‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 402 sur 514 · MALESHERBES · texte numérisé non relu

MALESHERBES

(Revue des Deux Mondes, avril 1866.)

Lamoignon de Malesherbes était l'arrière-petit-fils du premier président du parlement de Paris sous Louis XIV, de M. de Lamoignon, l'ami de tous les grands hommes du siècle de Louis XIV, et. leur égal par son grand esprit, au dire des contemporains. Son fils, M. de Lamoignon, avocat-général, fut aussi célèbre que son père par son talent et par son amour des lettres. Le fils enfin de celui-ci, M, Lamoignon de Blancménil, moins distingué que son père et son aïeul, fut cependant chancelier de France après d'Aguesseau. C'était un hommage rendu à son nom, et il le méritait par son caractère: il avait ce respect de la justice et ce culte éclairé des lettres qui avaient fait la gloire de sa famille. Ces traditions d'honneur et de goût soutiennent l'homme mieux que ne le ferait souvent le plus grand esprit du monde. Pendant qu'il était chancelier, M. le maréchal de Belle- Isle proposa dans le conseil de décréter la peine de mort contre les auteurs, vendeurs et colporteurs d'ouvrages réputés mauvais et dangereux. M. de Blancménil s'y opposa vivement et termina la discussion en s'écriant d'un ton ferme et élevé: »Non, monsieur, on ne se joue pas ainsi de la vie des hommes; apprenons à mieux proportionner les peines à la nature et à la gravité des délits.*

Chez les Lamoignon, les vertus publiques s'appuyaient sans effort sur les vertus privées, et l'homme valait le magistrat. En 1770, au moment de la destruction des parlements, M. de Blancménil fut exilé à Malesherbes,1 et M. de Maupeou fut nommé garde des sceaux. M. de Maupeou, l'auteur de cette révolution dans la constitution de la magistrature en France, voulait être chancelier; et pour cela il fallait que M. de Blancménil donnât sa démission, parce que la dignité de chancelier était inamovible. Il la lui fit demander par un grand seigneur qui vint à Malesherbes et représenta à M. de Blancménil que, s'il ne donnait pas sa démission, le roi irrité l'exilerait fort loin et séquestrerait ses rentes et ses pensions, qui faisaient sa seule fortune. M. de Blancménil, après l'avoir entendu, lui répondit qu'il ne pouvait s'expliquer qu'en présence de ses enfants; il les fit appeler. •Mes enfante, leur dit-il, voilà monsieur qui me demande ma démission, dont M. de Maupeou a besoin pour être nommé chancelier. Pensez-vous que je doive la donner? — Non, mon père, répondit l'un d'eux pour les autres; quand on est chancelier de France, et qu'on n'a rien à se reprocher, on meurt avec oe titre. — Mais il ajoute que le roi ne me laissera pas à Malesherbes, et qu'on m'enverra dans quelque lieu fort éloigné où je serai seul. — Mon père, nous vous suivrons tous, et partout où nous serons avec vous, nous* vous ferons trouver Malesherbes. — H dit encore qu'on séquestrera mes rentes, qu'on me retirera mes pensions, et qu'alors je n'aurai plus de quoi subsister. — Ah! mon père, dirent-ils tous ensemble en se précipitant dans ses

» Mnlmkêrbes est le nom d'une petite ville et d'un château, dans le département du Loiret, jadis le titre d'une seigneurie qui appartenait à ia famille de Lamoignon. — Ne pas confondre le jurisconsulte et homme d'Etat Maleêherbeê avec le poète Malherbe; voyez V Introduction, p. XLV.

588 SAIKT-UÂBC OISABDIN 0801-18?*).

bras, tout ce que nous avons n'est-il pas votre bien? — Vous le voyez, monsieur, reprit M. de Blancménil; H n'y a aucun motif pour que je donne ma démission, vous pourrez le dire à IL de Maupeou; mais veuillez en même temps lui exprimer toute ma reconnaissance pour la vive satisfaction qu'il me fait éprouver en ce moment.*

Ce trait nous fait entrer danp l'intérieur de cette famille des Lamoignon, et nous montre quels sentiments d'affection et d'honneur y régnaient. M. de Malesherbes était un de ces fils affectueux et dévoués; aussi, devenu à son tour chef de famille, il a mérité que cette famille, toujours unie et toujours dévouée, se pressât pour mourir avec lui sur l'échafaud de 1794, où l'accompagnèrent sa fille, son gendre, sa petite-fille et son petit-gendre, immolés tous le même jour.

