COUP D'ÉTAT DU 18 ET DU 19 BRUMAIRE. LE DIBEOTOOLE ET LA
CONSTITUTION DE L'AN m BENTEBSÉS PAS BONAPARTE.
(Bistoire de la Révolution, ckapitn UH).
Bonaparte avait appris en Orient, par son frère Lucien1 et quelques autres de ses amis, l'état des affaires en France et le déclin du gouvernement directorial. Son expédition avait été brillante, mais sans résultat. Après avoir battu les Mamelouks et ruiné leur domination dans la basse et dans la haute Egypte, il s'était avancé en Syrie; mais le mauvais succès du siège de Saint-Jean-d'Acre9 l'avait contraint de retourner dans sa première conquête. C'est là qu'après avoir défait une armée ottomane sur le rivage d'Aboukir, si fatal une année auparavant à la flotte française,3 il se décida à quitter cette terre de déportation et de renommée, pour faire servir à son élévation la nouvelle crise de la France. Il laissa le général Eléber pour commander l'armée d'Orient, et traversa, sur une frégate, la Méditerranée, couverte de vaisseaux anglais. H débarqua à Fréjus le 17 vendémiaire4 an Vin (9 octobre 1799), dix-neuf jours après la bataille de Berghen, remporté par Brune sur les Anglo-Russes du duc d'York, et quatorze jours après celle de Zurich remportée par Masséna sur les Austro-Russes de Korsakoff et de Suwaroff. H parcourut la France, des côtes de la Méditerranée à Paris, en triomphateur. Son expédition, presque fabuleuse, avait surpris et occupé les imaginations et avait encore ajouté à sa renommée, déjà si grande par la conquête de l'Italie. Ces deux entreprises l'avaient mis hors de ligne avec les autres généraux de la république. L'éloignement du théâtre sur lequel il avait combattu lui avait permis de commencer sa carrière d'indépendance et d'autorité. Général victorieux, négociateur avoué et obéi, créateur de républiques, il avait traité tous les intérêts avec adresse, toutes les croyances avec modération. Préparant de loin ses destinées ambitieuses, il ne s'était fait l'homme d'aucun système, et il les avait tous ménagés pour s'élever de leur consentement. Il avait entretenu cette pensée d'ursurpation dès ses
1 Lucien Bonaparte: voyez page 472, note 2.
2 Défendu par les Anglais sous les ordres de Sir Sidney Smith.
8 En 1798, il se livra à Aboukir une bataille navale où l'amiral anglais Nelson détruisit la flotte française.
4 Le calendrier républicain fixait le commencement de l'année an 22 septembre (1792), époque de la fondation de la république et donnait aux douze mois les noms suivants: Vendémiaire, brumaire, frimaire pour l'automne; nivôse, pluviôse, ventôse pour l'hiver; germinal, floréal, prairial pour le printemps; messidor, thermidor, fructidor pour Tété.
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victoires d'Italie. Au 18 fructidor, si le Directoire1 avait été vaincu par les Conseils, il se proposait de marcher contre ces derniers avec son armée, et de saisir le protectorat de la république. Après le 18 fructidor, voyant le Directoire trop puissant et l'inaction continentale trop dangereuse pour lui, il accepta l'expédition d'Egypte, afin de ne pas déchoir et de n'être pas oublié. A la nouvelle de la désorganisation du Directoire, au 30 prairial, il se rendit en toute hâte sur le lieu des événements.
