M0NTE8QUŒU ET BOUSSEAU
De Montesquieu à Rousseau que! immense intervalle! quel contraste de vues et d'idées! Et cependant l'un de ces hommes suscitait l'autre; ou plutôt ils étaient appelés tous deux par leur siècle, dont ils représentaient deux époques successives. Les abus et TaJaiblissement de l'ancien pouvoir, le respect d'habitude qu'il inspirait encore, l'indépendance d'esprit, à défaut de liberté civile, la curiosité des choses politiques, le commerce intellectuel avec l'Angleterre avaient appelé Montesquieu. Il travailla sur ces idées de son temps; il les mûrit, il les éleva par vingt ans de méditation. Et lorsque son grand ouvrage fut achevé, cet ouvrage, accueilli avec tant d'admiration en Europe, semblait à peine assez hardi pour l'opinion de la France: tant l'ancien édifice de la monarchie s'était insensiblement affaissé sur lui-même!
Alors parut Rousseau, et a son premier ouvrage, deux ans après F Esprit des lois, à cette satire des lettres et de la mollesse sociale, au milieu du monde le plus enchanté par tous les plaisirs de l'esprit et de l'élégance, on pouvait comprendre qu'un nouveau personnage était entré sur la scène, qu'une classe nouvelle, pour ainsi dire, avait pris enfin la parole, avec des passions plus fortes, en les couvrant toutefois encore de l'élégance et de la pompe exigées pour plaire. Oe n'est plus l'opposition fine et modérée de quelques académiciens: ce ne sont plus les épigrammes profondes, mais discrètes de F Esprit des lois; ce n'est plus cette indépendance qui flattait parfois les vices de la cour, et ne lui demandait que d'être favorable aux lettres. Sous le beau langage de Rousseau perce une rancune démocratique, qui s'en prend à la philosophie comme aux abus, aux lettres comme aux grands seigneurs, et frappe les premiers pour mieux atteindre les seconds.
Il n'y a pas seulement dans ce Discours comme le dit La Harpe, le dépit de n'avoir pas été invité chez madame Dupin, le jour où elle donnait son dîner de gens de lettres: la blessure de Rousseau remonte plus loin. On sent l'irritation d'un homme supérieur tenu longtemps en dehors de la société; il y a le souvenir de sa misérable jeunesse d'apprenti, de sa faite sans asile et sans pain, de sa conversion forcée, de ses métiers de laquais, de séminariste, de pauvre musicien, de trucheman' d'un moine quêteur, de copiste, de secrétaire, et enfin de commis de caisse à Paris, sans pouvoir arriver à rien, qu'à vivre à force «de travail. Tant de peines et de mécomptes avaient agi sur l'âme de Rousseau et éclataient en lui par un blâme amer, qui répond à des passions que trop souventla société ignoreetdédaigne, bien qu'elles fermentent dans son sein. Ge n'étaient pas les lettres qui déplaisaient à Rousseau. Quel homme les aima plus que celui qui, tout enfant, pleurait en lisant Plutarque, qui dans sa jeunesse errante et pauvre, étudiait partout, et d'un âge déjà mûr, sans soupçonner encore son g$nie, s'exerçait, dans les allées du Luxembourg, à retenir par cœur des Eglogue* de Virgile qu'il avait lues cent fois? A vrai dire, ce que Rousseau attaque bien plus que les lettres mêmes, c'est l'esprit général du XVm* siècle. Sa dissidence est déjà marquée dans son début. Par là, ce Discours commence la mission politique de Rousseau.
1 V. page 289 et 367. » Trucheman ou truchement, de l'espagnol tnqawum, l'arabe tarjumàn, veut dire interprète. Dragoman et drognum •ont deux autres formes du même mot
NOTICE BIOGBÀPHIQra ET UTTÉRAIBI.1
AUGUSTIN-EUGÈNE SCRIBE naquit en 1791 à Paris, où son père tenait un magasin de soieries. Après avoir fait ses études classiques au collège de Sainte-Barbe, le jeune Scribe passa & l'École de droit. Mais la passion qu'il eut de bonne heure pour le théâtre lui fit négliger l'étude de la jurisprudence. Déjà en 1811, il donnait à la scène sa première pièce, qui échoua complètement Ce premier échec fut suivi de beaucoup d'autres, mais rien ne put rebuter le jeune et opiniâtre écrivain, qui, vers 1816, commença à conquérir la faveur du public. Les quinze années de la Restauration ne forent pour Scribe qu'un long triomphe. Chaque mois était marqué par une ou même plusieurs œuvres nouvelles et par un succès nouveau. Les théâtres du Vaudeville et des Variétés suffisaient à peine à l'avidité du public et à l'écoulement de ces innombrables productions. La création du théâtre de Madame, en 1830, appelé plus tard théâtre du Gymnase, leur ouvrit un nouveau débouché. Pendant quelques années, Scribe ne travailla plus que pour ce théâtre, auquel il donna environ cent cinquante pièces.
Pour suffire à une pareille consommation, le cabinet de travail de Scribe a dû ressembler à un véritable atelier, où une foule de collaborateurs apportaient chacun leur part de travail, qui l'idée, qui le plan, qui un dialogue, qui des couplets. Scribe, doué pour le travail d'une facilité et d'une persévérance incroyables, surveillait et dirigeait tout et, selon l'aveu de ses collaborateurs, sa part a été considérable dans toutes ces pièces. En même temps il desservait de ses Ubretti d'opéra presque tous les compositeurs célèbres. Les textes de la Dame blanche, de la Muette de Portici, de Fra Diavolo, de Robert le Diable, de la Juive, des Huguenots, du Prophète, etc., etc. sont sortis de sa plume féconde.
L'agitation politique qui suivit la révolution de Juillet ayant refroidi l'intérêt du public pour les petites intrigues qui sont le fond du vaudeville, Scribe s'essaya dans un genre plus élevé et composa, pour le Théâtre-Français, une série de comédies en prose qui presque toutes eurent un très grand succès, et dont plusieurs ont une véritable valeur littéraire. De ce nombre sont Bertrand et Raton ou Part de conspirer (1888), dont nous donnerons une courte analyse, la Camaraderie ou la courte Échelle, tableau spirituel de la puissance des coteries (1887), et la Calomnie (1848). Le Verre d'eau (1842) est une pièce d'une valeur plus contestable.
L'activité incroyable (on calcule que ses pièces dépassent le chiffre de 350) que ce prince du vaudeville et de la comédie déploya pendant un demi-siècle, lui valut une immense popularité et une très grande fortune. Scribe n'en oublia jamais l'origine, témoin l'inscription qu'on lisait sur son beau château de Séricourt, dans le département de Seine-et-Marne:
Le théâtre a payé cet asile champêtre;
Vous qui passez, merci! je vous le dois peut-être.
1 D'après Vapereau, Dictionnaire des Contemporains,
BSBTRÀ5D R BATON. 609
Il faut ajouter qu'il osa fort noblement de sa richesse. On cite de loi des traits nombreux d'une bienfaisance ingénieuse et délicate. Il mourut en 1861, d'une attaque d'apoplexie.
Il va sans dire qu'une exploitation en grand du domaine dramatique, telle que Scribe l'a pratiquée, doit avoir fait naître un grand nombre de productions dont l'histoire de la littérature n'a point à s'occuper. Même celles de ses pièces qui sont des œuvres littéraires se ressentent quelquefois de la rapidité du travail: son style qui est vif et léger, manque souvent de force et de correction. Hais un mérite qu'on ne peut lui contester, c'est l'art de la mise en scène et l'agrément du dialogue.