DE SABLÉ, LA ROCHEFOUCAULD ET RETZ
Je ne m'en défends pas, je n'aime pas La Rochefoucauld: je yeux dire l'homme et le philosophe; mais je mets très haut l'écrivain. Sans doute La Rochefoucauld pâlit devant Pascal;1 mais Pascal, c'est un homme de génie, un grand esprit inspiré par un grand cœur et servi par un art consommé. Il a tour à tour la hauteur et le pathétique de Corneille, la plaisanterie profonde de Molière, la magnificence et la sublimité de Bossuet; il occupe avec eux les sommets de Fart. Au-dessous de Pascal et de ces maîtres incomparables, La Rochefoucauld a encore une belle place; son vrai rival, celui avec lequel il a des rapports de tout genre, c'est le cardinal de Retz.9 Peut-être la nature avait-elle plus fait pour Retz; elle lui avait donné autant d'esprit, plus d'imagination, de force, d'étendue. Retz a des moments admirables; il démêle et expose avec une netteté supérieure les affaires les plus difficiles; sa narration est pleine d'agrément; il excelle dans les portraits, il 7 déploie les plus grandes qualités, et particulièrement une étonnante impartialité à l'égard même de ceux qui l'ont le plus combattu, Condé* ou Mole,4 Mazarin5 seul excepté; il est unique pour la profonde intelligence des partis et la peinture vivante de l'intérieur de chacun d'eux; 0 a de la finesse, de la vigueur, de l'éclat, et pardessus tout cela une parfaite simplicité, une aisance du plus haut ton. Une seule chose lui a manqué: le soin et l'étude. L'art n'a point achevé son génie: il est négligé, quelquefois même incorrect, et il se perd souvent dans des détails infinis. C'est que Retz voulait seulement amuser Mne de Caumartin6 et se divertir lui* même dans sa retraite de Oommercy, et que, s'il regardait aussi le public et la postérité, c'était d'un regard détourné et lointain, tandis que La Rochefoucauld, après avoir commencé à écrire par occasion, par complaisance même, pour faire sa cour à Mademoiselle et à Mme de Sablé, peu à peu enhardi par ses succès de société, s'en proposa de plus grands, et songea à paraître devant le public. Là est le trait particulier de La Rochefoucauld, qui le distingue entièrement de Retz, de ces grands seigneurs et de ces grandes dames dont M™ de Sévigné7 et Saint-Simon* sont les représentants les plus illustres, qui avaient tant d'esprit et écrivaient si bien, sans en faire profession et sans penser à se faire imprimer, au moins de leur vivant. Gr&ce à sa liaison avec Segrais9 et avec Mme de La Fayette,10 qui elle-même était un auteur, La Rochefoucauld a su qu'il y a un art d'écrire, et il s'est exercé dans cet art. A peu près Vers 1660, il est devenu un homme de lettres, bien entendu en mettant tout son soin à ne le pas paraître.
1 Pascal; voyez page 64. .,„,*
• Bnd de Gondi, cardinal de BeU (pron. rèce), coadjuteur de 1 archevêque de Paris (1614—1679), joua un rôle très important dans les troubles de la Fronde et écrivit d'intéressante Mémoires. » Ckmdé; voyez page 166.
« M6U (1584—1666), premier président du parlement.
» Le cardinal Mazarin (1603—1661), ministre et président du conseil
66 l^en^ïdu1î5l8eiller d'État L.-F. de Catmarttn (1624-1661), confident du cardinal de Retz. » Voyez pagelM.
• Le duc de Saint-Simon, l'auteur des Mémoires (1675—1786).
• Segrais, poète et littérateur (1626-1701). » V. page 123, note 1.