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Sa première entreprise historique, Charles XII, est un chef-d'œuvre de narration; et le héros, les faits, l'époque, ne voulaient pas un autre mérite. Voltaire commença cette histoire à la fin de son voyage d'Angleterre, en relisant Quinte-Curce, et en faisant causer le chevalier Dessaleurs, qui avait longtemps suivi le service aventureux de Charles XII. L'Europe était encore pleine du bruit de ce roi. L'historien recueillit, en courant, des détails et des témoignages; il en écrivit le récit dans quelques mois de retraite profonde à Rouen, avec cette vitesse qui faisait partie de sa verve, et tout en composant à la fois Ériphile et la Mort de César.
Mais s'il mêlait les travaux, il ne confondait pas les tons : il ne jeta sur Charles XII rien de la pompe un peu factice qu'il donnait à ses Romains de théâtre. L'ouvrage est dans un goût parfait d'élégance rapide et de simplicité. Pour les choses sérieuses, les
1 Voyez page 266 de ce Manuel * Encouragé. » Voyez page 839.
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descriptions de pays et de mœurs, les marches, les combats, le tour du récit tient de César bien plus que de Quinte-Curce. Nul détail oiseux, nulle déclamation, nulle parure: tout est net, intelligent, précis, au fait, au but. On voit les hommes agir; et les événements sont expliqués par le récit. Il y a même un rapport singulier et qui plaît entre l'action soudaine du héros et l'allure svelte de l'historien. Nulle part notre langue n'a plus de prestesse et d'agilité; nulle part on ne trouve mieux ce vif et clair langage que le vieux Caton attribuait à la nation gauloise, au même degré que le génie de la guerre: Duos res gens gallica industrioswime perssquitur, rem miUtarem et argute loqui*
Oe livre a cependant rencontré deux sérieux critiques: l'un est le grand capitaine* qui repassa plus désastreusement sur quelquesunes des traces de Charles XII en Russie. Napoléon, dans la funeste campagne de 1812, en touchant atix lieux qu'a nommés Voltaire, trouvait son récit inexact et faible, et le jetait pour prendre le journal militaire d'Adlerfeldt. On conçoit, en effet, que les descriptions devinées par l'historien, d'après des cartes et des livres, n'aient pas satisfait la rigueur de la géographie militaire, la plus exacte de toutes, par le but décisif qu'elle se propose. Voltaire cependant eut, un des premiers, l'art de mêler l'image des lieux à celle des événements, pour l'intelligence et l'effet du récit; témoin sa description si bien placée du climat de la Suède, sa vue des plaines de la Pologne et des forêts de l'Ukraine, sa route tracée vers Smolensk. Mais cette géographie de peintre, avec ses brillantes perspectives, ne suffit pas au général qu'une erreur de quelques lieues peut fatalement tromper; ce n'est pas là cette carte historique qui ressemble à un plan de bataille, cette topographie de conquérant, que Napoléon voulait, et qu'A a jetée lui-même en tête du récit de sa campagne d'Italie, comme le cercle magique où il enfermait sa proie. Un autre défaut de Y Histoire de Charles All9 lue surtout pendant la campagne de Russie, c'est que le récit, toujours si net et d'un coloris si pur, manque parfois de sérieux, et n'a jamais cette mâle tristesse et cette austérité qui peint et fait sentir les grandes catastrophes, même sans les déplorer.
L'autre critique qu'a rencontré Voltaire, c'est Montesquieu, qui, tout en trouvant admirable le récit de la retraite de Schulenbourg, morceau des plus vifs qu'on ait écrits, dit-il, ajoute sèchement: «L'auteur manque parfois de sens." Montesquieu n'ayant pas dit en quoi Voltaire manquait de sens, je n'essaierai pas de le suppléer, et je verrai là plutôt une de ces censures outrecuidantes que les génies contemporains ne s'épargnent pas entre eux.
Dans le fait, Y Histoire de Charles XII, si amusante à lire, est plus vraie qu'on ne croit. Le chapelain Norberg, qui nomme Voltaire un archi-menteur, ne l'a convaincu que rarement d'inexactitude, et il n'ajoute, dans ses trois volumes in-quarto, que bien peu de détails importants au récit pressé de Voltaire: tant la diffusion est stérile et l'art d'écrire laconique! Le héros suédois ne vaut pas Alexandre; mais Voltaire est bien supérieur à Quinte-Curce.
1 La nation gauloise s'applique avec passion à deux choses, à l'art militaire et à parler avec esprit. * Capitaine dans le sens de général
COTTES DE UTTÉRATUBJE. 507