‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 352 sur 514 · MEURTRE DU DUO JEAN SANS-PEUR SUR LE PONT DE MONTEREAU · texte numérisé non relu

MEURTRE DU DUO JEAN SANS-PEUR SUR LE PONT DE MONTEREAU

Parmi les conseillers du Duc et ceux qui étaient dévouée à sa personne, la plupart n'étaient point pour cette entrevue; ils lui représentaient que le Dauphin n'était entouré que de ses mortels ennemis, de serviteurs de l'ancien duc d'Orléans, des seigneurs dont les parents avaient été tués récemment par les Parisiens; qu'on ne voyait pas bien le motif de cette conférence; que le lieu avait été disposé par les gens du Dauphin et à leur guise. Mais, après beaucoup d'hésitation, le Duc s'était résolu à y aller; il l'avait promis; déjà quatre messages avaient été envoyés de Paris pour l'y engager. C'était aussi l'opinion du conseil du roi à Troyes. „ C'est mon devoir, disait-il, d'aventurer ma personne pour parvenir à un aussi grand bien que la paix. Quoi qu'il arrive, je veux la paix. S'ils me tuent, je mourrai martyr. a Puis il ajoutait: „ Quand la paix sera faite, je prendrai les gens de monseigneur le Dauphin pour aller combattre les Anglais. Il a de braves hommes de guerre et de sages capitaines; Tanneguy etBarbazan sont vaillants chevaliers. u Puis se donnant à luimême le nom que lui donnaient ses sujets de Flandre: w pour lors on verra* qui vaudra le mieux, d'Hannotin de Flandre ou de Henri deLancaster."

A son départ, ses fidèles serviteurs renouvelèrent les mômes instances et les mêmes avertissements. Un juif qu'il avait dans la maison, et qui se mêlait de prédire l'avenir, lui disait que s'il y allait, il ne reviendrait jamais. Rien ne put l'arrêter; il partit avec environ quatre cents hommes d'armes et arriva vers deux heures devant Montereau.9 Il fit halte dans une prairie auprès du château, et envoya tout aussitôt Archambauld de Foix, seigneur de Navailles, Guillaume de Vienne et Antoine de Vergy saluer le Dauphin, et lui dire qu'il s'était rendu à ses ordres.

Tanneguy vint le trouver. „Hé bien! lui dit-il, sur votre assurance nous venons voir monseigneur le Dauphin, pensant qu'il veut bien tenir la paix qui a été faite entre lui et nous, comme nous la tiendrons aussi, tout prêt à le servir selon sa volonté. — Mon très redouté seigneur, répondit Tanneguy, n'ayez nulle crainte; car monseigneur est bien content de vous et veut désormais se gouverner selon vos conseils» D'ailleurs, vous avez près de lui de bons amis qui vous servent bien."

H fut ensuite question des sûretés qu'on devait se donner de part et d'autre; on convint de jurer, par parole de prince, qu'on ne se porterait mutuellement aucun mal ni dommage; que le Dauphin et le Duc entreraient chacun de leur côté sur le pont, avec dix hommes

1 Pendant la longue démence du roi Charles YI, laquelle a duré de 1392 à 1422, la maison d'Orléans disputait le gouvernement à celle de Bourgogne. En 1407, Jean Sans-Peur, duc de Bourgogne, fit assassiner le duc Louis d'Orléans et devint par là maître absolu du royaume. Ce meurtre fut le Hgnal de l'affreuse guerre civile entre les Bourguignons et les Armagnacs, ùp& appelés parce que le comte d'Armagnac, beau-père du fils du duc d'Orléans, se mit à la tête du parti de la victime. En 1410, le duc de ™vgogiie, Jean Sans-Peur, lut attiré par le Dauphin, qui fut depuis le roi Charles VII, à une entrevue sur le pont de Montereau, et y fut traltatuement assassiné en représailles de l'assassinat du duc d'Orléans.

2 Montereau, ville de 7600 hab., au confluent de la Seine et de l'Yonne.

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d'armes de leur choix, dont ils se communiqueraient d'avance la liste. Gomme on s'occupait à régler ces précautions, un valet de chambre qui était allé d'avance préparer le logis de son maître dans le château» vint en toute hâte s'écriant: ^Monseigneur, avisez à vousmême; sans faute vous serez trahi. Pour Dieu, pensez-y!" Le Duc se retourna vers Tanneguy : „Nous nous fions à votre parole. Par le saint nom de Dieu, ôtes-vous bien sûr de ce que vous nous avez dit? car vous feriez mal de nous trahir. — Mon très redouté seigneur, répéta encore Tanneguy, j'aimerais mieux être mort que de flaire trahison à vous ou à nul autre; n'ayez aucune crainte. Je vous certifie que monseigneur ne vous veut aucun mal. — Hé bien! nous irons donc, nous fiant à Dieu et à vous," reprit le Duc.

