scène m
BATON, MABTHE, ÊBIK, leur fils.
Éric (entrant vivement). Ah! c'est vous, mon père! ... je craignais
que vous ne fassiez sorti. Il y a quelque agitation dans la ville.
Raton. C'est ce qu'on dit; mais je ne sais pas encore de quoi il
s'agit, car ta mère n'a pas voulu me laisser aller. Raconte-moi cela,
mon garçon.
Éric. Ce n'est rien, mon père, rien du tout; mais U y a des moments où, même sans motifs, il vaut mieux agir avec prudence. Vous êtes le plus riche négociant du quartier, vous y êtes influent; tous ne craignez pas d'exprimer tout haut votre opinion sur la reine Matbilde et sur le favori. Ce matin encore, au palais ....
Mabthe. Est-il possible?
Éric. Ils pourraient finir par le savoir!
Raton. Qu'est-ce que ça me fiait? Je ne crains rien; je ne suis pas un bourgeois obscur, inconnu, et ce n'est pas un homme comme Raton Burkenstaff du Soleil d'Or qu'on oserait jamais arrêter. Ils le voudraient, qu'ils n'oseraient pas!
Éric (à demi-voix). C'est ce qui vous trompe, mon père; je crois qu'ils oseront.
Raton (effrayé). Hein! qu'est-ce que tu me dis là? ... Ce n'est pas possible.
Mabthe. J'en étais sûre, je le lui répétais encore tout à l'heure. Mon Dieu! mon Dieu! qu'est-ce que nous allons devenir?
Éric. Rassurez-vous, ma mère, et ne vous effrayez pas.
Raton (tremblant). Sans doute, tu es là à nous effrayer .... à t'effrayer sans raison; .... ça vous trouble, ça vous déconcerte, on ne sait plus ce qu'on fait, et dans un moment où l'on a besoin de son sangfroid .... Voyons, mon garçon, qui t'a dit cela? d'où le tiens-tu?
Értc. D'une source certaine, d'une personne qui n'est que trop bien instruite, et que je ne puis vous nommer; mais vous pouvez me croire.
Raton. Je te crois, mon enfant; et, d'après les renseignements positifs que tu me donnes làr, qu'est-ce qu'il faut faire?
Éric. L'ordre n'est pas encore signé, mais d'un instant à l'autre il peut l'être, et ce qu'il y a de plus simple et de plus prudent, c'est de quitter sans bruit votre maison, de vous tenir caché pendant quelques jours ....
Marthe. Et où cela?
Éric. Hors de la ville, chez quelque ami.
Raton (vivement). Chez Michelson, le marchand de drap .... Ce n'est pas là qu'on ira me chercher .... Un brave homme .... inoffensif .... qui ne se mêle de rien .... que de son commerce!
Mabthb. Vous voyez donc bien qu'il est bon quelquefois de se mêler de son commerce!
Éric (<Fun air suppliant). Eh! ma mère ....
Mabthe. Tu as raison! j'ai tort; ne songeons qu'à son départ.
Éric. H n'y a pas le moindre danger; mais n'importe, mon père, je vous accompagnerai.
Raton. Non, il vaut mieux que tu restes; car enfin, tantôt quand ils viendront, et qu'Os ne me trouveront plus, s'il y avait du bruit,
514 SCBIBE (1791-1861).
du tumulte, tu imposeras à ces gens-là, tu veilleras à la sûreté de nos magasins, et puis tu rassureras ta mère, qui est toute tremblante.
Marthe. Oui, mon fils, reste avec moL
Éric. Comme vous voudrez. (Apercevant Jean, qui descend Fe*calier.) Et au fait, il suffira de Jean pour accompagner mon père jusque chez Michelson. Jean, tu vas sortir.
Jean. Est-il possible? quel bonheur! Madame le permet?
Marthe. Sans doute, tu sortiras avec ton maître.
Jean. Oui, madame.
Eric. Et tu ne le quitteras pas.
Jean, Oui, monsieur Éric.
Raton. Et surtout de la discrétion; pasdebavardage,pasdecuriosité.
Jean. Oui, notre maître; il y a donc quelque chose?
Raton (à Jean, à demi-voix). La cour et le ministère sont furieux contre moi; on veut m'arrèter, m'incarcérer, m'emprisonnes peut-être pire ....
Jean. Ah bien, par exemple!1 je voudrais bien voir cela! Il y aurait un fameux bruit dans le quartier, et vous m'y verriez, notre maître; vous verriez quel tapage; madame m'entendra crier.
Raton. Taisez-vous, Jean, vous êtes trop vif.
Marthe. Vous êtes un tapageur.
Éric. Et du reste, ta bonne volonté sera inutile; car il n'y aura rien.
Jean (tristement et à part). H n'y aura rien .... Tant pis! moi qui espérais déjà du bruit et des carreaux cassés!
Raton (qui pendant ce temps a embrassé sa femme et son fils). Adieu! .... adieu!
La scène suivante est remplie par un entretien confidentiel entre Éric et sa mère. Celle-ci demande la cause de l'inquiétude qu'elle croit avoir remarquée en lui depuis quelque temps. Eric lui confie son secret. Un jeune gentilhomme orgueilleux, son rival, Ta offensé et refuse de lui rendre raison, parce que lui, Eric, n'est ni noble ni officier. Afin de pouvoir venger son honneur, il vient de solliciter et d'obtenir un brevet de lieutenant. L'entretien entre la mère et le fils est interrompu par Jean, le garçon de boutique.