LES CONTEMPLATIONS
Elle lui disait: Sois bien sage! — Sans jamais nommer le démon; Leurs mains erraient de page en page Sur Moïse et sur Salomon,
Sur Croîs qui vint de la Perse, Sur Moloch et Léviathan, Sur l'sp&r que Jésus traverse, Sur FÉden où rampe Satan!
Moi, j'écoutais ... — O joie immense De voir la sœur près de la sœur; Mes yeux s'enivraient en silence De cette ineffable douceur.
Et dans la chambre humble et déserte Où nous sentions, cachés tous trois, Entrer par la fenêtre ouverte Les souffles des nuits et des bois,
Tandis que, dans le texte auguste, Leurs cœurs, lisant avec ferveur, Puisaient le beau, le vrai, le juste, Il me semblait, à moi, rêveur,
Entendre chanter des louanges Autour de nous, comme au saint lieu, Et voir sous les doigts de ces anges Tressaillir le livre de Dieu!
(Norembre 1846.)
Elle avait pris ce pli1 dans son âge enfantin
De venir dans ma chambre un peu chaque matin.
Je l'attendais ainsi qu'un rayon qu'on espère;
Elle entrait et disait: >Bonjour, mon petit* père;«
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s'asseyait
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
Puis soudain s'en allait comme un oiseau qui passe.
Alors, je reprenais, la tète un peu moins lasse,
Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
Parmi mes manuscrits, je rencontrais souvent
Quelque arabesque folle et qu'elle avait tracée,
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
Où je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
Et c'était un esprit avant d'être une femme.
Son regard reflétait la clarté de son ame,
Elle me consultait sur tout à tous moments.
Oh! que de soirs d'hiver radieux et charmants,
Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
Tout près, quelques amis causant au coin du feu!
J'appelais cette vie être content de peu!
Et dire qu'elle est morte! hélas! que Dieu m'assiste!
Je n'étais jamais gai quand je la sentais triste;
J'étais morne au milieu du bal le plus joyeux
Si j'avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
1 C'est-à-dire: cette habitude.
* Bstit père, petite mère, petit frère, petite sœur sont, en français, des expressions de caresse, très usitées dans le langage des enfants, et répondent aux diminutifs allemands ©âterdjcn, &rûberd)en etc.