BERTRAND ET RATON
ou
UART Dïï CONSPIRER.
L'événement historique qui fait le% fond de cette pièce est emprunté i l'histoire du Danemark du dernier siècle: c'est l'étonnante fortune et la terrible chute de Struensée, événement qui parait propre à fournir le
médecine à Altona, > un voyage en France, passa par cette ville. Struensée fut nommé médecin particulier du roi pour raccompagner dans ce voyage, conserva sa place après le retour de la cour à Copenhague, devint le favori de Christian, fut chargé de l'éducation du prince royal, acquit bientôt une influence sans bornes sur la jeune reine Caroline-Mathilde, et en usa pour renverser le ministre Bernstorf (1770). D fut nommé, en 1771, premier ministre et opéra une révolution complète dans l'État, en abolissant le conseil privé du roi, et en faisant d'utiles réformes dans les finances, l'industrie et les lois pénales. Mais ces changements ne furent point faits avec asses de prudence; Struensée blessa la noblesse danoise par sa hauteur et par des réformes qui ne respectaient point ses privilèges; il froissa le sentiment national des Danois par l'introduction de la langue allemande dans les actes publics. La reine douairière Marie-Julie (Joliane-Marie) et le comte de Rantzau se mirent à la tète de ses ennemis et obtinrent du faible roi son arrestation et celle de la reine Caroline-Mathilde. Traité avec la dernière rigueur, le ministre fut mis en jugement, et eut la main droite et la tête tranchées en 1772.
Scribe, laissant de côté la fin tragique du ministre^ lequel ne parait pas même en scène, a su tirer de cet événement le sujet d'une comédie, dont la conspiration tramée contre 8truensée fait les principaux frais. D a traité les données historiques avec toute la liberté qu'il faut accorder au poète, et a augmenté l'intérêt qu'inspirent les personnages historiques, par l'invention d'une intrigue habilement combinée.
Le principal personnage de cette comédie est le comte Bertrand de Rantzau. dont Scribe peint le caractère sous un jour beaucoup moins odieux qu'il ne l'était réellement. C'était un homme méchant, pelade et inconstant, aventureux et sans principes, servant tous les partis et abandonnant ses amis au moment du danger. Il avait puissamment travaillé à élever Struensée et son parti: mais blessé par ce parvenu dans son amour-propre, du reste ruiné et perdu de dettes, ne voyant d'espoir de salut que dans une révolution, Rantzau se coalisa avec la reine Marie-Julie. Quant à la finesse d'esprit et à l'habileté dont il fait preuve dans la pièce, ce sont des qualités qu'il possédait réellement, sans qu'il ait pour cela joué le rôle Important qu'il plaît à l'auteur de lui attribuer.
610 8CBIBB (17M-1881).
Le comte de Rantaau, dans Bertrand et Raton, est le principal meneur de la conspiration: sans ae montrer ostensiblement, il conduit tout avec une supériorité d'esprit et une adresse fort amusantes. Scribe, diton, a youlu représenter sons les traita de ce personnage, un des plus célèbres diplomates de l'époque, le fameux TaUeyrand,1 serviteur de tous les gouvernements qui s'étaient succédé en France depuis 1789, et même après la révolution de Juillet ambassadeur de France à Londres.
Si le comte Bertrand de Rantzau représente les gens habiles qui, dans une révolution, ne risquent rien, mais se montrent seulement après coup pour en profiter, les sots qui sont assez simples pour s'exposer aux périls de l'entreprise, et pour se laisser éconduire quand il s'agit de partager les fruits de la victoire, sont représentés par le marchand de soieries Bâton Burkenstaff. Scribe a choisi les prénoms des deux personnages, d'après la fable de La Fontaine, Le Singe et le Chat (livre IX, fable 16):
Bertrand dit à Satan: Frère, Q faut aujourd'hui
Que tu fasses un coup de maître; Tire-moi ces marrons. Si I)ieu m'avait fait naître
Propre à tirer marrons du feu,
Certes, marrons Verraient beau jeu.
Raton Burkenstaff, qui fait l'homme d'importance et qui n'est qu'un sot un zéro 9qui n'a de valeur que quand U est placé à la fi*," sourd aux conseils sensés de sa femme Marthe, veut absolument jouer un rôle politique. Sa maison est mise au pillage, son flls Éric et lui-marne courent les plus grands dangers, et, quand la révolte a réussi, quand la reine douairière Marie-Julie est nommée régente et le comte Bertrand de Bantzau premier ministre, on donne à M. Bâton Burkenstaff le titre de marchand de soieries de la couronne.
Nous reproduisons quelques scènes du second acte de la pièce.