‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 368 sur 514 · ACTE n, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE n, SCÈNE II

BATON, HABTHE, m fana»; JEAN, «on garçon à* toatiçn*

Jean (portant des étoffes sous son bras). Me voici, notre maître . . . Je viens de chez la baronne de Moltke.

Raton (brusquement). Eh bien! qu'est-ce que ça me fait! qu'est-ce que tu me veux?

Jean. Le velours noir ne lui convient pas, elle l'aim* mieux vert et vous prie de lui en porter vous-même des échantillons.

Raton (allant au comptoir). Va-t'en au diable! Vous allez

voir que je vais me déranger de mes affaires! .... Il est vrai que la baronne de Moltke est une femme de la cour .... Tu iras, ma femme; ce sont des affaires du magasin, cela te regarde.

Jean. Et puis voici ....

Raton. Encore! il n'en finira pas.

Jean (lui présentant un sac). L'argent que j'ai touché pour ces vingt-cinq aunes de taffetas.

Raton (prenant le sac). Dieu! que c'est humiliant d'avoir à s'occuper de ces détails-là! (Lui rendant le sac). Porte cela là-haut à mon caissier, et qu'on me laisse tranquille. (H h remet à écrire) „Oui, madame, c'est à Votre Majesté . . . ."

1 Le prince de TaUeyrand (prononces: Ta-lai-ran ou Tal-ran, pas de •on mouillé), né en 1754, mort en 1888.

BERTRAND ET BATON (AGI* H, SCÈNE n). 511

Jean (pâmant à droite et pesant le sac). Humiliant! .... pas tant, et je m'accommoderais bien de cas humiliations-là.

Marthe (V arrêtant par le bra» au moment oh il va monter V escalier). Écoutes ici, monsieur Jean. Vous avez été bien longtemps dehors, pour deux courses que vous aviez à faire.

Jean- (à part). Ah! diable! .... elle s'aperçoit de tout, celle-là! elle n'est pas comme le bourgeois.1 (Haut.) C'est que, voyez-vous, madame, je m'arrêtais de temps en temps dans les rues ou dans la promenade à écouter des groupes qui parlaient.

Marthe. Et sur quoi?

Jean. Ah, madame! je ne sais pas, sur un édit du roi ... .

Marthe. Et lequel?

Raton (<Pun air important et toujours au comptoir). Vous ne savez pas cela, vous autres: l'ordonnance qui a paru ce matin et qui remet le pouvoir royal entre les mains de Struensée.

Jean. Ça m'est égal, je n'y ai rien compris; mais tout ce que je sais, c'est qu'on parlait vivement et avec des gestes: et ça s'échauffait, .... et Ô pourrait bien y avoir du bruit.

Raton (d'un air important). Certainement, c'est très grave.

Jean (avec joie), vous croyez?

Marthe (à Jean). Et qu'est-oe que ça te fait?

Jean. Ça me fait plaisir, parce que, quand il y a du bruit, on ferme les boutiques, on ne fait plus rien, on a congé; et pour les garçons de magasin, c'est un dimanche de plus dans la semaine; et puis, c'est si amusant de courir les rues et de crier avec les autres! ....

Marthe. De crier .... quoi?

Jean. Est-ce que je sais? on crie toujours!

Marthe. Il suffit; remontez là-haut, et restez-y; vous ne sortirez plus d'aujourd'hui.

Jean (sortant). Quel ennui! .... il n'y a jamais de profits dans cette maison-ci!

Marthe (se retournant et voyant Raton qui pendant ce temps a pris son chapeau et s'est glisse derrière elle). En bien! toi, qui étais si occupé, où vas-tu donc?

Raton. Je vais voir ce que c'est.

Marthe. Et toi aussi?

Raton. N'as-tu pas déjà peur? . — Les femmes sont terribles! Je veux seulement savoir ce qui se passe, me mêler parmi les groupes des mécontents, et glisser quelques mots en faveur de la reine-mère.

Marthe. Et qu'as-tu besoin d'elle ou de sa protection? .... Quand on a de l'argent dans sa caisse, et nous en avons, on peut se passer de tout le monde; on n'a que faire des grands seigneurs, on est libre, indépendant, on est roi dans son magasin; reste dans le tien, c'est ta place!

