ÉLOGE DI MONTAIGNE
Après la révolution de Juillet, Villemain siégea un an à la chambre des députés, fat nommé, en 1881, membre dn conseil royal de l'instruction publique et, Tannée suivante, pair de France. Deux fois il fat ministre de l'instruction publique, du mois de mai 1839 jusqu'au mois de mars 1840, et du mois d'octobre de la même année jusqu'en décembre 1844, où des motifs de santé lui rendirent la retraite nécessaire. Revenu à la santé, Villemain, qui depuis 1832 était secrétaire perpétuel de l'Académie française, consacra entièrement le reste de sa vie & des travaux littéraires. Il mourut & Castres, en 1867. Nous ne mentionnons,des nombreuses publications de ladernièrepériode de sa vie, que les Etudes de littérature ancienne et étrangère et le Choix éFétudes sur la littérature contemporaine.
Villemain est un des écrivains français tes plus heureusement doués du 19* siècle. La variété et l'étendue du savoir, l'intelligence des pins hautes idées et le sentiment dçs grandes choses se réunissent dans ses écrits à la clarté, à la précision et à la grâce du style.
(Èk>g* de Montaigne, eonrouné p*r l'Académie, en 1812.)
Dans tous les siècles où l'esprit humain se perfectionne par la culture des arts, on voit naître des hommes supérieurs qui reçoivent la lumière et la répandent, et vont plus loin que leurs contemporains, en suivant les mêmes traces. Quelque chose de plus rare, c'est un génie qtri ne doive rien à son siècle, ou plutôt qui, malgré son siècle, par la seule farce de sa pensée, se place de lui-même à côté des écrivains les plus parfaits, nés dans les temps les plus polis; tel est Montaigne. Penseur profond sous le règne du pédantisme, auteur brillant et ingénieux dans une langue informe et grossière, il écrit avec le secours de sa raison et des anciens. Son ouvrage reste et fait seul toute la gloire littéraire d'une nation; et lorsque, après de longues années, sous les auspices de quelques génies sublimes qui s'élancent à la fois, arrive enfin l'Age du bon goût et dn talent, cet ouvrage, longtemps unique, demeure toujours original; et laFrance, enrichie tout à coup de tant de brillantes merveilles, ne sent pas refroidir son admiration pour ses antiques et naïves beautés. Un siècle nouveau succède, aussi fameux que le précédent, plus éclairé peut-être, plus exercé à juger, plus difficile à satisfaire, parce qu'A peut comparer davantage; cette seconde épreuve n'est pas moins favorable à la gloire de Montaigne; on l'entend mieux, on l'imite plus hardiment; il sert à rajeunir la littérature, qui commençait à s'épuiser; il inspire nos plus illustres écrivains; et ce philosophe du siècle de Charles IX semble fait pour instruire le dix-huitième siècle.
Quel est ce prodigieux mérite qui survit aux variations du langage, au changement des mœurs? C'est le naturel et la vérité. Voilà le charme qui ne peut vieillir. Qui pourrait se lasser d'un livre de bonne foi, écrit par un homme de génie? Ces épanchements familiers
1 Michel de Montaigne (on prononce ordinairement montagne), l'auteur des JEtarif (1688— 1602); vqycz l'Introduction, page XLH
604 TOEJDCABI (17*0-1867).
de l'auteur, ces révélations inattendues sur de grands objets et sur des bagatelles, en donnant à ses écrits la forme d'une longue confidenoe font disparaître la peine légère que Ton éprouve à lire un ouvrage de morale. On croit converser; et comme la conversation est piquante et variée, que souvent nous y venons à notre tour, que celui qui nous instruit a soin de nous répéter: Ce n'est pas te* ma doctrine, c'est mon étude, nous avoue ses faiblesses pour nous convaincre des nôtres, et nous corrige sans nous humilier, jamais on ne se lasse de l'entretien.
L'ouvrage de Montaigne est un vaste répertoire des souvenirs et de réflexions nées de ces souvenirs. Son inépuisable mémoire met & sa disposition tout ce que les hommes ont pensé. Son jugement, son goût, son instinct, son caprice même lui fournissent aisément des pensées nouvelles. Sur chaque objet, il commence par dire tout ce qu'il sait, et, ce qui vaut mieux, il finit par dire ce qu'il croît. Cet homme, qui dans la discussion, cite toutes les autorités, écoute tous les partis, accueille toutes les oppositions, lorsqu1 enfin il vient à décider, ne consulte plus que lui seul, et donne son avis non comme bon, maie comme sien; une telle marche est longue, mais elle est agréable, eHe est instructive, elle apprend à douter; et ce commencement de la sagesse en est quelquefois le dernier terme.
On sait avec quelle constance il avait étudié les grands génies de l'ancienne Borne, combien il avait vécu dans leur commerce et dans leur intimité. Doit-on s'étonner que son ouvrage porte» pour ainsi dire, leur marque, et paraisse, du moins pour le style, écrit sous leur dictée? Souvent il change, modifie, corrige leurs idées. Son esprit, impatient du joug, avait besoin de penser par lui-môme; mais il conserve les richesses de leur langage et les formes de leur diction. L'heureux instinct qui le guidait lui faisait sentir que, pour donner à ses écrits le caractère de durée qui manquait à sa langue, trop imparfaite pour êjtre déjà fixée, il fallait y transporter, y naturaliser en quelque sorte les beautés d'une autre langue qui, par sa perfection, tùt assurée d'être immortelle; ou plutôt l'habitude d'étudier les chefs-d'œuvre de la langue latine le conduisait à les imiter. Il en prenait à son insu toutes les formes, et se faisait Romain sans le vouloir. Quelquefois, réglant sa marche irrégulière, 0 semble imiter Oicéron môme. Sa phrase se développe lentement, et se remplit de mots choisis qui se fortifient et se soutiennent l'un l'autre dans un enchaînement harmonieux. Plus souvent, comme Tacite, il enfonce profondément la signification des mots, met une idée neuve sous un terme familier, et dans une diction fortement travaillée, laisse quelque chose d'inculte et de sauvage. D a le trait énergique, les sons heurtés, les tournures vives et hasardées de Salluste, l'expression rapide et profonde, la force et l'éclat de Pline l'ancien. Souvent aussi, donnant à sa prose toutes les richesses de la poésie, il s'épanche, il s'abandonne avec l'inépuisable facilité d'Ovide, ou respire la verve et l'apreté de Lucrèce.1 Voilà les diverses couleurs qu'il emprunte de toutes parts pour tracer des tableaux qui ne sont qu'à lui.
1 Lucrèce (T. Lucretius Carus), poète latin, auteur du poème: De rerm notera (de la Nature), vécut de 99 & 56 avant J.-C.
OOUBfl DK UTTÉBÀTUBE. 605