Son arrivée excita l'enthousiasme de la masse modérée, de la Dation; il reçut des félicitations générales, et il fut aux enchères des partis, qui voulurent tous le gagner. Les généraux, les directeurs, les députés, les républicains même du Manège1 le virent et le sondèrent. On lui donna des fêtes et des repas; il se montrait grave, simple, peu empressé et observateur; il avait déjà une familiarité supérieure ei des habitudes involontaires de commandement. Malgré son défaut d'empressement et d'ouverture, il avait un air assuré, et on apercevait en lui une arrière-pensée de conspiration. Sans le dire, il le laissait deviner, parce qu'il faut toujours qu'une chose soit attendue pour qu'elle se fasse. Il ne pouvait pas s'appuyer sur les républicains du Manège, qui ne voulaient ni d'un coup d'État, ni d'un dictateur; et Sieyès* craignait avec raison qu'il ne fut trop ambitieux pour entrer dans ses vues constitutionnelles: aussi Sieyès hédta-t-il à s'aboucher avec lui. Mais enfin, pressés par des amis communs, ils se virent et se concertèrent. Le 15 brumaire, ils arrêtèrent leur plan d'attaque contre la constitution de l'an DI. Sieyès se chargea de préparer les conseils par les commissions des inspecteurs, qui avaient en lui une confiance illimitée. Bonaparte dut gagner les généraux et les divers corps de troupes qui se trouvaient à Paris, et qui montraient beaucoup d'enthousiasme et de dévouement pour sa personne. On convint de convoquer, d'une manière extraordinaire, les membres les plus modérés des conseils; de peindre aux Anciens les dangers publics; de leur demander, en leur présentant l'imminence du jacobinisme, la translation du corps législatif à Saint- Cloud* et la nomination du général Bonaparte au commandement de la force armée, comme le seul homme qui pût sauver la patrie; d'obtenir ensuite, au moyen du nouveau pouvoir militaire, la désorganisation du Directoire et la dissolution momentanée du corps législatif, L'entreprise fut fixée au 18 brumaire (9 novembre), an matin.
Pendant ces trois jours, le secret fût fidèlement gardé. Barras, Moulins et Gohier, qui formaient la majorité du Directoire, dont Gohier était alors président, auraient pu, en prenant l'avance sur
1 D'après la constitution en vigueur alors (celle de l'an HE), xm Directoire composé de cinq membres exerçait le pouvoir exécutif; deux Conseils, celui ta Anciens et celui des Cinq-Cents, se partageaient le pouvoir législatif.
2 C'est-à-dire les républicains extrêmes, dont le club s'assemblait dans un manège.
» L'abbé Sieyès (prononces si-èse), né en 1748, mort en 1880, joua dès 1789 un rôle important dans la révolution française. Il était alors, membre da Directoire et l'antagoniste du directeur Barras.
4 Petite ville près de Paris. Le nom de Saint-Cloud vient de dodoald.
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les conjurés, comme au 18 fructidor, déjouer leur coup d'État Mais ils croyaient à des espérances de leur part, et non à dee projets arrêtés. Le 18 au matin, les membres des Anciens forent convoqués d'une manière inusitée par les inspecteurs; ils se rendirent aux Tuileries et entrèrent en séance vers les sept heures, sous la présidence de Lemercier. Cornudet, Lebrun et Fargues, trois des conjurés les plus influents dans le Conseil, présentèrent le tableau le plus alarmant de la situation publique: ils assurèrent que les Jacobins venaient en foule à Paris de tous les départements: qu'ils voulaient rétablir le gouvernement révolutionnaire, et que la terreur ravagerait de nouveau la république, si le Conseil n'avait pas le courage et la sagesse d'en prévenir le retour. Un antre conjuré, Régnier (de la Meurthe), demanda aux Anciens, déjà ébranlée, qu'en vertu du droit que leur conférait la constitution, ils transférassent le corps législatif à Saint-Cloud, et que Bonaparte, nommé par eux commandant de la 17« division militaire, fût chargé de la translation. Soit que le conseil entier fût complice de cette manœuvre, soit qu'il fût frappé d'une crainte réelle, d'après une convocation si précipitée et des discours si alarmants, il accorda tout ce que les conjurés demandèrent.
Bonaparte attendait avec impatience le résultat de cette délibération, dans sa maison, rue Ohantereine; il était entouré de généraux, du commandant de la garde du Directoire, Lefebvre, et de trois régiments de cavalerie, qu'il devait passer en revue. Le décret du Conseil des Anciens, rendu à huit heures, lui fut apporté à huit heures et demie par un messager d'État. 11 reçut les félicitations de tous ceux qui formaient son cortège: les officiers tirèrent leurs épées en signe de fidélité. Il se mit à leur tête, et Us marchèrent aux Tuileries; il se rendit à la barre du Conseil des Anciens, prêta serment de fidélité, et nomma pour son lieutenant Lefebvre, chef de la garde directoriale.