Ce fut pendant que son père était chancelier que Malesherbes fat chargé de la direction de la librairie de 1760 à 1768. Il était en même temps président de la cour des aides.1 Cette époque est fort importante dans l'histoire littéraire et politique du Avili» siècle, car c'est à ce moment que l'esprit philosophique prit son ascendant dans la littérature et dans le monde; c'est aussi de 1760 à 1768 que Rousseau publia tous ses grands ouvrages.9 Les personnes qui croient naïvement que les gouvernements peuvent régler la marche et les mouvements de la pensée publique seront disposées à penser que Malesherbes a beaucoup aidé aux progrès et au triomphe de l'esprit philosophique en France, et les unes le béniront de la part qu'il a prise à ce triomphe, les autres l'en maudiront. Quant à moi, qui ne crois pas que Malesherbes, comme directeur de la librairie de 1750 à 1768, eût pu arrêter la marche de l'esprit public s'il l'eût voulu, je ne crois pas non plus qu'à ait beaucoup fait pour en hâter le triomphe. Les gouvernements n'ont de puissance sur la marche des idées que quand les esprits sont ftiibles et irrésolus, ou divisés et las. Alors l'administration peut aisément brider un char et Un attelage qui ne veulent pas s'emporter; elle peut aisément conduire l'opinion publique et la littérature. Au XYITI» siècle, les esprits n'étaient ni timides par faiblesse ni soumis par lassitude. Us étaient ardents, pleins d'espérances et d'ilhisions. Le gouvernement le plus fort n'eût pu les maîtriser. La presse clandestine en France et la presse de contrebande en Hollande et en Suisse eussent rompu toutes les barrières. Le gouvernement aurait pu être tyrannique, il n'aurait pas été puissant. Que fallait-il donc que fît alors un directeur de la librairie? Ce que fit Malesherbes, c'est-à-dire qu'il fût tolérant et même complaisant pour les livres honnêtes, pour les sentiments smeères, peur les idées qui semblaient vraies, quoiqu'on même temps elles parussent hardies, qu'il ne s'effrayât pas d'un peu d'audaee et mène de raideur, qu'il réservât sa sévérité contre les libelles calomnieux, contre Feeprit de faction, contre la littérature obscène, contre la philosophie de l'athéisme. Ce qu'un directeur de la librairie aurait dû faire aie» par prudence, Malesherbes le fit par conviction et de bonne foi. Il aimait ces principes de liberté, d'égalité, de justice, que les écrivains du XVI3I6 siècle proclamaient avec zèle et même avec emphase; il croyait qu'il serait bon de les appliquer dans le gouvernement, dans les lois,

1 Voyez page 64, note 2. * Voyez page 866.

clans l'administration, et il pensait que c'était le droit et le devoir des écrivains de réclamer cette application.

