US SAGE
répondit avec esprit; il me parut même né pour l'intrigue. Je le regardai comme un sujet qui me convenait: je l'arrêtai. Je n'eus pas lieu de m'en repentir: je m'aperçus bientôt que j'avais fait une admirable acquisition. Comme le duc m'avait permis de lui parler en faveur des personnes à qui je voudrais rendre service, et que j'étais dans le dessein de ne pas négliger cette permission, il me fallait un chien de chasse pour découvrir le gibier, c'est-à-dire un drôle qui eût de l'industrie, et fût propre à déterrer et à m'amener des gens qui auraient des grâces à demander au premier ministre. C'était justement le fort de Scipion: ainsi se nommait mon laquais. Il sortait de chez donna Anna de Guevara, nourrice du prince d'Espagne où il avait bien exercé ce talent-là; cette dame étant de celles qui, se voyant du crédit à la cour, aiment à le mettre à profit.
Aussitôt que je fis savoir à Scipion que je pouvais obtenir des grâces du roi, il se mit en campagne, et dès le même jour il me dit: •Seigneur, j'ai fait une assez bonne découverte* Il vient d'arriver à Madrid un jeune gentilhomme grenadin, appelé don Roger de Rada. Il a eu une affaire d'honneur qui l'oblige à rechercher la protection du duc de Lerme, et il est disposé à bien payer le plaisir qu'on lui fera. Je lui ai parlé. Il avait envie de s'adresser à don Rodrigue de Caldérone, dont on lui a vanté le pouvoir; mais je l'en ai détourné, en lui faisant entendre que ce secrétaire vendait ses bons offices au poids de l'or, au lieu que vous vous contentiez pour les vôtres d'une honnête marque de reconnaissance; que vous feriez même les choses pour rien, si vous étiez dans une situation qui vous permît de suivre votre inclination généreuse et désintéressée. Enfin, je lui ai parlé de manière que vous verrez demain matin ce gentilhomme à votre lever. — Comment donc, lui dis-je, monsieur Scipion, vous avez déjà fait bien de la besogne! Je m'aperçois que vous n'êtes pas neuf en matière d'intrigues. Je m'étonne que vous n'en soyez pas plus riche. — C'est ce qui ne doit pas vous surprendre, me répondit-il: j'aime à faire circuler les espèces, je ne thésaurise point, c
Don Roger de Rada vint effectivement chez moi. Je le reçus avec une politesse mêlée de fierté. »Seigneur cavalier, lui dis-je, avant que je m'engage à vous servir, je veux savoir l'affaire d'honneur qui vous amène à la cour; car elle pourrait être telle que je n'oserais parler pour vous au premier ministre. Faites m'en donc, s'il vous plaît, un rapport fidèle, et soyez persuadé que j'entrerai vivement dans vo6 intérêts, si un galant homme peut les épouser. — Très volontiers, me répondit le j eune Grenadin, je vais vous conter sincèrement mon histoire. «
Après avoir entendu ce récit, qui est un des nombreux épisodes du roman de Le Sage, Gil Blas promet ses bons offices au jeune gentilhomme, qui de son côté, fait entendre qu'on n'aura pas affaire à un ingrat. Gil Blas le présente au ministre, qui trouvant qu'un gentilhomme qui venge son honneur offensé est toujours excusable, conseille au jeune homme de se- constituer prisonnier pour la forme. H le fait, et ses lettres de grâce lui sont promptement expédiées par le consciencieux Gil Blas, qui reçoit cent pistoles pour ses bons offices.
Cette affaire me mit en goût; et dix pistoles que je donnai à Scipion pour son droit de courtage, l'encouragèrent à faire de nouvelles recherches. J'ai déjà vanté ses talents là-dessus. On aurait pu l'appeler
UIL BLAS (LIVRE Tlfl). 283
a juste titre le grand Scipion. Il m'amena pour second chaland un imprimeur de livres de chevalerie, qui s'était enrichi en dépit du bon ^eoÀ. Cet imprimeur avait contrefait un ouvrage d'un de ses confrères, *: son édition avait été saisie. Pour trois cents ducats, je lui fis avoir nuin-levée de ses exemplaires, et je lui sauvai une grosse amende. Quoique cola ne regardât point le premier ministre, son Excellence -luiut bien, à ma prière, interposer son autorité. Après l'imprimeur, - ma passa par les mains un négociant, et voici de quoi il s'agissait: -l vaisseau portugais avait été pris par un corsaire de Barbarie, -: repris ensuite par un armateur de Cadix. Les deux tiers des marchandises dont il était chargé appartenaient à un marchand do Lisbonne qui, les ayant inutilement revendiquées, venait à la cour {Espagne chercher un protecteur qui eût assez de crédit pour les 'ni faire rendre. Il eut le bonheur de le trouver en moi Je m'infressai pour lui, et il rattrapa ses effets moyennant la somme de l^dtre cents pistoles, dont il fit présent à la protection.