H donna le nom de ses dix hommes d'armes;1 c'étaient Charles de Bourbon, son gendre; Archambauld de Foix, seigneur de Na vailles: Guillaume de Vienne, Antoine de Vergy, Jean de Fribourg, Jean de Neufchâtel, Guy de Pontailler, Charles de Lens, Pierre de Giac et le sire d'Autray. Le Dauphin lui fit aussi remettre sa liste; die portait: le vicomte de Narbonne, Pierre de Beauveau, Robert de Loire, Tanneguy-Duchâtel, Barbazan, Guillaume Le Boutellier, Guy ' d'Avangour, Olivier Layet, Varennes et Frottier.

Le Duc se mit en route pour aller du château sur le pont. Un de ses serviteurs vint encore le supplier de prendre garde, lui disant qu'on voyait beaucoup de gens dans les maisons de la ville qui touchaient au pont. H y envoya le sire2 de Giac, qui revint et rapporta qu'il n'y avait trouvé personne.

Les gens du Dauphin avaient fait construire aux deux bouts du pont de fortes barrières fermées d'une porte. Vers le milieu du pont était une sorte de loge en charpente, où Ton entrait de chaque côté par un passage assez étroit. Contre l'usage commun de ces sortes d'entrevues, aucune barrière ne régnait dans le milieu de cette loge pour séparer les deux partis. Le sire de Vienne et le sire de Navailles furent envoyés à la porte du côté de la ville, pour recevoir les serments du Dauphin et de ses gens; et, lorsque le Duc arriva à la barrière du côté du château, il y trouva, pour recevoir les siens, le sire de Beauveau et Tanneguy-Duchâtel. w Venez vers monseigneur : il vous attend, u dirent-ils. Le Duc prêta son serment. «Messieurs, ditil en les saluant, vous voyez comme je viens." Et il leur montra que lui et ses gens n'avaient d'autres armes que leur cotte8 et leur épée. Puis frappant sur l'épaule à Tanneguy: „ Voici en qui je me fie.* A peine fut-il passé que Tanneguy pressa les chevaliers bourguignons d'entrer, et tira même par la manche Jean Seguinat, secrétaire du Duc. pour le hâter; car le Duc amenait son secrétaire, comme aussi le Dauphin devait avoir avec lui son chancelier et le président de Provence.

1 Hommes d'armes ou gendarmes (l'orthographe gens d'armes a vieilli) désigne originairement des chevaliers ou au moins des hommes armés de toutes pièces. Ce n'est qu'après la première révolution qu'on a appelé ainsi les soldats chargés de veiller à la sûreté et à la tranquillité publiques. Sous l'ancien régime c'était la maréchaussée qui était chargée de ce soin.

2 Le sire, c est-à-dire le seigneur de Giac.

8 Cotte, c'est-à-dire cotte de maille, chemise faite de mailles ou petits anneaux de fer.

HISTOEŒ DES DUCS DX BOUBOOONE. 485

Le jeune prince était déjà dans le cabinet en charpente, an milieu lu pont. Le Duc s'avança, laissant ses gens un peu derrière lui. La foule qui se pressait devant les barrières au bout du pont le vit ôter son chaperon de velours noir, puis mettre un genou en terre devant le Dauphin. A peine s'était-il relevé qu'on entendit crier: „ Alarme! alarme I tue, tue!" et Ton aperçut les gens du Dauphin frappant le Duc de leurs haches et de leurs épées. A l'instant même il fut abattu, ainsi que le sire de Navailles, qui paraissait avoir voulu le défendre. Une foule d'hommes armés entra du côté de la ville; les serviteurs du duc de Bourgogne furent saisis et faits prisonniers, hormis le sire de Neufchâtel, qui' put franchir la barrière. Elle fut aussitôt après ouverte, les hommes du Dauphin chargèrent à l'improviste sur les Bourguignons troublés, en tuèrent quelques-uns, et les mirent en faite sur la route de Bray. Revenant sur le pont, ils voulurent ensuite jeter le corps du Duc dans la rivière, après l'avoir dépouillé; mais le curé de Montereau s'y opposa, et le fit porter dans un moulin auprès du pont. Ce qui se passa entre le Duc et le Dauphin, dans le court instant qui précéda le meurtre, fat d'abord raconté diversement, et l'on ne pouvait guère savoir la vérité, car les serviteurs du duc de Bourgogne qui l'avaient accompagné sur le pont étaient tenus en prison; les gens du Dauphin ne pouvaient être crus dans leurs récits, et la chose s'était passée si vite que de loin on n'avait rien démêlé distinctement. Le Dauphin, dès le lendemain, écrivait à la ville de Paris et aux autres bonnes villes du royaume pour leur annoncer ce qui venait de se passer. Après avoir dit que le Duc l'avait fait attendre dix-huit jours à Montereau, il rapportait ainsi le fait de sa mort.