MaJariuMrbes ne se contentait pas de protéger ces doctrines

de justice et de liberté qui plaisaient à son Âme généreuse; il les défendait Jukmême au besoin, et il n'hésita pas* au nom de la cour des aides qu'il présidait, à réclamer la liberté d'un obscur colporteur arrêté par les commis des fermes, innocent du délit qu'on lui imputait et jeté. dans les cachots de Bicétre1 pour étouffer sa plainte. Dans ces remontrances, Malesherbes ne plaidait pas seulement la cause d'un innocent, il plaidait pour la liberté individuelle contre les lettres de cachet, et c'est alors qu'il fit entendre ces belles paroles qui sont restées célèbres et qui méritent de n'être jamais oubliées, parce qu'elles expriment de la manière la plus vive les inconvénients attachés au despotisme, aussi à craindre par ses abus que par son principe: «Avec les lettres de cachet employées et multipliées comme elles le sont, Sire, aucun citoyen n'est assuré de ne pas voir sa liberté sacrifiée à une vengeance, car personne n'est assez grand pour être à l'abri de la haine d'un ministre, ni assez petit pour n'être pas digne de celle d'un commis des fermes."* — La destruction des parlements et de la cour des aides 6ta à M. de Malesherbes la tribune politique, où il faisait retentir les maximes qui lui étaient chères; mais fl reprit la parole quand Louis XVI, en montant sur le trône, rappela les parlemente. Il continua à défendre les principes de justice et de liberté qu'il voulait appliquer dans l'administration. Une de ses plus belles remontrances, j'allais dire une de ses plus belles harangues politiques, est celle qui a pour titre: De la Législation de l'impôt, et qui offre un tableau curieux de la complication et de la confusion des impôts sous l'ancienne monarchie. Il y a dans l'exorde de cette remontrance un mot qu'on ne peut pas lire sans émotion: „Je viens, dit M. de Malesherbes, plaider la cause du peuple au tribunal de son roi." Hélas! plusieurs années après, Malesherbes vint plaider la cause du roi au tribunal du peuple, et il ne gagna pas plus l'une que l'autre.' Tristes et mystérieux défis que la vertu et la sagesse engagent contre la force des choses et qu'elles perdent presque toujours, sans, grâce àDieu, se décourager jamais! Et rien ne prouve mieux, selon moi, que les grandes qualités de l'homme lui viennent de Dieu, que cette perpétuelle défaite de la vertu et de la sagesse dans leur lutte ici-bas contre les événements et leur perpétuelle résistance: il y a longtemps que la vertu et la sagesse, si elles étaient purement humaines, se seraient lassées de la lutte.

Malesherbes prévoyait la révolution et voulait que le roi la prévint par une réforme décisive dans le gouvernement. Je lia dans un mémoire adressé au roi en 1787, au moment où commençait entre le roi et le parlement une lutte qui finit par la révolution de 1789, je

1 Bicétre, grand hôpital, sur la route de Fontainebleau, près de Paris. Autrefois il servait aussi de prison. * Voyez page 206, note 8.

* Ce forent Malesherbes, Tronchet et Deeèze qui eurent le courage de se charger de la défense de Louis XVI: Desèae porta la parole devant la Convention. On sait que le malheureux roi Ait déclaré coupable de haute trahison, que la peine de mort fat prononcée contre lui et exécutée le 21 janvier 1703. Malesherbes fut envoyé à l'échafaud en 1704

590 SÀWT-MÀBC OIBABDIN <1801-1S78).

lis quelques paroles vraiment prophétiques: „La résistance opposée aujourd'hui, dit M. de Malesherbes, à l'enregistrement des édite est d'un genre absolument différent de toutes les affaires qu'on a eu à traiter avec les parlements depuis la mort de Louis XIV. Dans toutes les autres, c'était le parlement qui échauffait le public; ici c'est le public qui échauffe le parlement . . . H n'est pas question d'apaiser une crise momentanée, mais d'éteindre une étincelle qui peut produire un grand incendie. Le roi trouvera peut-être que je me sers ici de ces grandes expressions si souvent employées dans le6 remontrances des cours,1 qu'elles ne font plus aucune impression: mais je le supplie de ne point regarder les termes dont je me sers comme une exagération: je ne me mets en avant pour lui dire de tristes vérités que parce que je vois un danger imminent dans 1* situation des affaires, que parce que je vois un orage qu'on jour la toute-puissance royale ne pourra calmer, et parce que des fautes de négligence ou de lenteur, qui ne seraient regardées que comme des fautes légères dans d'autres circonstances, peuvent être aujourd'hui des fautes irréparables qui répandront l'amertume sur toute la vie du roi, et précipiteront son royaume dans des troubles dont personne ne peut prévoir la fin ... On dira que le danger que j'annonce ne peut pas être prochain. Celui qui l'assurerait me paraîtrait bien téméraire. Quoi qu'il en soit, ce pourrait être une consolation pour un homme de mon âge, mais non pour le roi.u

Au Temple, en 1798, c'est-à-dire six ans après, Louis XVI repassant dans sa pensée les événements de son règne, le souvenir de ce mémoire de M. de Malesherbes lui revint à l'esprit* et comme le noble vieillard s'était fait déjà son avocat et venait tous les matins conférer avec lui» il lui parla de ce mémoire et lui témoigna le désir de le relire. M. de Malesherbes, qui prévoyait les regrets que cette lecture allait causer au roi, s'efforça de le détourner de cette idée. Louis XVI insista; M. de Malesherbes apporta ce mémoire au roi, qui le lut, et quand le lendemain M. de Malesherbes revint an Temple, le roi le contempla pendant quelque temps avec attendrissement sans lui rien dire, ferma la porte du cabinet où il le recevait, et se jeta dans ses bras en le mouillant de ses larmes.

