VOYAGE DU JEUNE ANACHÀE5IS
esclaves; d'autres qui, avant et pendant la représentation, faisaient venir dn vin, des fruits et des gâteaux; d'autres qui se précipitaient sur des gradins pour choisir une place commode et l'ôter à celui qui l'occupait „Ils en ont le droit, m'a dit Philotas, c'est une distinction qu'As ont reçue de la république pour récompense de leurs services.1*
Comme j'étais étonné du nombre des spectateurs: „Il peut se monter, m'a-t-il dit, à trente mille. La solennité de ces fêtes en attire de toutes les parties de la Grèce et répand un esprit de vertige parmi les habitants de cette ville. Pendant plusieurs jours, vous les verrez abandonner leurs affaires, se refuser au sommeil, passer ici une partie de la journée, sans pouvoir se rassasier des divers spectacles qu'on y donne. C'est un plaisir d'autant plus vif pour eux qu'Us le goûtent rarement. Le concours des pièces dramatiques n'a lieu que dans deux autres fêtes; mais les auteurs réservent tous leurs efforts pour celle-ci. On nous a promis sept à huit pièces nouvelles. N'en soyez pas surpris: tous ceux qui, dans la Grèce, travaillent pour le théâtre, s'empressent à nous offrir l'hommage de leur talent. D'ailleurs, nous reprenons quelquefois les pièces de nos anciens auteurs, et la lice va s'ouvrir par TAntigone de Sophocle."
Philotas achevait à peine, qu'un héraut, après avoir imposé silence, s'est écrié: Qu'on fasse avancer le chœur de Sophocle! C'était l'annonce de la pièce. Le théâtre représentait le vestibule du palais de Créon, roi de Thèbes. Antigone et Ismène, filles d'Œdipe, ont ouvert la scène, couvertes d'un masque. Leur déclamation m'a paru naturelle, mais leur voix m'a surpris. ^Comment nommez-vous ces actrices? ai-je dit. — Théodore et Aristodème, a répondu Philotas; car ici les femmes ne montent pas sur le théâtre." Un moment après, on chœur de quinze vieillards thébains est entré, marchant à pas mesurés sur trois de front et cinq de hauteur. Il a célébré, dans des chants mélodieux, la victoire que les Thébains venaient de remporter sur Polynice, frère d' Antigone.
L'action s'est insensiblement développée. Tout ce que je voyais, tout ce qne j'entendais, m'était si nouveau, qu'à chaque instant mon intérêt croissait avec ma surprise. Entraîné par les prestiges qui m'entouraient, je me suis trouvé au milieu de Thèbes. J'ai vu Antigone rendre les devoirs funèbres à Polynice, malgré la sévère défense de Créon. J'ai vu le tyran, sourd aux prières du vertueux Hémon, son fils, qu'elle était sur le point d'épouser, la faire traîner avec violence dans une grotte obscure qui paraissait au fond du théâtre, et qui devait lui servir de tombeau. Bientôt, effrayé des menaces du ciel, il s'est avancé vers la caverne, d'où sortaient des hurlements effroyables. C'étaient ceux de son fils. H serrait entre ses bras la malheureuse Antigone, dont un nœud fatal avait terminé les jours. La présence de Créon irrite sa fureur; il tire l'épée contre son père; il s'en perce lui-même et va tomber aux pieds de son amante, qu'il tient embrassée jusqu'à ce qu'il expire.