DELILLE
NOTICE BIOGBAPHIQIJE ET LJTTÉBAIBE.
JACQUES DELILLE naquit en 1738, près de Clermont, en Auvergne. Son modique héritage suffît à peine aux frais de l'éducation qu'il reçut au collège de Lisieux, placé alors sous la direction des jtsuites. Les succès qu'il obtint dans ses études le décidèrent à tntrer dans les ordres et à 6e vouer à renseignement. Il fut d'abord maître élémentaire, puis professeur à Paris et obtint enfin la chaire de poésie latine au Collège de France.1 Sa traduction des <i(Or<jiques de Virgile, qu'il publia en 1760, révéla en lui un talent poétique qui lui ouvrit en 1774 les portes de l'Académie française. Quelque temps après, il publia le poème des Jardina, qui eut aussi beaucoup de succès. En 1784, il accompagna l'ambassadeur de France â Constantinople, et, en visitant les ruines de la Grèce, il conçut le plan de son poème de Y Imagination. Pendant la révolution il ^éloigna de Paris, passa quelque temps en Lorraine et voyagea en Puisse, en Allemagne et en Angleterre. Rentré en France, sous le consulat, il reprit sa chaire au Collège de.France et publia plusieurs ouvrages, entre autres la traduction de Y Enéide. Dans les dernières années de sa vieillesse, il devint complètement aveugle, et il mourut tn 1813. Son commerce aimable et son caractère bienveillant lui avaient fût un grand nombre d'amis.
Delille ne brille pas par le génie et l'invention, mais il s'est llacé au premier rang pour l'art de la versification et pour le talent descriptif.
(Tiré do poème: l'Imagination.)
Sous les remparts de Rome, et sous ses vastes plaines Sont des antres profonds, des voûtes souterraines Qui, pendant deux mille ans, creusés par les humains, Donnèrent leurs rochers aux palais des Eomains. Avec ses monuments et sa magnificence, Home entière sortit de cet abîme immense. Depuis, loin des regards et du fer des tyrans, L'église encore naissante y cacha ses enfants, Jusqu'au jour où, du sein de cette nuit profonde, Triomphante, elle vint donner des lois au monde, Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars.
Jaloux de tout connaître, un jeune amant des arts, L'amour dt ses parents, l'espoir de la peinture,
( * Le Collège de France, à Paris, n'est pas un collège (lycée), dans * sens qu'on attache ordinairement à ce mot, mais une institution d'enseignement supérieur, dont les professeurs font des cours de lettres "t de sciences suivis par des étudiants et des gens du monde. Le Collège & Frtnce fut fondé par François I«T, en 1530.
410 DEULLE (1738-1813).
Brûlait de visiter cette demeure obscure, De notre antique foi vénérable berceau.
Un fil dans une main et dans l'autre un flambeau, Il entre: il se confie à ces voûtes nombreuses Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses. Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté, Ce palais de la nuit, cette sombre cité, Ces temples; où le Christ vit ses premiers fidèles, Et de ses grands tombeaux les ombres éternelles. Dans un coin écarté se présente un réduit, Mystérieux asile où l'espoir le conduit. Il voit des vaseà saints et des urnes pieuses, Des vierges, des .martyrs dépouilles précieuses. Il saisit ce trésor, il veut poursuivre: hélas! Il a perdu le fil qui conduisait ses pas. Il cherche, mais en vain: il s'égare, il se trouble; Il s'éloigne, il revient, et sa crainte redouble; Il prend tous les chemins que lui montre la peur. Enfin, de route en route, et d'erreur en erreur, Dans les enfoncements de cette obscure enceinte, II trouve un vaste espace, effrayant labyrinthe, D'où vingt chemins divers conduisent à l'entour. Lequel choisir? lequel doit le conduire au jour? Il les consulte tous: il les prend, il les quitte, L'effroi suspend ses pas, l'effroi les précipite; Il appelle: l'écho redouble sa frayeur; De sinistres pensers viennent glacer son cœur. L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures. Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel, En trois lustres entiers voit à peine un mortel; Et, pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste, Du flambeau qui le guide il voit périr le reste. Craignant que chaque pas, que chaque mouvement, En agitant la flamme n'en use l'aliment, Quelquefois il s'arrête et demeure immobile; Vaines précautions! tout soin est inutile! L'heure approche, et déjà son cœur épouvanté Croit de l'affreuse nuit sentir l'obscurité. Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre, Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre. Il gémit; toutefois d'un souffle haletant, Le flambeau ranimé se rallume un instant, Vain espoir! par le feu la cire consumée, Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée, Atteint sa main souffrante, et de ses doigts vaincus Les nerf» découragés ne la soutiennent plus: De son bras défaillant enfin la torche tombe, Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe. L'infortuné déjà voit cent spectres hideux, Le Délire brûlant, le Désespoir affreux,
La Mort .... non cette mort qui plaît à la victoire,
Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire;
Mais lente, mais horrible, et traînant par la main
La faim qui se déchire et se ronge le sein.
Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines.
Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines?
Ses parents, ses amis, qu'il ne reverra plus,
Et ces nobles travaux qu'il laissa suspendus;
Ces travaux qui devaient illustrer sa mémoire,
Qui donnaient le bonheur et promettaient la gloire!
Et celle dont l'amour, celle dont le souris
Fut son plus doux éloge et son plus digne prix!
Quelques pleurs de ses yeux coulent à cette image,
Versés par le regret et séchés par la rage.
Cependant il espère; il pense quelquefois
Entrevoir des clartés, distinguer une voix.
D regarde, il écoute . . . Hélas! dans l'ombre immense
D ne voit que la nuit, n'entend que le silence,
Et le silence ajoute encore à sa terreur.
Alors, de son destin sentant toute l'horreur, Son cœur tumultueux roule de rêve en rêve; n se lève, il retombe, et soudain se relève, Se traîne quelquefois sur de vieux ossements,
De la mort qu'il veut fuir horribles monuments,
Quand tout à coup son pied trouve un léger obstacle,
H y porte la main. O surprise! ô miracle!
H sent, il reconnaît le fil qu'il a perdu,
Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu.
Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore,
U s'en assure, il craint qu'il ne s'échappe encore.
D veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour;
Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour.
A l'abri du danger, son ame encor tremblante
Veut jouir de ces lieux et de son épouvante.
A leur aspect lugubre, il éprouve en son cœur
Eu plaisir agité d'un reste de terreur;
Enfin, tenant en main son conducteur fidèle,
H part, il vole aux lieux où la clarté l'appelle.
Dieux! quel ravissement quand il revoit les deux,
Qu'il croyait pour jamais éclipsés à ses yeux!
Avec quel doux transport il promène sa vue
Sur leur majestueuse et brillante étendue!
La cité, le hameau, la verdure, le bois
Semblent s'offrir à lui pour la première fois;
Et, rempli d'une joie inconnue et profonde,'
Son cœur croit assister au premier jour du monde. »
Jean-pierre claris de florian naquit en 1755 au
château de Florian, dans les Cévennes. Il fut de bonne heure admis, en qualité de page, dans la maison du duc de Penthièvre, à Sceaux, cù il revint se fixer, après avoir quelque temps servi dans l'armée comme officier de cavalerie. Encouragé et accueilli par Voltaire, Florian cultiva les lettres avec succès et fut reçu à l'Académie française en 1788. Il vivait dans l'intimité du duc de Penthièvre, dont il distribuait les bienfaits. La révolution troubla la vie agréable et tranquille qu'il menait auprès de ce prince bienfaisant et populaire: en 1793, dans le temps de la Terreur, Florian fut mis en prison. Il recouvra sa liberté, mais il mourut peu après, à Sceaux, en 1794, âgé seulement de 38 ans.
Florian s'est exercé dans plusieurs genres; et, sans être supérieur dans aucun, il tient un rang honorable dans la littérature française. Spn principal titre ce sont ses Fables, par lesquelles il s'est placé immédiatement après La Fontaine. Ses Comédies sont oubliées depuis longtemps; mais parmi ses Romans, que l'on peut aussi appeler des poèmes en prose, Numa PompUius et Guillaume Idl ont eu une très grande vogue, et, il faut le dire, ont été appréciés bien audessus de leur véritable valeur. Ce qui plaisait surtout dans ces ouvrages c'était l'honnêteté des sentiments, l'élégance et l'harmonie du langage. Il y règne cependant une fausse sentimentalité et un ton déclamatoire qui ne permettent pas de les classer parmi les livres qui fournissent une nourriture saine à l'esprit de la jeunesse. Le meilleur travail en prose de Florian est peut-être la traduction ou plutôt l'imitation libre qu'il publia du célèbre roman espagnol Don Quichotte1 de Cervantes, quoique l'écrivain français soit loin d'avoir atteint à la piquante originalité de son modèle. On peut encore mentionner ses Mémoires dun jeune Espagnol et le roman de (Jonzalve de Cordoue.