C'est au Temple, et comme avocat de Louis XVI à la Convention, que . Malesherbes est vraiment grand et héroïque. Quelle lettre pour demander à défendre le roi! quelle simplicité dans le dévouement! ^J'ignore si la Convention, écrit-il au président de l'assemblée, donnera un conseil à Louis XVI pour le défendre et si elle lui en laissera le choix. Dans ce cas-là, je désire que Louis XVI sache que, s'il me choisit pour cette fonction, je suis prêt à l'accepter. Je ne vous demande point de faire part à la Convention de mon offre, car je suis éloigné de me croire un personnage assez important pour qu'elle s'occupe de moi; mais j'ai été appelé deux fois au conseil de celui qui fut mon maître dans le temps où cette fonction était ambitionnée de tout le monde: je lui dois le même service, lorsque c'est une fonction que bien des gens trouvent dangereuses

1 Cours, c'est-à-dire cours de justice désigne ici les parîememts français ou plutôt le Parlement de Paris qui prétendait avoir le droit de faire des remontrances aa roi, avant d'enregistrer ses édita.

HOTICB BIOGIUPHKJUI BT UTTÉHAIRB.1

MARIE- VICTOR HUGO naquit en 1802 àBesançon, ancienne capitale de la Franche-Comté, d'une famille anoblie au 16* siècle. Son père, né en Lorraine, rallié au nouvel ordre de choses, devint général sous l'Empire. Sa mère, Vendéenne de naissance et de sentiments, avait partagé, enfant, les dangers des insurgés royalistes. On retrouve dans les vers du poète des souvenirs de cette double origine et toutes les premières impressions de son enfance aventureuse et poétique. Tout enfant, il suivit son père à l'île d'Elbe, en Corse et à Genève, passa à Paris les années 1805 et 1806, puis fut mené en Italie, où son père, gouverneur d'une province de la Calabre, poursuivit à outrance le célèbre bandit Fra Diavolo. Après avoir vu Florence, Rome et Naples, il rentra à Paris, en 1809. Il y passa deux ans dans un couvent, où fl commença ses étud& sous la direction d'un proscrit qui, trahi et" emprisonné, futmisàmortpar le gouvernement impérial. Cet événement contribua, avec l'éducation maternelle, à développer dans l'esprit de l'enfant cette ferveur royaliste qui inspira les œuvres de sa jeunesse. En 1811, le jeune Victor Hugo fut appelé en Espagne par son père; mais, après y a^voir paseé un an au séminaire des nobles, il revint pendant trois ans continuer ses études à Paris. En 1815, une séparation juridique, amenée surtout par la différence des opinions politiques, ayant eu Heu entre son père et sa mère, leur fils fût placé dans une institution préparatoire à l'École polytechnique.

Il y étudia les mathématiques, tout en faisant des vers. De 1819 à 1822, il présenta trois belles pièces de vers à l'Académie des Jeux floraux de Toulouse:9 les Vierges de Verdun, le Rétablissement de la statue de Henri IV, et Moïse sur le Nil; il obtint trois fois le prix. L'apparition des Méditations de Lamartine3 excita encore le talent du jeune poète, et, en 1822, parut le premier volume des Odes et Ballades, qui frappèrent également par la richesse des vers et par l'enthousiasme religieux et royaliste dont elles étaient empreintes. Elles valurent à l'auteur l'amitié de toutes les célébrités de la Restauration, de Chateaubriand, entre autres. Elles firent de lui le favori du gouvernement, qui lui accorda une pension, et entourèrent son nom, dès ce premier début, d'une auréole de gloire. Et cependant le principal sentiment qui plut dans ces poésies, l'enthousiasme royaliste, n'était pas bien profond dans le cœur du poète. Aussi cette exaltation plus factice que réelle ne put-elle se soutenir longtemps. Après deux romans du genre le plus excentrique, Han d'Islande (1823) et Bug-Jargal (1825), Victor Hugo publia en 1826 un nouveau volume intitulé Odes et Ballades, où l'on sentait déjà que son enthousiasme monarchique s'était considérablement refroidi.

