FRAGMENTS DU COURS DE LITTÉRATURE
Le Sage, dans sa vie obscure et modeste, sans prétention de secte on de parti, fut un modèle à part, un classique de bonne plaisanterie et de bon sens, qui descendait en droite ligne de Molière, et avait emprunté la judicieuse et fine observation de La Bruyère, avec plus de simplicité dans l'expression.
Mettons-le donc à part, comme un de ces prosateurs de l'ancienne école qui, dans leXVIII6 siècle, conservèrent le goût du siècle précédent.
Soit que l'amour du plaisir ou les embarras de fortune, ou
le goût de libres études, ou peut-être toutes ces choses à la fois aient occupé la jeunesse de Le Sage, il fut de ces hommes dont le talent ne parait que dans leur maturité. II avait quarante-cinq ans quand il publia le Diable boiteux, et cinquante quand il fit jouer Turcaret.
Dans la langueur et l'ennui où s'éteignaient les dernières années du siècle brillant de Louis XIV, la vive satire du Diable boiteux eut un prodigieux succès; le titre et le fond étaient pris de l'espagnol, " mais rajeunis par des allusions toutes contemporaines. L'édition fut enlevée rapidement; et deux jeunes seigneurs se disputèrent l'épée à la main, dans la boutique du libraire, le dernier exemplaire de ce livre, où la cour était si bien peinte.
Animé* par cette faveur publique, Le Sage fit son chef-d'œuvre, le chef-d'œuvre de la comédie-roman, Gil Bios. Puis, en vieillissant il traduisit ou imita de l'espagnol Guzman (FAlfarache, EstevaniUe, le Bachelier de Salamanque. De là, sans doute, le procès littéraire fait à Le Sage sur la propriété de son meilleur roman; car de nos jours encore, une prétention nationale lui dispute son Gil Bios, en disant: Il nous a pris même ses plus médiocres ouvrages; à plus forte raison son chef-d'œuvre, raisonnement d'après lequel les Espagnols pourraient soutenir que Le Sage, leur ayant emprunté deux de ses petites comédies du Point (Plïonneur et de Don César, a dû leur prendre aussi Turcaret.