(1 me semble que j'entends un lecteur qui me crie en cet endroit: Courage, monsieur de Santillane! mettez du foin dans vos bottes. Vous >>* en beau chemin; poussez votre fortune. Oh! que je n'y manderai pas. Je vois, si je ne me trompe, arriver mon valet avec un vrcveau quidam qu'il vient d'accrocher. Justement, c'est Scipion. E< outoiifi-le. »Seigneur, ms dit-il, souffrez que je vous présente ce :'imeuï opérateur. H demande un privilège pour débiter ses drogues variant l'espace de dix années dans toutes les villes de la monarchie l'Espagne, à l'exclusion de tous autres; c'est-à-dire qu'il soit défendu «u personnes de sa profession de s'établir dans les lieux où il sera. Par reconnaissance, il comptera deux cents pistoles à celui qui lui remettra le privilège expédié, c Je dis au saltimbanque, en tranchant du flotecteur: » Allez, mon ami, je ferai votre affaires Véritablement, peu *f jours après, je le renvoyai avec des patentes qui lui permettaient > tromper le peuple exclusivement dans tous les royaumes d'Espagne, réprouvai la vérité du proverbe qui dit que l'appétit vient en rangeant; mais outre que je me sentais plus avide à mesure que je menais plus riche, j'avais obtenu de son Excellence si facilement les latre grâces dont je viens de parler, que je ne balançai point à lui *? demander une cinquième. C'était le gouvernement de la ville de •ta. sur la côte de Grenade, pour un chevalier de Calatrava, qui m'en frait mille pistoles. Le ministre se prit à rire en me voyant si âpre ia curée. »Vive Dieu, ami Gil Blas, me dit-il, comme vous y allez! V<iUa aimez furieusement à obliger votre prochain. Écoutez, lorsqu'il
- sera question que de bagatelles, je n'y regarderai pas de si près; -^ quand vous voudrez des gouvernements ou d'autres choses con-
- arables, vous vous contenterez, s'il vous plaît, de la moitié du profit; "j* me tiendrez compte de l'autre. Vous ne sauriez vous imaginer,
* tiUnua-t-il, la dépense que je suis obligé de faire, ni combien de -curées il me fout pour soutenir la dignité de mon poste; car, -alçré le désintéressement dont je me pare aux yeux du monde, je 1 »os avoue que je ne suis point assez imprudent pour vouloir dér«açer mes affaires domestiques. Réglez-vous sur cela*
Mon maître, par ce discours, m'ôtant la crainte de l'importuner, ou tfïtfo m'excitant à retourner souvent à la charge, me rendit encore plus
affamé -de richesses que je ne l'étais auparavant. J'aurais alors volontiers fait afficher que tous ceux qui souhaitaient obtenir des. grâces de la cour, n'avaient qu'à s'adresser à moi. J'allais d'un côté, Scipion de l'autre.
Isocrate a raison d'appeler l'intempérance et la folie les compagnes inséparables des riches. Quand je me vis maître de trente mille ducats, et en état d'en gagner peut-être dix fois autant, je crus devoir faire une figure digne d'un confident du premier ministre. Je louai un hôtel entier, que je fis meubler proprement. J'achetai le carrosse1 d'un Eseribano? qui se l'était donné par ostentation, et qui cherchait à s'en défaire par le conseil de son boulanger. Je pris un cocher, trois laquais, et, comme il est juste d'avancer ses anciens domestiques, j'élevai Scipion au triple honneur d'être mon valet de chambre, mon secrétaire et mon intendant. Mais ce qui mit le comble à mon orgueil, c'est que le ministre trouva bon que mes gens portassent sa livrée. J'en perdis ce qui me restait de jugement.
Ajoutez à cela qu'à l'exemple de son Excellence qui tenait table ouverte, je résolus de donner aussi à manger. Pour cet effet, je chargeai Scipion de me déterrer un habile cuisinier, et il m'en trouva un qui était comparable peut-être à celui du Romain Nomentanus, de friande mémoire. Je remplis ma cave de vins délicieux; et après avoir fait mes autres provisions, je commençai à recevoir compagnie. Il venait souper chez moi tous les soirs quelques-uns des principaux commis du bureau du ministre, qui prenaient fièrement la qualité de secrétaires d'État. Je leur faisais très bonne chère, et les renvoyais toqjours bien abreuvés. De son côté, Scipion (car tel maître, tel valet) avait aussi sa table dans l'office, où il régalait à mes dépens les personnes de sa connaissance. Mais outre que j'aimais ce garçonlà, comme il contribuait à me faire gagner du bien, il me paraissait en droit de m'aider à le dépenser. D'ailleurs je regardais ces dissipations en jeune homme; je ne voyais pas le tort qu'elles me faisaient: je ne considérais que l'honneur qui m'en revenait. Une autre raison encore m'empêchait d'y prendre garde: les bénéfices et les emplois ne cessaient pas de faire venir l'eau au moulin. Je voyais mes finances augmenter de jour en jour. Je m'imaginai pour le coup avoir attaché un clou à la roue de la fortune.