Le tour original et singulier de son esprit commença à s'accuser davantage et à le pousser à des hardiesses de pensée et de langage toujours nouvelles. Bientôt Victor Hugo devint décidément héré-

* Bn partie d'après Vapereau, Dictionnaire des Contemporains.

* Les Jeux floraux, institution littéraire établie à Toulouse dans le but d'encourager la poésie, furent fondés en 1823 par des poètes réunis pour former le CcBèae de la gaie science. Vers 1500 cette institution fut renouvelée par démence Isaure, et fat, en 1695, érigée en académie. * V. page 498.

siarque en littérature. Il se forma autour de lui, sous le nom de Cénacle, un cercle de jeunes révolutionnaires littéraires, parmi lesquels on remarquait Sainte-Beuve,1 Emile et Anlony Desohamps,* Alfred de Musset,3 Théophile Gautier/ qui poussèrent leur chef au combat et rédigèrent leurs manifestes dans la Muse française.

Depuis longtemps la voie était préparée aux novateurs. M»* de StaGl,5 en faisant connaître à la France la littérature allemande, avait commencé la réaction contre l'école classique; Chateaubriand6 s'était frayé une route tout à fait en dehors de ce qui, jusque-là, faisait loi dans la littérature française; Lamartine avait continué l'œuvre; Victor Hugo l'acheva et devint le chef déclaré et reconnu du romantisme français. La nouvelle école, tout en s'autorisant des exemples des grands génies de la littérature anglaise et allemande, prétendait pourtant puiser ses modèles de préférence parmi les vieux auteurs de la littérature française, dans les romans, des trouvères,7 dans les romances du moyen âge. De là le nom, d'École romantique. A Pimitatioii traditionnelle de l'antiquité, V Ecole romantique opposait partout le moyen âge, c'est-à-dire cette époque de l'histoire qui naît du choc des peuples nouveaux, devenus chrétiens, contre l'ancien monde romain.

Ce fut en 1827 que Victor Hugo rompit décidément avec la tradition des classâmes du 17* siècle. H le fit en publiant le drame de Cromwell, précéaé d'une longue préface où étaient développées les théories nouvelles. Il ne se borna pas à faire la guerre à la théorie des unités* vénérées en France comme règles cTAristote, rèales saine*, axiomes du bon goût, à combattre cette tieauté fttctice produite par la minutieuse observation des conventions littéraires; la haine d'une beauté convenue finit par le conduire, lui et ses partisans, à la négation du beau. On proclama comme principe de la nouvelle école la combinaison du sublime et du grotesque, et Ton arriva à la réhabilitation dans l'ordre physiaue et moral, du laid et du monstrueux.

Le drame de Cromwell, regardé comme le manifeste de l'École, frit exalté avec fanatisme par ses acolytes et combattu à outrance par ses adversaires. Cependant c'était une œuvre impossible sur la scène, et elle ne fut pas représentée. Aussi les partisans des idées nouvelles déclarèrent-ils que le grand, le véritable drame du romantisme devait encore être attendu, mais que leur chef et maître ne tarderait pas à le produire.

En attendant, on dut se contenter d'un nouveau recueil d'odes et de ballades, publié par Victor Hugo en 1828 sous le nom d'Orientales* Ce livre était à la fois le plus merveilleux pour la recherche du coloris et des images, et le moins remarquable pour la pensée.

1 Voyez l'article Sainte-Beuve, page 622, de ce Manuel.

2 Emile Deschamps, né en 1791, mort en 1870, auteur des Études françaises et étrangères (1829), qui renferment une série d'imitations de poésies allemandes; Antony Deschamps, son frère, né en 1800, mort en 1869, auteur d'une traduction en vers de la Divine Comédie du Dante.

