‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 32 sur 514 · XXXVIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XXXVIII INTRODUCTION

esprit, ainsi que les caprices et les écarts de son imagination. Ge livTe, où Molière, La Fontaine et tant d'autres ont puisé à pleines mains, La Bruyère l'a jugé avec impartialité en disant: „ C'est un monstrueux assemblage d'une morale fine et ingénieuse et d'une sale corruption."

H n'est pas facile de donner en peu de lignes une idée de l'ouvrage de Rabelais. Tout y est bizarre, inconséquent, capricieux. Dans Pantagruel surtout, l'auteur paraît prendre à tâche de ne suivre aucun plan. Il est moins difficile de donner une courte analyse de la première partie, Gargantua.

Grandgouêier, dont l'auteur fait un portrait très grotesque, tout en faisant ressortir sa sagesse et son élévation d'esprit, règne à Ohinon avec GargameUe, son épouse. Ils ont pour fils le géant Gargantua qui, enfant, a besoin, pour se nourrir, du lait de plus de dix-sept mille vaches et pour le manteau duquel on emploie, plus tard, dix-huit cents aunes de velours. Après avoir été, sans grand fruit, institué en lettres latines par un sophiste, Gargantua est envoyé à Paris pour y étudier les sciences. C'est sur une jument géante qu'il fait ce voyage, dont nous reproduisons en partie le récit:1

Ainsi joyeusement passèrent leur grand chemin, et tousjours grand chiere jusques au dessus d'Orléans. Auquel lieu estoit une ample forest de la longueur de trente et cinq lieues, et de largeur dix et sept, ou environ. Icelle estoit horriblement fertile et copieuse en mouches bovines et freslons, de sorte que c'estoit une vraye briguanderie pour les paovres juments, asnes et chevaulx. Mais la jument de Gargantua vengea honnestement tous les oultraiges en icelle perpétrez2 sus les bestes de son espèce, par ung tour, duquel ne se doubtoient mie.8 Car soubdain qu'ils feurent entrez en la dicte forest: et que les freslons luy eurent livré l'assault: elle desgaina sa queue: et si bien s'escarmouchant, les esmoucha,4 qu'elle en abbatit tout le bois, à tords, à travers, de ça, de là, par cy, par là, de long, de large, dessus, dessoubz, abbatoit bois comme ung fauscheur faict d'herbes. En sorte que depuis n'y eut ne bois ne freslons: mais feut tout le pays reduict en campaigne. Quoy voyant Gargantua y print plaisir bien grand, sans aultrement s'en vanter et dist à ses gents: Je trouve beau ce. Dont feut depuis appelle ce pays-là Beauce*

Ainsi Eabelais ne laisse pas échapper l'occasion de se moquer des étymologistes de son temps. Le séjour de Gargantua à Paris lui fournit celle de railler les mœurs des Parisiens et de les affubler d'une épithète qu'ils ont gardée depuis:

Quelques jours après qu'ils se feurent refraischiz, il visita la ville: et feut veu de tout le monde en grande admiration. Car le peuple de Paris est tant sot, tant badault, et tant inepte de nature qu'ung basteleur, ung porteur de rogatons,6 ung mulet avecque ses cymbales, un vielleux7 au myllieu d'ung carrefour, assemblera plus de gents que ne

1 Nous donnons le texte des passages de Rabelais d'après l'édition d'Amsterdam de 1711.

2 Commis. 8 Mie (de mica, parcelle), employé comme seconde partie de la négation. 4 Chassa.

6 Les commentateurs voient dans ce récit une allusion, les uns à la duchesse d'Étampes, les autres à Diane de Poitiers, à laquelle François I" avait fait don d'une partie de la forêt d'Orléans et qui y fit faire de grands abatis. 6 Restes de viandes ramassés.

7 Aujourd'hui vielleur, joueur de vielle (instrument de musique à cordes dont on joue en tournant une petite roue.)

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