Néanmoins ce n'était là qu'un commencement de succès. Bonaparte était chef du pouvoir armé; mais le pouvoir exécutif du Directoire et le pouvoir législatif des Conseils existaient encore. Dans la lutte qui devait infailliblement s'établir, il n'était pas sûr que la grande et jusque-là victorieuse force de la révolution ne l'emportât point. Sieyès et Roger-Ducos se rendirent du Luxembourg an camp législatif et militaire des Tuileries, et donnèrent leur démission. Barras, Moulins et Gohier, avertis de leur côté, mais un peu tard, de ce qui se passait, voulurent user de leur pouvoir, et s'assurer de leur garde; mais celle-ci, ayant reçu par Bonaparte communication du décret des Anciens, refusa de leur obéir. Barras, découragé, envoya sa démission, et partit pour sa terre de Gros-Bois. Le Directoire fût dissous de fait, et il y eut un antagoniste de moins dans la lutte. Les Cinq-Cents et Bonaparte restèrent seuls en présence.
Le décret du Conseil des Anciens et les proclamations de Bonaparte furent affichés sur les murs de Paris. On apercevait dans cette grande ville l'agitation qui accompagne les événements extraordinaires. Les républicains éprouvaient, non sans raison, de se-
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rieuses alarmes pour la liberté. Mais lorsqu'ils témoignaient des craintes sur lés desseins de Bonaparte, dans lequel ils voyaient un (Jésar ou un OromtoelL on leur répondait par ces paroles du général lui-même: Mauvais rôles, râles usés, indignes d'un homme de sens quand Us ne le seraient pas cTun homme de bien. Ce serait une pensée sacrilège que celle (F attenter au gouvernement représentatif, dans U siècle des lumières et de la liberté/ Il n'y aurait qu'un fou qui voulût de gaité de coeur faire perdre la gageure de la république centre la royauté, après V avoir soutenue avec quelque gloire et quelques périls. Cependant l'importance qu'il s'accordait dans ses proclamations était de mauvais augure. Il reprochait au Directoire la situation de la France d'une manière tout à fait extraordinaire. — „Qu'ave&-vous fait, disait-il, de cette France que je vous ai laissée si brûlante? Je vous ai laissé la paix, j'ai retrouvé la guerre; je vous ai laissé des victoires, j'ai retrouvé des revers; je vous ai lissé les millions d'Italie, et j'ai trouvé partout des lois spoliatrices et la misère. Qu'avez-vous fait de cent mille Français que je connaissais, tous mes compagnons de gloire? Ils sont morts .... Cet état de choses ne peut durer; avant trois ans il nous mènerait au despotisme." — C'était la première fois, depuis dix années, qu'un homme rapportait tout à lui seul, qu'il demandait compte de la république comme de son propre bien. On est douloureusement surpris en voyant un nouveau venu de la révolution s'introduire dans l'héritage, si laborieusement acquis, de tout un peuple.
Le 19 brumaire, les membres des conseils se rendirent à Saint- Ckrod. Sieyès et Roger-Ducos accompagnèrent Bonaparte sur ce nouveau champ de bataille; ils étaient allés à Saint -Cloud dans l'intention de soutenir les desseins des conjurés. Sieyès, qui entendait la tactique des révolutions, voulait, pour assurer les événements, qu'on arrêtât provisoirement leurs chefs, et qu'on n'admît dans les conseils que la masse modérée: mais Bonaparte s'y était refusé. Il n'était pas un homme de parti; et, n'ayant agi et vaincu jusque-là qu'avec des régiments, il croyait entraîner des conseils législatifs comme une armée, par un mot d'ordre. La galerie de Mars avait été préparée pour les Anciens; l'Orangerie, pour les Cinq-Cents. Une force armée considérable entourait le siège de la législature, comme la multitude, au 2 juin, entourait la Convention. Les républicains, réunis en groupes dans les jardins, attendaient l'ouverture des séances; ils étaient agités d'une généreuse indignation contre la. brutalité militaire dont ils étaient menacés; ils se communiquaient leurs projets de résistance. Le jeune général, suivi de quelques grenadiers, parcourait les cours et les appartements; et se livrant prématurément à son caractère, il disait, comme le vingtième roi d'une dynastie: „Je ne veux plus de factions; il faut que cela finisse; je n'en veux plus absolument." Vers deux heures après midi, les Conseils se réunirent dans leurs salles respectives au bruit des instruments, qui exécutaient la Marseillaise.