• A. de Musset, v. p. 667. * Théophile Gautier, né en 1811, mort en 1874, poète et feuiUetonniste, auteur d'un grand nombre de romans, de nouvelles et de descriptions de voyage. Ses ouvrages les plus connus sont le Capitaine Fracasse, roman paru en 1863, et les Émaux et Camées, poésies publiées en 1852. * Voyez page 438. * Voyez page 446.

* Voyez r Introduction, p. XXI. « Voyez la notice sur les unités, p. 166.

vie de victok hugo. 593

Cependant les admirateurs du poète lui demandaient une œuvre dramatique qui pût dignement inaugurer au théâtre la nouvelle école. Alors il donna Marion Déforme (1829), dont la censure ne permit pas la représentation, puis, dans la même année, Hernani, ou C Honneur castillan. La réception de cette pièce au Théâtre-Français n'eut lieu qu'après bien des difficultés. L'Académie française, prenant au «sérieux son rôle de gardienne de la littérature classique, se donna le ridicule de pousser ses doléances jusqu'au trône pour en empocher la représentation. Mais le roi Charles X eut le bon sens de répondre que, dans cette question, il ne se connaissait d'autre droit que sa place au théâtre. Hernani fut donc enfin joué au Théâtre-Français au mois de février 1830. Il y eut, au parterre, entre les fanatiques des deux partis, des luttes de pugilat, luttes qu'on vit dès lors se renouveler à la première représentation de la plupart des drames de Victor Hugo. Cette fois, les romantiques eurent le dessus. Du reste le succès de Hernani, remporté d'abord par la force brutale, se soutint dans des soirées plus calmes; le drame eut plus de cinquante représentations dans une année. Sur ces entrefaites, le gouvernement des Bourbons ayant été renversé dans les journées de Juillet, Marion Détonne put aussi être jouée et alla jusqu'à soixante représentations dans la première année, tant le public français était fatigué de la monotonie classique, tant la nouvelle génération était attirée par les hardiesses et môme par les excentricités de la jeune école.

La révolution de 1830 avait achevé la transformation des opinions politiques de Victor Hugo, qui prit décidément place dans les rangs des libéraux. Les événements éveillèrent aussi, quoique un peu tard, son enthousiasme pour la grande idole de sa nation, l'empereur Napoléon Ier. Sa fameuse ode sur la naissance du roi de Rome, qui commence par l'exclamation Mû huit cent onze! et celle sur la Colonne eurent en France un immense retentissement.

En 1831, Victor Hugo publia le roman historique de Notre-Dame de Paris qui, de toutes ses productions, eut le plus grand et le plus durable succès. L'originalité des caractères, l'intérêt dramatique de l'ensemble, un admirable talent descriptif soutenu par de fortes études d'archéologie font de Notre-Dame de Paris un des chefsd'œuvre de Victor Hugo. Quelques-uns des personnages de ce roman, tels que le sonneur Quasimodo et surtout la charmante création tiEsméralda, dont les arts s'emparèrent bientôt, sont devenus des figures populaires dans tous les pays. En môme temps Victor Hugo donna les Feuilles d'automne, le plus beau peut-être de ses recueils de poésie lyrique. Dans le drame, au contraire, il s'engagea toujours davantage dans la voie du laid et du monstrueux, qu'il s'était tracée lui-môme. Le Roi s'amuse, représenté en novembre 1832, interdit par ordre ministériel le lendemain de la première représentation, fut suivi de Lucrèce Boraia (1833), étrange héroïne de théâtre, dont on voudrait cacher les infamies au lieu de les produire sur la scène, de Marie Tudor (1833), à'Anpelo (1835), de Ruy-Blas (1838), toutes pièces excentriques, mais qui, à cet égard, forent surpassées par la dernière œuvre dramatique du poète, les Burgraves (1842). Heureusement Victor Hugo, dans le môme temps où il donnait ces draines au théâtre, continuait à faire de la poésie lyrique, à coup

sûr son plus beau, son plus incontestable titre à l'immortalité. Les Chants du Crépuscule (1835), les Voix intérieures (1837), les Rayon* et les Ombres (1840) appartiennent à ces mômes années de fécondité.

