et, content d'avoir pour loi de bons sentiments, il le laisse en proie à la pauvreté/
Jamais fabuliste n'eut un plus grand succès. Le duc de Lerme a la malignité de feindre un moment d'avoir été mécontent de la fable indienne. Le pauvre G il Blas est dans des transes mortelles; mais, le lendemain, le ministre lui donne une ordonnance de 1500 ducats payable à vue au trésor royal, et lui promet le même chiffre d'appointements pour chaque année. L'excellent ministre ajoute même: «Quand des personnes riches et généreuses te prieront de leur rendre service, je ne te défends pas de me parler en leur faveur.14 — Touchante naïveté du „bon vieux temps,* où un ministre pousse la bonté de cœur jusqu'à encourager lui-même un de ses employés à se laisser corrompre. Malheureusement ce détail de la peinture des mœurs donnée dans notre roman a autant de vérité que le reste. Le fragment suivant nous montrera si Gil Blas a négligé de profiter d'une permission si généreusement accordée.
Après s'être empressé de toucher au Trésor royal ses 1500 ducats, notre héros abandonne sa petite chambre garnie aux secrétaires qui ne savent pas encore la langue des oiseaux, reprend son bel appartement, se fait faire par le premier tailleur de Madrid des habits de petit-mattre et engage un laquais dans la personne de Scipion, dont il parle en ces termes:
Celui-ci paraissait fort éveillé, plus hardi qu'un page de cour et avec cela un peu fripon. Il me plut. Je lui fis des questions: il y