Dès que la séance est ouverte, Emile Oaudin, l'un des conjurés, monte à la tribune des Cinq-Cents. H propose de remercier le Conseil des Anciens des mesures qu'il a prises, et de le faire
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expliquer1 sur le moyen de sauver la république. Cette motion devient le signal du plus violent tumulte, de tous les coins de la salle s'élèvent des cris contre Gaudin. Les députés républicains assiègent la tribune et le bureau que présidait Lucien Bonaparte. Les conjurés Cabanis, Boulay (de la Meurthe), Ghasal, Gaudin etc., pâlissent sur leurs bancs. Après une longue agitation, au milieu de laquelle personne ne peut se faire entendre, le calme se rétablit un moment, et Delbred propose de renouveler le serment à la constitution de Tan m. Aucune voix ne s'élevant contre cette motion, qui devenait capitale dans une pareille conjoncture, le serment est prtté avec unanimité etunaccentd'enthousiasmequioompromettentlacoiguration.
Bonaparte, instruit de ce qui se passait aux Cinq-Cents et placé dans l'extrême péril d'une destitution et d'une défaite, se présente an Conseil des Anciens. Il était perdu si ce dernier, qui penchait pour la conjuration, était entraîné par l'élan du Conseil des Cinq-Cents. » Représentants du peuple, leur dit-il, vous n'êtes point dans des circonstances ordinaires; vous êtes sur un volcan. Hier j'étais tranquille, lorsque vous m'avez appelé pour me notifier le décret de translation, et me charger de l'exécuter. Aussitôt j'ai rassemblé mes camarades; nous avons volé à votre secours. Eh bien! aujourd'hui on m'abreuve de calomnies I On parle de César, on parle de Cromwell, on parle de gouvernement militaire! Si j'avais voulu opprimer la liberté de mon pays, je ne me serais point rendu aux ordres que vous m'avez donnés; je n'aurais pas eu besoin de recevoir cette autorité de vos mains. Je vous le jure, représentants du peuple, la patrie n'a pas de plus zélé défenseur que moi; mais c'est sur vous seuls que repose son salut. Il n'y a plus de gouvernement: quatre des directeurs ont donné leur démission, le cinquième (Moulins) a été mis en surveillance pour sa sûreté; le Conseil des Cinq-Cents est divisé: il ne reste que le Conseil des Anciens. Qu'il prenne des mesures, qu'il parle; me voilà pour exécuter. Sauvons la liberté, sauvons l'égalité.* — Un membre républicain, Linglet, se leva alors et lui dit: „ Générai nous applaudissons à ce que vous dites: jurez donc avec nous obéissance à la constitution de Tan m, qui peut seule maintenir la république. u — C'en était fait de lui, si cette proposition eût été accueillie comme aux Cinq-Cents. Elle surprit le Conseil et Bonaparte fut un instant déconcerté. Hais il reprit bientôt: „La constitution de l'an m, vous n'en avez plus. Vous l'avez violée au 18 fructidor; voua l'avez violée au 23 floréal; vous l'avez violée au 30 prairial. La constitution! elle est invoquée par toutes les factions, et elle a été violée par toutes; elle ne peut être pour nous un moyen de salut, parce qu'elle n'obtient plus le respect de personne; la constitution violée, il faut un autre pacte, de nouvelles garanties.*4 — - Le conseil applaudit aux reproches que lui adressait Bonaparte, et il se leva en signe d'approbation.
Bonaparte, trompé par le succès facile de sa démarche auprès des Anciens, croit que sa présence seule apaisera le conseil orageux
1 Le faire expliquer se dit, avec ellipse du pronom réfléchi, an lien de le faire s'expliquer. Cette ellipse euphonique est .approuvée par le Dictionnaire de l'Académie.