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HISTOIRE DE LA RÉVOLUTION (CHAPITRE UH

des Cinq-Cents. Il s'y rend à la tête de quelques grenadiers, qu'il laisse à la porte, mais du côté intérieur de la salle, et il s'avance seul, le chapeau bas. A l'apparition des baïonnettes, tout le conseil se lève d'un mouvement subit. Les législateurs, croyant que son entrée est le signal de la violence militaire, poussent en même temps le cri de: Hors la loi! à bas le dictateur! — Plusieurs membres s'élancent à sa rencontre; et le républicain Bigonet, le saisissant par le bras: „Que faites- vous? lui dit-il, téméraire! Retirez-vous; vous violez, le sanctuaire des lois." Bonaparte pâlit, se trouble, recule, et il est enlevé par les grenadiers qui lui avaient servi d'escorte.

Son éloignement ne fit point cesser la tumultueuse agitation du Conseil. Tous les membres parlaient à la fois, tous proposaient des mesurée de salut public et de défense. On accablait Lucien Bonaparte de reproches; celui-ci justifiait son frère, mais avec timidité. Il parvint, après de longs efforts, à monter à la tribune pour inviter le Conseil à juger son frère avec moins de rigueur. Il assura qu'il n'avait aucun dessein contraire à la liberté; il rappela ses services. Mais aussitôt plusieurs voix s'élevèrent et dirent: U vient d?en perdre tout le prix; à bas le dictateur! à bas les tyrans! — Le tumulte devint alors plus violent que jamais, et l'on demanda la mise hors la Un du général Bonaparte. — *Quoi! dit Lucien, vous voulez que je prononce la mise hors la loi contre mon frère? — Oui, oui, le hors la loi, voilà pour les tyrans." — On proposa et on fit mettre aux voix, au milieu de la confusion, que le conseil fût en permanence, qu'il se rendit sur-le-champ dans son palais à Paris; que les troupes rassemblées à Saint-Oloud fissent partie de la garde du corps législatif; que le commandement en fût confié au général Bernadotte. Lucien étourdi par toutes ces propositions et par la mise hors la loi, qu'il crut adoptée comme les autres, quitta le fauteuil, monta à la tribune et dit dans la plus grande agitation: «Puisque je n'ai pu me faire entendre dans cette enceinte, je dépose, avec un sentiment profond de dignité outragée, les marques de la magistrature populaire.44 — Il se dépouilla en même temps de sa toque, de son manteau et de son éoharpe.

Cependant Bonaparte avait eu quelque peine, au sortir du Conseil. des Cinq-Cents à se remettre de *on trouble. Peu accoutumé aux scènes populaires, il était vivement ébranlé. Ses officiers l'entourèrent, etSieyès, qui avait plus d'habitude des /évolutions, conseilla de ne point perdre de temps et d'employer la force. Le général Lefebvre donna aussitôt l'ordre d'enlever Lucien du Conseil. Un détachement entra dans la salle, se dirigea vers le fauteuil qu'occupait de nouveau Lucien, le prit dans ses rangs, et retourna avec lui au milieu des troupes. Dès que Lucien fut sorti, il monta à cheval à côté de son frère et quoique dépouillé de son caractère légal, il harangua les troupes comme président. De concert avec Bonaparte il inventa 1& fable, si répétée depuis, des poignards levés sur le général dans le Conseil des Cinq-Cents, et il s'écria: „ Citoyens soldats, le président du Conseil des Cinq-Cents vous déclare que l'immense majorité de ce Conseil est dans ce moment sous la terreur de quelques représentants à stylets qui assiègent la tribune, présentent la mort à leurs collègues et enlèvent les délibérations les plus affreuses! .... Général, et vous

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soldats, et tous tous, citoyens, vous ne reconnaîtrez pour législateurs de la France que ceux .qui vont se rendre auprès de moil Quant à ceux qui resteraient dans l'Orangerie, que la force les expulse. Ces brigands ne sont plus les représentants du peuple, mais les représentants du poignard." — Après cette furieuse provocation adressée aux troupes par un président conspirateur, qui, selon l'usage, calomniait ceux qu'il voulait proscrire, Bonaparte prit la parole. „Soldate, dit-il, je vous ai menés à la victoire, puis-je compter sur vous? — Oui! oui! vive le général! — Soldats, on avait lieu de croire que le Conseil des Cinq-Cents sauverait la patrie, il 6e livre, an contraire, à des déchirements; des agitateurs cherchent à le soulever contre moi! Soldats, puis-je compter sur vous? — Oui! oui! vive Bonaparte! — Eh bien! je vais les mettre à la raison.14 — Il donna aussitôt à quelques officiers supérieurs qui l'entouraient Tordre de mire évacuer la salle des Cinq-Cents.

Le Conseil, depuis le départ de Lucien, était en proie à une anxiété extrême, et à la plus grande irrésolution. Quelques membres proposaient de sortir en masse, et d'aller à Paris chercher un abri an milieu du peuple. D'autres voulaient que la représentation nationale n'abandonnât point son poste, et qu'elle y bravât les outrages de la force. Sur ces entrefaites, une troupe de grenadiers entre dans la salle, y pénètre lentement, et l'officier qui la commandait notifie an Conseil Tordre de se disperser. Le député Prudhon rappelle l'officier et ses soldats au respect des élus du peuple; le général Jourdan leur fait envisager aussi Ténormité d'un pareil attentat. Cette troupe reste un moment indécise, mais un renfort entre en colonne serrée. Le général Leclero s'écrie: „Au nom du général Bonaparte, le Corps législatif est dissous; que les bons citoyens se retirent. Grenadiers, en avant!" — Des cris d'indignation s'élèvent de tous les bancs de la salle, mais ils sont étouffés par le bruit des tambours. Les grenadiers s'avancent dans toute la largeur de l'Orangerie, avec lenteur et en présentant la baïonnette. Ds chassent ainsi devant eux les législateurs, qui font entendre encore en sortant le cri de Vive la république! A cinq heures et demi, le 19 brumaire an VUE (10 novembre 1799), il n'y eut plus de représentation.1

1 Notre auteur ne dit pas que les représentants, tout en criant Vive la république! sautaient par les fenêtres de l'Orangerie, ce qui, du reste, ne présentait aucune espèce de daîiger, ces fenêtres donnant presque de plein pied sur une terrasse.

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