La popularité du poète fit enfin tomber devant lui, après bien des luttes, les portes de l'Académie française, où il fit son entrée en 1841, en prononçant un discours moins littéraire que politique. Dans les années suivantes il fit plusieurs voyages de touriste, entre autres sur le Rhin et en Espagne, d'où il fut subitement rappelé en 1843 par la mort tragique de sa fille Léopoldine et de son gendre.1 Cet événement, qui eut, dans toute la France, un retentissement douloureux, est le thème d'un grand nombre des poésies dont se composent les Contemplations. En 1845, le poète fut élevé à la pairie. Son ambition était ainsi satisfaite: la carrière politique lui était ouverte.

Après la révolution de Février, en 1848, il se porta candidat pour la Constituante, fut élu par la ville de Paris, y siégea au milieu du parti de l'ordre et vota toutes les lois portées pour sauver la société de l'anarchie qui la menaçait. Mais son attitude fut tout autre à l'Assemblée législative, où il se rallia au parti de la république démocratique et sociale, dont il devint un des chefs et surtout un des orateurs, en môme temps qu'il combattait pour cette cause comme journaliste. Agrès le coup d'État du 2 décembre, Victor Hugo fut porté sur la première liste de proscription qui expulsait du territoire français les plus ardents ennemis du nouveau pouvoir. Dans les premiers jours de son exil, il signa avec plusieurs de ses compagnons de malheur un appel aux armes d'une extrême véhémence, dont sa brochure Napoléon ls Petit (1852) n'était que le complément Le ton violent de ce pamphlet, ainsi que celui des Châtiments, poèmes politiques qui ne purent être imprimés qu'à l'étranger, a pour excuse l'amertume de l'exil. En 1856, Victor Hugo publia les Contemplations, belle œuvre de poésie qui ramena autour de son nom beaucoup de sympathie et d'admiration et qui, sous le rapport do langago, marque un véritable progrès. L'antithèse, dont il abusait autrefois, y parait moins souvent, et il y règne une simplicité, an calme et une sensibilité qui touchent profondément En 1859 parât la Léaende des Siècles. Jamais l'auteur n'avait eu plus d'éclat plus de verve, mais aussi moins de mesure que dans ce vaste recueil de poèmes.

En 1862 Victor Hugo, qui était allé s'établir à Jersey, puis à Guernesey (lies normandes qui appartiennent à l'Angleterre), publia un grand roman social, les Misérables, traduit d'avance en neuf langues, puis les Chants des Rues et des Bois (1865), recueil de poésies.

En 1866 parurent les Travailleurs de la Mer, sorte de romanépopée où un récit des plus simples est submergé sous le pittoresque des peintures réelles ou fantastiques, en 1869 un autre roman, V Homme qui rit. .Après la chute de l'empire et la proclamation de la république en septembre 1870, Victor Hugo revint à Paris et fut Tannée suivante élu membre de l'Assemblée nationale qui se réunit à Bordeaux; mais, interrompu avec violence dans un de ses discours, U donna brusquement sa démission. En 1872 il publia f Année terrible,

1 La jeune femme se noya dans une promenade en bateau faite sur la Seine: son mari s'étant jeté à l'eau pour la sauver, périt avec eue.

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recueil de poésies qui est on éloquent résumé des récents désastres de la France, et en 1874 on nouveau roman historique intitulé Quatre-vingttreize. Pour servir la oause républicaine, menacée par la possibilité d'un nouveau coup d'État, il fit paraître en 1877 V Histoire dun Crime, récit des événements de décembre 1851, qui fit une grande sensation. Depuis Victor Hugo a publié, outre une nouvelle série de la Légende des Siècles et des Contemplations, F Art iïêtre Grand-Père (1877), la Pitié suprême (1879), Religions et Rdigion (1880), et les Quatre Vents de V Esprit (1882). Élu sénateur par la ville de Paris dès 1876, il fat réélu, le premier sur cinq, en 1882. Victor Hugo est mort à Paris au mois de mai 1885, âgé de 83 ans. Ses obsèques, organisées aux frais de l'État, donnèrent lieu à une imposante manifestation nationale où concoururent des délégations de la France entière.1

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