‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 300 sur 514 · ACTE m, SCÈNE V · texte numérisé non relu

ACTE m, SCÈNE V

M. Vanderk fils. Ah! mon père! que je suis fâché! c'est la faute d'Antoine: je le lui avais dit; mais il aura fait du bruit, il ▼ous aura réveillé.

M. Vanderk père. Non, je l'étais.

M. Vandebk fils. Vous Tétiez! Apparemment, mon père, que V embarras d'aujourd'hui, et que ....

M. Vanderk père. Vous ne me dites pas bonjour?

M. Vandebk fils. Mon père, je vous demande pardon; je vous souhaite bien le bonjour.

M. Vandebk fèbb. Vous sortez de bonne heure.

M. Vandebk fils. Oui, je voulais ....

M. Vandebk pekb. H y a des chevaux dans la cour.

894 8KDAINE (1719-1797).

M. Vanderk fils. C'est pour moi, c'est le mien et celai de mon domestique.

M. Vanderk père. Et où allez-vous si matin?

M. Vanderk fils. Une fantaisie d'exercice; je voulais faire le tour du rempart : une idée ... un caprice qui m'a pris tout d'un coup ce matin.

M. Vanderk père. Non, non; dès hier vous aviez dit qu'on tînt vos chevaux prêts.

M. Vanderk fils. Non pas absolument.

M. Vanderk père. Non, mon fils, vous avez quelque dessein.

M. Vanderk fils. Quel dessein voudriez-vous que j'eusse?

M. Vanderk père. Je vous le demande.

M. Vanderk fils. Croyez, mon père ....

M. Vanderk père. Mon fils, jusqu'à cet instant je n'ai connu en vous ni détour ni mensonge: si ce que vous me dites est vrai répétez-le-moi, et je vous croirai . ... Si ce sont quelques raisons, quelques folies de votre âge, de ces niaiseries qu'un père peut soupçonner, mais ne doit jamais savoir; quelque peine que cela me fasse, je n'exige pas une confidence dont nous rougirions l'un et l'autre: voici les clefs, sortez .... (Le fils tend Ta main et les

nd). Mais, mon fils, si cela pouvait intéresser votre repos et ien et celui de votre mère ....

M. Vanderk fils. Ah! mon père!

M. Vanderk père. Il n'est pas possible qu'il y ait rien de déshonorant dans ce que vous allez faire.

M. Vanderk fils. Ah! bien plutôt ....

M. Vanderk père. Achevez.

M. Vanderk fils. Que me demandez-vous? Ah! mon père! vous me l'avez dit hier: vous avez été insulté; vous étiez jeune, vous vous êtes battu; vous le feriez encore. Ah, que je suis malheureux! je sens

que je vais faire le malheur de votre vie. Non .... jamais

Quelle leçon! .... vous pouvez m'en croire: si la fatalité ...

M. Vanderk père. Insulté .... battu .... le malheur de ma vie! Mon fils, causons ensemble, et ne voyez en moi qu'un ami.

M. Vanderk fils. S'il était possible que j'exigeasse de vous un serment .... Promettez-moi que, quelque chose que je vous dise, votre bonté ne me détournera pas de ce que je dois faire.

M. Vanderk père. Si cela est juste.

M. Vanderk fils. Juste ou non.

M. Vanderk père. Ou non?

M. Vanderk fils. Ne vous alarmez pas. Hier au soir, j'ai eu quelque altercation, une querelle avec un officier de cavalerie: nous sommes sortis; on nous a séparés .... Parole aujourd'hui

M. Vanderk père (en s* appuyant sur une chaise). Ah! mon fils!

M. Vanderk fils. Mon père, voilà ce que je craignais.

M. Vanderk père. Puis-je savoir de vous un détail plus étendu de votre querelle et de ce qui l'a causée, enfin de tout ce qui s'est passé?

M. Vanderk fils. Ah! comme j'ai fait ce que j'ai pu pour éviter votre présence!

M. Vanderk père. Vous fait-elle du chagrin?

M. Vanderk fils. .Ah! jamais, jamais je n'ai eu tant besoin d'un ami et surtout de vous.

LE PHILOSOPHE SAN8 LE SAVOIE (ACTE m, SCÈNE V). 895

M. Vahderk pèbe. Enfin vous avez eu dispute.

M. Vahderk fils. Voici le fait. La pluie qui est survenue hier m'a forcé d'entrer dans un café; je jouais une partie d'échecs: j'entends à quelques pas de moi quelqu'un qui parlait avec chaleur: iT racontait je ne sais quoi de son père, d'un marchand, d'un escompte de billets; mais je suis certain d'avoir entendu très distinctement:

»Oni tous ces négociants, tous ces commerçants sont des fripons,

sont des misérables !« Je me suis retourné, je l'ai regardé: lui, sans nul égard, sans nulle attention, a répété le même discours. Je me suis levé, je lui ai dit à l'oreille qu'il n'y avait qu'un malhonnête homme qui pût tenir de pareils propos: nous sommes sortis; on nous a séparés.

M. Vahderk pèbe. Vous me permettrez de vous dire ....

M. Vahdbrk. fils. Ah! je sais, mon père, tous les reproches que vous pouvez me faire: cet officier pouvait être dans un instant d'humeur; ce qu'il disait pouvait ne pas me regarder: lorsqu'on dit tout le monde, on ne dit personne; peut-être même ne faisait-il que raconter ce qu'on lui avait dit; et voilà mon chagrin, voilà mon tourment Mon retour sur moi-même a fait mon supplice: il faut que je cherche à égorger un homme qui peut n'avoir pas tort. Je crois cependant qu'il l'a dit, parce que j'étais présent.

