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LA PLÉIADE

Marot, bien que libre penseur et vivant en pleine Renaissance, appartient encore au moyen âge par la forme de sa poésie. C'est "eu de temps après sa mort que quelques jeunes esprits, formés «ians les écoles restaurées par la Renaissance entreprennent de régénérer la poésie française en lui donnant pour modèle celle de r antiquité. Le programme de la jeune école, qui reçut plus tard te nom de Pléiade* française, est contenu dans la Défense et Illustration de la langue française, publiée en 1548 par l'Angevin JoACHOi du Bellay. Ce traité justement célèbre proposait un double bat: Régénération de la langue et régénération de la poésie, toutes <feux par l'imitation de l'antiquité. «Traduire, disait Du Bellay, fi est pas an suffisant moyen pour arriver à la perfection; il faut natter, dévorer les anciens, et, après les avoir bien digérés, les onvcrtir en sang et en nourriture." A la fin de son manifeste, Du Bellay s'exprime dans un style tout à fait belliqueux.

Là donques, François, marchez courageusement vers ceste superbe ité Romaine* et des serves despouilles d'elle (comme vous avez faict plus à ose fois), ornez vos temples et vos autels. Ne craignez plus ces oyes rùrdea, ce fier Manlie6 et ce traistre Camille, qui, soubz ombre de bonne :'y, vous surprennent tous nuds contans la rançon du Capitole. Donnez ^ ceste Grèce menteresse et y semez encore un coup la fameuse nation ta Gallogrecs. Pillez moy sans conscience les sacrez thresors de ce r*œple Delphique, ainsi que vous avez faict autresfois, et ne craignez plus * muet Apollon, ses faux oracles ny ses flesches rebouchées.

Dans cette tentative il y a une distinction importante à faire. La réforme linguistique, bien qu'entreprise par pur patriotisme, était basée sur une double erreur. En disant: Nos ancêtres ont 'aissé la langue si pauvre et si nue qu'elle a besoin des plumes et fa ornement* d9 autrui, les novateurs méconnaissaient les ressources

1 Apostume veut dire abcès; le sens est: ma bourse était gonflée.

* En tapinois, en cachette, expression employée aussi par Molière, •*7es page 67 et 68 de ce Manuel. * Quelque chose.

« Texte d'après la belle édition publiée par M. d'Héricault en 1867.

1 Le nom de pléiade fut donné par éloge à une réunion de sept ?)6te* grecs renommés du temps de Ptolémée Fhiladelphe, et dont les ;Jm illustres sont Théocrite, Aratus, Apollonius de Rhodes, Callimaquo < Lycoptoon. * Au lieu de Manlius, voyez page 46, note 5.

C rtete. Manuel de Littérature française, 10* éd. C

XXXIV INTaODUCTION.

de l'ancienne langue. En puisant, pour l'enrichir, sarffc discernement aux sources grecques et latines, en prétendant refaire arbitrairement d'excellents mots français sur le modèle du latin classique,1 ils montraient une ignorance complète de l'origine de la langue et des lois de sa formation et se faisaient une étrange illusion sur l'influence que quelques écrivains peuvent exercer sur sa transformation. Aussi cette entreprise, bien qu'elle ait donné au français moderne plus de mots qu'on ne croit généralement, n'a-t-elle pas eu de succès définitif.

Mais en recommandant l'imitation de l'antiquité comme le seul moyen d'arriver à la perfection de la forme en poésie, la Pléiade a trouvé la bonne voie, et tout en s'égarant maintes fois dans les détails, elle a défendu un principe qui est un facteur légitime dans la naissance même de l'art moderne.

Le plus illustre de ces hardis novateurs est Pierre de Ronsard (1524— -1585), gentilhomme vendômois, ancien page du duc d'Orléans, fils de François Ier. Après de laborieuses études achevées sous la direction du vieux Datjrat, Ronsard se livra tout entier à la poésie, et après avoir fait triompher son école de l'ancienne poésie représentée par Melin de S t. -Gelais, Charles Fontaine et autres, il se vit comblé d'honneurs et de gloire. Ses œuvres consistent en odesy imitées d'Anacréon, de Pindare et d'Horace, en sonnets, élégiesy épithalames et poèmes. Il a de plus entrepris une longue épopée, la Franciade, dont le héros est le fabuleux Francus, fils d'Hector» fugitif de Troie et conquérant des Gaules, comme Énée l'avait été du Latium. Ce poème patriotique, taillé entièrement sur le modèle de l'Enéide, devait avoir vingt-quatre chants, mais Ronsard s'est fort heureusement arrêté au quatrième.

Unanimement admirées de son temps, les œuvres de Ronsard nous paraissent aujourd'hui de valeur fort inégale. H est incontestable qu'il a échoué dans l'ode pindarique et dans l'épopée, où la bizarrerie et la familiarité du langage d'une part, de l'autre une emphase de mauvais goût étouffent souvent son talent poétique. Mais que ce talent ait été véritable, on ne saurait le nier; on peut môme dire hardiment que Ronsard a été un poète de génie. De nos jours encore, il garde un rang élevé dans la poésie légère et dans le sonnet. Il est vrai qu'on peut avec justice lui reprocher d'avoir souvent dénaturé la langue française par des tours forcés et par des créations arbitraires de termes nouveaux. Mais il sait, quand il veut, parler la bonne langue, témoin la stance suivante, qu'on croirait volontiers de Lamartine:

Echo, fille des bois, hostesse solitaire Des rochers où souvent tu me vois retirer, Redis combien de fois, lamentant ma misère, Toy mesme soupiras, m'entendant soupirer.

Témoin encore l'ode suivante qui est un de ses chefs-d'œuvre:

1 Deux exemples: Les mots latins otiosus, vindicare avaient donné, lors de la formation organique et populaire du français, oiseux et venger» Les novateurs déclarèrent ces mots nuls et non avenus, et voulurent qu'on dit otieux et vindiquer. (Le mot savant revendiquer est resté.)

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