Raton. C'est-à-dire que je ne suis bon à rien qu'à auner du quinze-seize?1 c'est-à-dire que tu déprécies le commerce?

Marthe. Moi, déprécier le commerce! moi, fille et femme de

1 Bourgeois était la dénomination dont se servaient les ouvriers, les domestiques, les garçons de boutique, etc., pour désigner leur maître; dans ce aras, le mot patron tend aujourd'hui à remplacer bourgeois.

1 Du fuimssseiMS était une étoffe large de quinze seizièmes d'aune.

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fabricant 1 moi, qui trouve que c'est l'état le plus utile au pays, la source de sa richesse et de sa prospérité! moi, enfin, qui ne vois rien de plus honorable et de plus estimable qu'un commerçant qui est commerçant! ..... Mais si lui-même rougit de son état, s'fl quitte son comptoir pour les antichambres, ce n'est plus ça ... . Et quand tu dis des bêtises comme homme de cour, je ne peux plus t'honorer comme marchand d'étoffes.

Raton. A merveille, madame Bâton Burkenstaff! Depuis que notre reine mène son mari, chaque femme du royaume se croit le droit de régenter le sien; .... et vous qui blâmez tant la cour, tous faites comme ellel

Mabthb. Eh, mordi! ne songez pas à la cour, qui ne songe pas à vous, et penses un peu plus à ce qui vous entoure. Êtes-voos donc si las d'être heureux? N'avez- vous pas un commerce qui prospère, des amis qui vous chérissent, une femme qui vous gronde, mais qui vous aime, un fils que tout le monde nous envierait, un fils qui est notre orgueil, notre gloire, notre avenir?

Raton. Ah? si tu te mets sur ce chapitre ....

Mabthb. Eh bien, oui! ... . voilà mon ambition, à moi, mon affaire d'État; je ne m'informe pas de ce qui se passe ailleurs; peu m'importe que la reine ait un favori ou n'en ait pas! que ce soit tel ambitieux qui règne ou bien tel autre! Oe qu'il m'importe de savoir, c'est si tout va bien chez moi, si l'ordre règne dans ma maison, si mon mari se porte bien, si mon fils est heureux; moi je ne m'occupe que de vous, de votre bien-être: c'est mon devoir. Que chacun fesse le sien .... Chacun son métier, comme on dit; et ... . voilà!

Raton (avec impatience). Eh! qui te dit le contraire?

Marthe. Toi, qui à chaque instant me donnes des inquiétudes mortelles; qui es tory ours à pérorer1 sur le pas* de ta boutique, à blâmer tout oe qu'on fait, ce qu'on ne fait pas; toi, à qui tes idées ambitieuses font négliger nos meilleurs amis .... Michelson, qui t'a invité tant de fois à aller le dimanche à sa campagne.*

Raton. Que veux-tu? .... un marchand de draps qui n'est rien dans l'État .... Car enfin, qu'est-ce qu'il est?

Marthe. U est notre ami; mais il te faut de la grandeur, de l'éclat. Cest encore par ambition que tu n'as pas voulu garder notre fils auprès de nous, où il aurait été si bien! et que tu Tas fait entrer auprès d'un grand seigneur, où4 il n'a éprouvé que des chagrins, dont il nous cache une partie.

. Raton. Est-il possible ! notre enfant .... notre fils unique!

il est malheureux!

Marthe. Et tu ne t'en es pas aperçu? Tu ne t'en doutais pas?

Raton. Oe sont là des affaires de ménage; .... moi je ne m'en mêlais pas, je comptais sur toi; j'ai tant 4' occupations! .... Et qu'est-ce qu'il veut? qu'est-ce qu'il lui faut? Est-ce de l'argent? Demande-lui combien .... Ou plutôt .... tiens, voilà la clef de ma caisse; donne-la-lui.

Marthe. Taisez-vous, le voici.

1 Bérarer: parler, discourir longuement et avec emphase.

2 C'estrà-dire: sur le seuil » Campagne pour: maison de campagne, viUa* * Che* qui ou chez lequel serait plus exact

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