‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 420 sur 514 · SOLEILS COUCHANTS · texte numérisé non relu

SOLEILS COUCHANTS

(J«in 1888.)

J'aime les soirs sereins et beaux, j'aime les soirs, Soit qu'ils dorent le 'front des antiques manoirs

Ensevelis dans les feuillages; Soit que la brume au loin s'allonge en bancs de feu, Soit que mille rayons brisent1 dans un ciel bleu

A des archipels de nuages.

Oh! regardez le ciel! cent nuages mouvants, Amoncelés là-haut sous le souffle des vents,

Groupent leurs formes inconnues; Sous leurs flots par moments flamboie un pâle éclair, Comme si tout à coup quelque géant de l'air

Tirait son glaive dans les nues.

Le soleil, à travers leurs ombres, brille encor; Tantôt mit, à l'égal des larges dômes d'or,

Luire le toit d'une ohaumière; Ou dispute aux brouillards les vagues horizons; Ou découpe, en tombant sur les sombres gazons,

Comme des grands lacs de lumière.

Puis voilà qu'on croit voir, dans le ciel balayé, Pendre un grand crocodile au dos large et rayé,

Aux trois rangs de dents acérées; Sous son ventre plombé glisse un rayon du soir; Cent nuages ardents luisent sous son flanc noir

Comme des écailles dorées.

Puis se dresse un palais. Puis l'air tremble et tout fuit L'édifice effrayant des nuages détruit

S'écroule en ruines pressées; Il jonche au loin le ciel, et ces cônes vermeils Pendent, la pointe en bas, sur nos tètes, pareils

A des montagnes renversées.

Ces nuages de plomb, d'or, de cuivre, de fer, Où l'ouragan, la trombe, et la foudre, et l'enfer

Dorment avec de sourds murmures, C'est Dieu qui les suspend en foule aux cieux profonds, Comme un guerrier qui pend aux poutres des plafonds

Ses retentissantes armures.

1 Briser, comme verbe neutre se dit de la mer qui heurte contre les rochers. ,Le fracas des vagues qui brisent au loin sur les récift1

ntnujB d'automne, contemplations.

Tout s'en va! Le soleil, d'en haut précipité, Gomme un globe d'airain qui, rouge, est rejeté

Dans les fournaises remuées, En tombant sur leurs flots, que son choc désunit, Fait en flocons de feu jaillir jusqu'au zénith

L'ardente écume des nuées.

Oh! contemplez le ciel! et, dès qu'a feu le jour, En tout temps, en tout lieu, d'un ineffable amour,

Regardez à travers ses voiles; Un ihystère est au fond de leur grave beauté,1 L'hiver quand ils sont noirs comme un linceul, l'été,

Quand la nuit les brode d'étoiles.

VH. LES CONTEMPLATIONS.

(18S0-18M.) 4 SBXPTHUMDBRH2 1B43.*

(4 Mptambr* 1844.)

Quand nous habitions tous ensemble Bar nos collines d'autrefois, Où l'eau court, où le buisson tremble, Dans la maison qui touche au bois!

Elle avait dix ans, et moi trente, J'étais pour elle l'univers.

Oh! comme l'herbe est odorante Soos les arbres profonds et verts!

Elle faisait mon sort prospère, Mon travail léger, mon ciel bleu.

Lorsqu'elle me disait: Mon père, Tout mon cceur s'écriait: Mon Dieu!

A la lumière de ses yeux.

avait l'air d'une princesse, id je la tenais par la main; cherchait des fleurs sans cesse des pauvres dans le chemin.

Elle donnait comme on dérobe, En se cachant aux yeux de tons.

Oh! la belle petite robe Qu'elle avait, vous rappelez-vous?

Le soir, auprès de ma bougie, Elle jasait a petit bruit, Tandis qu'à la vitre rougie Heurtaient les papillons de nuit

Les anges se miraient en elle, Que son bonjour était charmant!

Le ciel mettait dans sa prunelle Ce regard qui jamais ne ment.

Oh! je l'avais, si jeune encore, Vue apparaître en mon destin!

C'était l'enfant de mon aurore, Et mon étoile du matin!

Quand la lune claire et sereine Brillait aux deux, dans ces beauxmois, Comme nous allions dans la plaine!

Comme nous courions dans les bois!

Puis, vers la lumière isolée Etoilant le logis obscur, Nous revenions par la vallée En tournant le coin du vieux mur!

1 C'est-à-dire une beauté qui porte au recueillement

2 Date de la mort de la fille du poète. Voyez page 594, note 1.

Nous revenions, cœurs pleins de flamme, En parlant des splendeurs du ciel.

Je composais cette jeune ame Comme l'abeille fait son mieL

Doux ange aux candides pensées, Elle était gaie en arrivant — Toutes ces choses sont passées Gomme l'ombre et comme le vent!

O souvenirs! printemps! aurore!

Doux rayon triste et réchauffant!

— Lorsqu'elle était petite encore, Que sa sœur était tout enfant . . .—

Connaissez-vous sur la colline

8 ni joint Montlignon à Saint-Leu, ne terrasse qui s'incline Entre un bois sombre et le ciel bleu?

C'est là que nous vivions. — Pénètre, Mon cœur, dans ce passé charmant ! - Je l'entendais sous ma fenêtre Jouer le matin doucement.

Elle courait dans la rosée, Sans bruit, de peur de m'é veiller; Moi, je n'ouvrais pas ma croisée, De peur de la faire envoler.

Ses frères riaient ... — Aube pure!

Tout chantait sous ces frais berceaux, Ma famille avec la nature, Mes enfants avec les oiseaux! —

Je toussais, on devenait brave; Elle montait à petits pas, Et me disait d'un air très grave:

J'ai laissé les enfants en bas. —

Qu'elle fut bien ou mal coiffée, Que mon cœur fut triste ou joyeux, Je l'admirais. C'était ma fée, Et le doux astre de mes yeux!

Nous jouions toute la journée.

O jeux charmants! chère entretiens!

Le soir, comme elle était l'aînée, Elle me disait: Père, viens!

Nous allons t'apporter ta chaise, Conte-nous une histoire, dis!

Et je voyais rayonner d'aise Tous ces regards du paradis.

Alors, prodiguant les carnages, J'inventais un conte profond Dont je trouvais les personnages Parmi les ombres du plafond.

Toujours, ces quatre douces têtes Riaient, comme à cet âge on rit, De voir d'affreux géante très bêtes Vaincus par des nains pleins d'esprit

J'étais l'Arioste et l'Homère D'un poème éclos d'un seul jet; Pendant que je parlais, leur mère Les regardait rire, et songeait

Leur aïeul, qui lisait dans l'ombre Sur eux parfois levait les yeux, Et, moi, par la fenêtre sombre J'entrevoyais un coin des deux!

(Octobre 1846.)

Elle était pale, et pourtant rose, Petite avec de grands cheveux.

Elle disait souvent: Je n'ose, Et ne disait jamais: Je veux.

Le soir, elle prenait ma Bible Pour y faire épeler sa sœur, Et, comme une lampe paisible, Elle éclairait ce jeune cœur.

Sur le saint livre que j'admire Leurs yeux purs venaient se fixer; livre où l'une apprenait à lire, Ou l'autre apprenait à penser!

Sur l'enfant, qui n'eût pas lu seule, Elle penchait son front charmant, Et l'on aurait dit une aïeule, Tant elle parlait doucement!

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