‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 302 sur 514 · ACTE V, SCÈNE IV · texte numérisé non relu

ACTE V, SCÈNE IV

le babon Despàbville. Monsieur, Monsieur, je suis fâché de vous déranger. Je sais tout ce qui vous arrive. Vous mariez votre fille. Vous êtes à l'instant en compagnie: mais un mot, un seul mot. M. Vanderk pèse. Et moi, monsieur, je suis fâché de ne vous avoir pas donné une heure plus prompte. On vous a peut-être fait attendre. J'avais dit à quatre heures, et il est trois heures seize minutes. Monsieur, asseyez-vous.

M. Despàbville. Non, parlons debout, j'aurai bientôt dit. Mon* sieur, je crois que le diable est après moi. J'ai depuis quelques jours besoin d'argent, et encore plus depuis hier, pour la circonstance la plus pressante, et que je ne peux pas dire. J'ai une lettre de change, bonne, excellente: c'est comme disent vos marchands, o'est de l'or en barre; mais elle sera payée quand? quand? je n'en sais rien: ils ont des usages, des usances, des termes que je ne comprends pas. J'ai été chez plusieurs de vos confrères; mais tous ceux que j'ai vus jusqu'à présent sont des arabes, des juifs; pardonnezmoi le terme, oui, des juifs. Ils m'ont demandé des remises considérables, parce qu'ils voient que j'en ai besoin. D'autres m'ont refusé tout net. Mais que je ne vous retarde point. Pouvez-vous m'avancer le payement de ma lettre de change, ou ne le pouvez-vous pas?

M. Vahdebk. Puis-je la voir?

M. Despàbvillb. La voilà. (Pendant que M. Vanderk lit.)

Je payerai tout ce qu'il faudra. Je sais qu'il y a des droits.1 Faut-il le quart? faut-il . . . .? J'ai besoin d'argent.

M. Vahdebk (sonne). Monsieur, je rais vous la faire payer.

M. DespabvuiLe. A l'instant?

M. Vahdebk. Oui, monsieur.

M. Despabville. À l'instant? prenez, prenez, monsieur. Ah, quel service vous me rendez! Prenez, prenez, monsieur.

1 Droit se dit dans le sens d'impôt (droits d'entrée, droits d'octroi), aussi dans celui de salaire, alloué à quelqu'un par la taxe, par un règlement Le baron l'entend ici de Y escompte, c'est-à-dire de la remise farte au payeur par celui qui reçoit un payement avant l'échéance.

398 SEDAINB (1719-1797).

M. Vanderk (au domestique qui entre). Allez à ma caisse, ajn portez le montant de cette lettre, deux mille quatre cents livres.

M. Desparville. Monsieur, au service que tous me rendei, pouvez-vous ajouter celui de me faire donner de l'or? :

M. Vanderk. Volontiers, monsieur. (Au domestique) Apporte^ la somme en or.

H. Desparville (au domestique qui sort.) Faites retenir, monsieur, l'escompte, l'à-compte.

M. Vanderk. Non, monsieur. Je ne prends point d'escompte, o»| n'est point mon commerce; et, je vous l'avoue avec plaisir, m service ne me coûte rien. Votre lettre vient de Cadix, elle est pour moi une rescription, elle devient pour moi de l'argent comptant.

M. Desparville. Monsieur, monsieur, voilà de l'honnêteté, voilà de l'honnêteté; vous ne savez pas toute l'obligation que je vous dois, toute l'étendue du service que vous me rendez.

M. Vanderk. Je souhaite qu'il soit considérable. |

M. Desparville. Ah! monsieur! monsieur! que vous êtes heureux! Vous n'avez qu'une fille, vous?

M. Vanderk. J'espère que j'ai un fils.

M. Desparville. Un fils! mais il est apparemment dans le commerce, dans un état tranquille; mais le mien, le mien, est dans le service: à l'instant que je vous parle, n'est-il pas occupé à se battre!

M. Vanderk. A se battre?

M. Db8parville. Oui, monsieur, à se battre Un autre jeune

homme, dans un café .... un étourdi lui a cherché querelle, je ne sais pourquoi, je ne sais comment; il ne le sait pas lui-môme.

M. Vanderk. Que je vous plains! et qu'il est à craindre

M. Desparville. A craindre! je ne crains rien: mon fils est brave, il tient de moi, et adroit, adroit: à vingt pas il couperait une balle en deux sur une lame de couteau. Mais il faut qu'il s'enfuie, c'est le diable! vous entendez bien, vous entendes: je me fie à vous, vous m'avez gagné l'Aine.

M. Vanderk. Monsieur, je suis flatté de votre .... (On frapp un coup à la porte de dehors). Je suis flatté de ce que .... (U* second coup; M. Vanderk chancelle.)

M. Desparville. Ce n'est rien; c'est qu'on frappe chez vous (Un troisième coup, M. Vanderk tombe sur un siège.) Monsieur, vous ne vous trouvez pas indisposé?

M. Vanderk. Ah! monsieur, tous les pères ne sont pas malheureux! (Le domestique entre avec des rouleaux de louis.) Voilà votre somme! partez, monsieur, vous n'avez pas de temps à perdre.

M. Desparville. Que vous m'obligez!

M. Vanderk. Permettez-moi de ne pas vous reconduire.

M. Desparville. Ah! vous avez affaire! Ah! le brave homme I ah! l'honnête homme! Monsieur, mon sang est à vous; restez, restez, restez, je vous en prie. (Il sort)

M. Vanderk. Mon fils est mort! . ... Je l'ai vu là .... •* je ne l'ai pas embrassé ....

Cette scène, bien jouée, est des plus émouvantes. Cet homme g» fait sur lui-môme un effort presque surhumain, et qui, au moment où il croit apprendre la mort de son fils unique, remet au père du meurtrier

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