FRAGMENT DU TROISIÈME CHANT : LES PXRAMID8S
C'était l'heure où jadis l'aurore au feu précoce Animait de Memnon l'harmonieux colosse;1 Elle se lève encor sur les champs de Memphis, Hais la voix est éteinte aux lèvres de son fils; Les siècles Font vaincu: l'œil reconnaît à peine Le géant de granit, étendu sur l'arène; D semble un de ces rocs que, de sa forte maiu, La nature a taillés en simulacre humain! L'Arabe en ce moment, le front dans la poussière, Saluait l'Orient, berceau de la lumière; Elle dorait déjà les vieux temples d'Isis, Et les palmiers lointains des fraîches oasis; Une blanche vapeur, lentement exhalée, Traçait le cours du Nil dans sa longue vallée: Le brouillard fuit; alors apparaissent aux yeux Ces monts où Pharaon dort avec ses aïeux; Sur l'océan de sable, archipel funéraire, Os gardent dans leurs flancs un poudreux reliquaire, Et, cercueils immortels de ce peuple géant, Élèvent jusqu'aux oieux la pompe du néant. Cependant le tambour, au roulement sonore, Annonce que l'armée arrive avec l'aurore: A l'aspect imprévu des merveilleux débris, Un saint recueillement pénétra les esprits; Et nos fiers bataillons, par des cris unanimes, Des tombeaux de Ohéops saluèrent les cimes. Inspiré par ces lieux, le chef parle, et ses mots Dans. l'armée attentive ont trouvé mille échos: 'Soldats, l'heure est venue où votre forte épée Doit briser de Mourad la puissance usurpée: Des tyrans Mamelouks le dernier jour a lui! Dans le feu du combat songeons tous aujourd'hui Que, sur ces monuments si vieux de renommée, Quarante siècles morts contemplent notre armée!* Il a dit; aux longs cris qui résonnent dans l'air, Se mêle un bruit d'airain froissé contre le fer: Et ce fracas guerrier, perçant la plaine immense, Révèle à Hourad-Bey les soldats de la France.
Le chef des Mamelouks, de leur approche instruit, Sur les dunes de sable a campé cette nuit; Embabeh voit briller sur la cime des tentes L'étendard du Prophète aux crinières flottantes! Et ce camp populeux, sur les hauteurs tracé, Semble un vaste croissant de canons hérissé.
l On sait aujourd'hui que le monument égyptien appelé par les Grecs <to nom de Meimm, était une statue dn roi Aménophis T£k 0. PIM», JfaMMf * Uttératmi frmtçuisi. 10* M. 85
646 BABTHÉLIMT (1796-186?) ET MÉET (11*8-1866).
Là veillent les spahis, les fougueux janissaires, Des peuples d'Occident éternels adversaires: Dix mille Mamelouks, au vol précipité, Du désert sablonneux couvrent la nudité; D'autres du Nil voisin ont bordé le rivage: Us refoulent à gauche une horde sauvage De Grecs, d'Arméniens, de Oophtes demi-nus, D'Africains arrivés de pays inconnus:
De paisibles fellahs1 tourbe indisciplinée. Par la peur du bâton au péril condamnée; D'Arabes vagabonds que l'espoir du butin Autour des Mamelouks rallia ce matin:
Ces nomades soldats pressent leurs rangs timides Des tentes de Mourad au pied des pyramides.
Bonaparte s'avance, et son regard si prompt De la ligne ennemie a mesuré le front; Son génie a jugé le combat qui s'apprête, Un plan vainqueur jaillit tout armé de sa tète: D'agiles messagers, sous les canons tonnants, Portent l'ordre du chef à tous ses lieutenants, Et bientôt à leur voix l'obéissante armée En six carrés égaux dans la plaine est formée.*
D'épouvantables cris ont troublé le désert; De l'enceinte du camp, sous leurs pas entr'ouvert. Des hauteurs d'Embabeh, peuplé de janissaires, Accourent au galop Mourad et ses vingt frères: Déjà le Bey superbe a parcouru trois fois Les rangs des Mamelouks alignés à sa voix: Qu'il est brillant d'orgueil! Jamais fils de Prophète N'avait paru plus beau sous son habit de fête; Une aigrette mobile, aux rubis ondoyants, Orne son turban vert, respecté des croyants; Sur sa mâle poitrine, où le Croissant éclate. Pendent les boutons d'or de sa veste écarlate: Un large cachemire, en ceinture roulé, Supporte un atagan' au fourreau ciselé; Sa main brandit un sabre, et sur la haute selle, D'un double pistolet la poignée étincelle.
Comme le vent de feu, dont les immenses ailes, Du* mobile désert tourmentant les vallons, Précipitent l'arène en larges mamelons; Ainsi des Musulmans l'impétueuse masse Du Nil aux rangs chrétiens a dévoré l'espace.
1 Paysans et cultivateurs en Egypte.
2 A la bataille des Pyramides, Bonaparte forma son armé* en ®* carrés, et contre eux vinrent se briser toutes les charges des Mamelon»- Pendant l'action, il était visible à tous les yeux, au centre du carré de Dugua. (Note des auteurs.) * Atagan ou yatagan, sorte de coutelas tare.
NAPOLÉON BN ÉOYPT1 (m« CHANT). 547
On dit qu'au premier choc de ces fiera circoncis,
Les vieux républicains pâlirent, indécis I1
Jamais dans l'Italie, aux glorieuses rires,
Ni les Germains couverts de cuirasses massives,
Ni des légers Hongrois les poudreux tourbillons,
N'avaient d'un pareil choc heurté nos bataillons.