M. Vahderk père. Vous le désirez. Vous connatt-il?

M. Vahderk fils. Je ne le connais pas.

M. Vanderk pèbe. Et vous cherchez querelle! Ah! mon fils! pourquoi n'avez-vous pas pensé que vous aviez un père? je pense si souvent que j'ai un fils!

M. Vahderk fils. Mon père, c'est parce que j'y pensais.

M. Vahderk père. Eh! dans quelle incertitude, dans quelle peine jetiez-vous aujourd'hui votre mère et moi!

M. Vahderk fils. J'y avais pourvu.

M. Vahderk père. Gomment?

M. Vahderk fils. J'avais laissé sur ma table une lettre adressée à vous; Victorine vous l'aurait donnée.

M. Vahderk père. Est-ce que vous vous êtes confié à Victorine?

M. Vahderk fils. Non, mon père; mais elle devait rapporter qualqne chose sur ma table, et elle l'aurait vue.

M. Vahderk père. Et quelles précautions aviez-vous prises contre U juste rigueur des lois?1

M. Vahderk fils. La juste rigueur!

M. Vahderk père. Oui, elles sont justes, ces lois .... Jadis un

peuple .... je ne sais lequel les Romains, je crois, accordaient

des récompenses à qui conservait la vie d'un citoyen. Quelle punition ne mérite pas un Français qui médite d'en égorger un autre, qui projette un assassinat!

M. Vahderk fils. Un assassinat!

M. Vahderk père. Oui, mon fils, un assassinat: la confiance que l'agresseur a dans ses propres forces fait presque toujours sa témérité.

M. Vahderk fils. Mais vous-même, mon père, lorsque autrefois

1 Une ordonnance de Louis XIV, de 1679, encore en vigueur du tap où se passe notre pièce, condamnait à mort tous ceux qui se •«ruant rendu sur le terrain, quelle que rat l'issue du duel.

SBDAKE (1719-1791).

M. Yamdkbk père (d'une voix émue). Le ciel est juste: il m'en punit eu vous. Enfin, quelles précautions aviez-vous prises contre la juste rigueur des lois?

M. Vandebk fils. La faite.

M. Vandebk pJere. Et quelle était votre marche, le lieu, l'instant?

M. Vandebk fils. Sur les trois heures après-midi, derrière les petite remparts. ftp Hfttfkv

M. Vandebk pèbe. Et pourquoi donc sortez-vous sitôt? ~*

M. Vandebk fils. Pour ne pas manquer à ma parole; j'ai redouté Tembarras de cette noce, de ma tante, et de me trouver engagé de façon à ne pouvoir m'échapper. Ah! comme j'aurais voulu retarder d'un jour!

M. Vandebk pèbe. Et d'ici à trois heures ne pourriez-vous rester?

IL Vandebk fils. Ah! mon père! imaginez ....

M. Vandebk pèbe. Vous aviez raison; mais cette raison ne subsiste plus. Faites rentrer vos chevaux: remontez chez vous. Je vais réfléchir aux moyens qui peuvent vous sauver et l'honneur et la vie.

M. Vandebk fils (à fart). Me sauver l'honneur .... ! (Haut). Mon père, mon malheur mérite plus de pitié que d'indignation.

M. Vandebk pèbe. Je n'en ai aucune.

M. Vandebk fils. Eh bien, monsieur, prouvez-le-moi, en me permettant de vous embrasser.

M. Vandebk père. Non, monsieur; remontez chez vous.

M. Vandebk fils. J'y vais, mon père.

Le jeune homme se retire; mais, au moment de quitter la chambre pour monter chez lui, il se retourne et s'aperçoit que son père, plongé dans la douleur, ne le suit pas des yeux. Sa résolution est prise avec la rapidité de réclair. Marchant sur la pointe des pieds, il sort par une autre porte pour aller se battre. On se souvient que, pendant l'entretien que nous venons de reproduire, M. Vanderk a remis a son fils les clefe dont il avait besoin pour sortir à cheval. C'est le vieil Antoine qui vient, quelques minutes après, apprendre au père que son fils est parti et qu'il est déjà bien loin. „I1 a mis ses pistolets à l'arçon, et il m'a crié: Antoine, je te recommande mon père, et il a mis son cheval au galop/

Le quatrième acte nous montre la cruelle situation du père, forcé de montrer un visage joyeux au milieu de la fête, de cacher ses mortelles inquiétudes À sa femme, a sa fille, à sa sœur et à son gendre, et d'inventer des prétextes pour excuser l'absence de son fils. Il feint de lui avoir donné une commission importante qui ne souffrait aucun délai. Enfin M. Vanderk trouve moyen d'être quelques minutes seul avec Antoine et lui dit:

„Ne passez mes ordres en aucune manière, songez qu'il y va de l'honneur de mon fils et du mien: c'est vous dire tout Je ne peux me confier qu'à vous, et je me fie à votre âge, à votre expérience et je peux dire à votre amitié. Rendez -vous au lieu où ils doivent se rencontrer, derrière les petits remparts: déguisez-vous de façon à n'être pas reconnu; tenez-vous-en le plus loin que vous pourrez: ne soyez, s'il est possible, reconnu en aucune manière. Si mon fils a le bonheur cruel de renverser son adversaire, montrez -vous alors; il sera agité, il sera égaré, verra mal: voyez pour lui, portez sur lui toute votre attention; veillez à sa fuite, donnez-lui votre cheval, faites ce qu'il vous dira, faites ce que la prudence vous conseillera. Lui parti, portez sur-le-champ tous vos soins a son rival, s'il respire encore; emparez-vous de ses derniers moments, donnez-lui tous les secours qu'exige l'humanité; expiez autant qu'il est en vous le crime auquel je participe, puisque .... puisque . . . •

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