Nous terminerons ce tableau en reproduisant le fragment suivant, qui montre l'influence que cette vie corrompue finit par exercer sur le caractère de Gil Blas.
J'étais assez fat pour parler des plus grands seigneurs comme si j'eusse été un homme de leur étoffe. Si j'avais, par exemple, à citer le duc d'Albe, le duc d'Ossone ou le duc de Médina Sidonia, je disais sans façons à'Albe, d'Ossone et Médina Sidonia. En un mot, j'étais devenu si fier et si vain, que je n'étais plus le fils de mon père et de ma mère. Hélas! pauvre duègne3 et pauvre écuyer, je ne m'informais pas si vous viviez heureux ou misérables dans les Asturies! C'est à quoi je ne pensais point du tout; je ne songeais pas seulement à vous.
1 Carrosse; voyez page 122, note 2.
2 Écrivain, c'est-à-dire greffier.
3 La mère de Gil Blas était duègne, c'est-à-dire vieille domestique, chargée d'accompagner et de surveiller une jeune dame espagnole.
OIL blas (livbe vm). 985
La cour a la vertu du fleuve Léthé pour faire oublier nos parents et nos amis, quand ils sont dans une mauvaise situation.
L'avarice et l'ambition qui me possédaient changèrent entièrement mon humeur. Je perdis toute ma gaieté; je devins distrait et rêveur, en on mot, un sot animal. Fabrice me voyant tout occupé du soin fc sacrifier à la fortune, et fort détaché de lui, ne venait plus chez moi que rarement. Il ne put même s'empêcher de me dire un jour: >En vérité, Oil Blas, je ne te reconnais plus. Avant que tu fosses à la cour, tu avais totyours l'esprit tranquille. A présent je te vois *&8 cesse agité. Tu formes projet sur projet pour t'enrichir; et plus tu amasses de bien, plus tu veux en amasser. Outre cela, te 4e diraij^? Tu n'as plus avec moi ces épanchements de cœur, ces manières libres qui font le charme des liaisons. Tout au contraire, tu t'enveloppes et me caches le fond de ton aine. Je remarque même de la contrainte dans les honnêtetés que tu me fais. Enfin, Gil Blas n'est plus ce même Gil Blas que j'ai oonnu.c
>Tu plaisantes sans doute, lui répondis-je d'un air assez froid. •Je n'aperçois en moi aucun changement. — Ce n'est point à tes y«a, répliqua-t-il, qu'on doit s'en rapporter: ils sont fascinés. Croismoi, ta métamorphose n'est que trop véritable. En bonne foi, mon *ai, parle: Vivons-nous ensemble comme autrefois? Quand j'allais tf matin frapper à ta porte, tu venais m'ouvrir toi-même encore tout 'ûdormi le plus souvent, et j'entrais dans ta chambre sans façon. Aujourd'hui, quelle différence! Tu as des laquais. On me fait attendre dans ton antichambre, et il faut qu'on m'annonce avant que je poisse te parler. Après cela, comment me reçois-tu? Avec une politesse glacée, et en tranchant du seigneur. On dirait que mes visites ommencent à te peser. Crois-tu qu'une pareille réception soit agréable à on homme qui t'a vu son camarade? Non, Santillane, non; Se ne me convient nullement. Adieu, séparons-nous à l'amiable. Défaisons-nous tous deux, toi d'un censeur de tes actions, et moi fan nouveau riche qui se méconnaît, c
Je me sentis plus aigri que touché de ses reproches, et je le laissai -éloigner sans faire le moindre effort pour le retenir. Dans la situation ■à était mon esprit, l'amitié d'un poète ne me paraissait pas une âose assez précieuse pour devoir nT affliger de sa perte. Je trouvais •* quoi m'en consoler dans le commerce de quelques petits officiers h roi, auxquels un rapport d'humeur me liait depuis peu étroitement. r<* nouvelles connaissances étaient des hommes dont la plupart venaient de je ne sais où, et que leur heureuse étoile avait fait par- "nir à leurs postes. Ils étaient déjà tous à leur aise; et ces misérables, n'attribuant qu'à leur mérite les bienfaits dont la bonté du ta les avait comblés, s'oubliaient de même que moi. Nous nous imaginions être des personnages bien respectables. O fortune! voilà ' -mme tu dispenses tes faveurs le plus souvent.