„Nous lui remontrâmes aimablement comment, nonobstant la paix et ses promesses, il n'avait fait et ne faisait aucune guerre aux Anglais, et aussi comment il n'avait pas retiré ses garnisons, comme il l'avait juré, et nous le requîmes de le faire. Alors le dit duc de Bourgogne nous répondit plusieurs folles paroles et chercha son épée pour nons attaquer et nous faire violence en notre personne, laquelle, comme après nous l'avons su, il prétendait mettre en sa sujétion;1 de quoi par la divine pitié et la bonne aide de nos loyaux serviteurs nous avons été préservé, et lui, par sa folie, mourut sur la place. Lesquelles choses nous vous signifions, comme à ceux qui auront, nous en sommes certain, une très grande joie que nous ayons été de telle manière préservé de tel péril. M — Il promettait ensuite d'observer la paix avec le nouveau duc de Bourgogne et ses serviteurs.

Mais la publique renommée avait déjà répandu partout que ce meurtre avait été machiné de longue main par les gens du Dauphin. La nouvelle en était parvenue à Paris dès le lendemain et avait jeté le peuple dans la consternation et dans la fureur. Les hommes sages avaient vu les malheurs irréparables qui en allaient provenir. Us disaient que ce crime allait évidemment amener la perte du royaume, la honte de ses auteurs et le dommage du Dauphin qui, pour recueillir l'héritage royal de son père, trouverait moins d'aide et de faveur et plus d'ennemis qu'auparavant.

Lorsque les serviteurs du Duc furent délivrés des prisons

où on les avait mis, après les avoir saisis sur le pont de Montereau,

1 C'est-à-dire: dont U prétendait s'emparer.

466 RABIOTE (1783-1*6).

il fat possible de mieux savoir la vérité. Les conseillers de Bourgogne prirent soin de faire des enquêtes sur ce déplorable événement. A mesure que les prisonniers furent relâchés par le parti dauphinois, on les interrogea en justice et sur serment. Tous avaient été sollicités de passer au service du Dauphin et de charger la mémoire de leur maître. Seguinat, son secrétaire, avait été à diverses fois menacé de la torture. Tous, sans exception, avaient été constants dans leurs réponses et avaient dit qu'ils aimaient mieux mourir ou rester prisonniers que de couvrir leur mémoire de la honte d'avoir menti contre leur seigneur. L'un d'eux, Charles de Lens, avait été mis à mort; les autres, interrogés, rapportèrent la ohose chacun à peu près de la même manière. Cependant tout avait été fiait d'une façon si soudaine et si imprévue que quelques circonstances avaient dû échapper à ceux mêmes qui étaient sur le pont.

Le Duo, disaient-ils, après avoir passé la barrière, s'était avancé vers le Dauphin, l'avait salué, et, en se découvrant la tête: „Monseigneur, dit-il, après Dieu, je ne veux servir et obéir qu'au roi et à vous pour la conservation du royaume.1 J'y emploierai corps, biens, amis, alliés. Si l'on vous fait quelques rapports à ma charge, je vous prie* de ne les point croire. Pour plus de sûreté, si vous voulez changer ou ajouter quelque chose à nos traités, je suis prêt à le faire. — Messieurs, dis-jd bien? ajouta-t-il, s'adressant aux serviteurs du Dauphin. — Mon cousin, répondit le prince en le relevant et lui prenant affectueusement les mains, si bien qu'on ne pourrait mieux dire." — Pour lors le président de Provence vint dire un mot à l'oreille du Dauphin; puis ils firent un signe de l'œil à Tanneguy, qui était auprès du Duc, à l'entrée de la barrière. Tanneguy, prenant sa hache, poussa le Duc par derrière en lui criant: ^Monsieur de Bourgogne, entrez là-dedans. u — Puis, s'adressant au Dauphin: «Monseigneur, ditil, voici le traître qui vous retient votre héritage." — En même temps il leva sa hache pour frapper. Le sire de Navailles, qui se trouvait auprès de son maître, arrêta sa hache; mais le vicomte de Narbonne leva la sienne sur lui en disant: si quelqu'un bouge, il est mort." — Le sire de Navailles présenta l'autre main pour retenir Tanne qui le menaçait. Pendant cet instant, Robert de Loire avait saisi le Duc par derrière, et Le Boutellier lui avait porté un grand coup d'épée, «n criant: „Tuez, tuez!** Le Duc avait voulu se garantir avec les bras, mais le coup était si fort qu'il avait presque abattu le poignet et sillonné tout le visage du côté^droit. Alors Tanneguy, libre maintenant du seigneur de Navailles, avait de sa hache abattu le Duc aux pieds •du (Dauphin. Il respirait encore: Olivier Layet et Pierre Frottier s'agenouillèrent, et soulevant sa cotte d'armes, le percèrent par-dessous d'un coup d'épée dans le corps. D poussa un dernier soupir, puis il expira. Les valets se précipitèrent sur lui, arrachèrent de ses doigts ses bagues et s'emparèrent de son riche collier. Le sire de Navailles avait -été mortellement atteint d'un coup de hache à la tête par Tanneguy, et le sire d'Autray gravement blessé en essayant de défendre leur maître.

1 Cette phrase serait maintenant regardée comme incorrecte, puisqu'elle donne le même régime à deux verbes dont l'un est transitif, l'antre intransitif. On dit obéir à qn., mais servir quelqu'un.

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