La profonde colonne, un instant ébranlée!
Vit le fer de Mourad luire dans la mêlée;
Mais, à la voix des chefs, déjà les vétérans
Sur la ligne rompue ont rétabli les rangs.
Ainsi, dans ces marais où les hardis Bataves
A l'Océan conquis imposent des entraves,
Quand la vague, un moment, par de puissants efforts,
De son premier domaine a ressaisi les bords,
LThomme accourt, et bientôt une digue nouvelle
Montre aux flots repoussés la barrière éternelle.
Dites quel fut le chef qui, sur ses régiments, Vit luire le premier les sabres ottomans. Toi, vertueux Desaixl' au point d'être entamée, Déjà ton dévoûment nous sauvait une année. Dans les carrés voisins, le soldat raffermi, Du même front que toi regarde l'ennemi; Il revient plus terrible, et, dans la plaine immense, Sur six points isolés le combat recommence. D$à les Mamelouks, lancés de toutes parte, Assiègent des chrétiens les mobiles remparts; Tantôt, pressant le vol du coursier qui le porte, Mourad devant les rangs passe avec son escorte, Et le geste insolent du hardi cavalier Provoque le plus brave en combat singulier; Tantôt sa voix, pareille à l'ouragan qui tonne, De tous les Mamelouks formant une colonne, Sous la ligne de feu les pousse en bonds égaux, Et cet amas confus d'hommes et de chevaux Résonne sur le fer des carrés intrépides, Gomme un bloc de granit tombé des pyramides; Partout la baïonnette et les longs feux roulants, Des fougueux Mamelouks arrêtent les élans; Et, telle qu'un géant sous la cotte de maille, L'armée offre partout sa puissante muraille.
1 Le premier choc des Mamelouks contre les carrés fut si terrible que le courage des Français en fut ébranlé un instant; c'est ce qui nous a été raconté par plusieurs acteurs de ce magnifique drame. (Note des auteurs.)
2 Desaix, né en 1768, d'une famille noble, adopta les principes de la révolution, se signala en plusieurs occasions et fut promu au grade de général de division. 11 montra beaucoup de bravoure et d'habileté en Egypte, se rendit, après la bataille des Pyramides, maître de la Haute-Egypte et y exerça le commandement militaire avec tant de modération et d'équité, que les musulmans l'appelaient le SuUan juste. Il mourut glorieusement i Marengo, le 14 juin 1800.
£48 BABTHÉLKMT (1796-1867) ET MÉBY (1796-1866).
Gloire à Napoléon! on dirait que son bras
Par des chaînes de fer a lié ses soldats,
Et que son art magique, en ces plaines mouvantes,
A bâti sur le rec six redoutes vivantes.
Français et Mamelouks, tous ont les yeux sur lui;
Au centre du combat, qu'il est grand aujourd'hui!
Sur son cheval de- guerre il commande, et sa tète,
Sublime de repos, domine la tempête:
Mourad Ta reconnu. »Bey des Francs, lui dit-il,
Sors de tes murs de fers, viens sur les bords du Nil;
Et là, seuls, sans témoins, que notre cimeterre
Dans un combat à mort dispute cette terre!*
A ces cris de Mourad, vingt braves réunis
Frémissent de laisser tant d'affronts impunis;
A leur tête Junot,1 Lannes,9 Berthier,8 La Salle,4
Du centre aux ennemis vont franchir l'intervalle;
En même temps, au flanc des bataillons froissés,
Six mille Mamelouks tombent à flots pressés;
C'est l'heure déoisive: un signal militaire
Tonne, et, comme l'Etna déchirant son cratère,
L'angle s'ouvre, et soudain, sur les rangs opposés,
Le canon a vomi ses arsenaux brisés;
Les grêlons, échappés à leur bouche qui gronde,
Volent avec le feu dans la masse profonde,
Et sous les pieds sanglants de six mille chevaux,
La mitraille a passé comme une immense faux.
Jour de mort et de deuil, où l'Egypte étonnée
Vit de ses Mamelouks l'élite moissonnée!
A ses plus braves, chefs Mourad a survécu;
Quel œil reconnaîtrait le superbe vaincu?
Sous la poudre et le sang qui sillonnent sa face,
On voit briller encore une farouche audace;
Haletant de fatigue, il ne tient qu'à demi
Le tronçon d'un damas brisé sur l'ennemi,
Et quitte en soupirant ces plaines funéraires,
Qu'inonda sous ses yeux le sang de ses vingt frères.
1 Junot (1771—1818), duc d'Àbrantès, fit, en 1805, la conquête du Portugal, dont il resta gouverneur, et prit part à la guerre d'Esp#e (1810) et à celle de Russie (1812). Sa femme, la duchesse d'Abrantès, a écnt sur l'empire des Mémoires pleins d'intérêt.
* Lannes (1769—1809), duc de Montebello, maréchal de l'Empire, se distingua dans les batailles d'Austerlite (1805), de Jéna (1806), d'Eylau. de Friedland (1807), et mourut des suites d'une blessure reçue à Essling Q0\
» Berthier (1758—1815), maréchal de l'Empire, prince de Neuchât^ et prince de Wagram.
* La Salle (1775—1809), périt sur le champ de bataille de Wagrim après avoir été nommé général de division.