MADEMOISELLE DE XA SEIGLIÈBE (ACTE IV, SCÈNE II
Le mabquis. Hein?
Dbstoubnelles. Allez la lui quérir.
Lx marquis (à part). Comment? voilà l'impression .... Il n'a pas peur ....
Jasmin (avec stupeur). Son épée? ....
Dbstoubnelles. Oui, l'épée de ses pères.
Jasmin. Si monsieur le marquis voulait me dire où il Ta mise?
Le mabquis. C'est bien .... drôle! laissez-nous. (Jasmin sort.
Le marquis se jette avec colère dans son fauteuil). Diable d'homme!
Destoubnelle8 (à part). C'est le premier transport .... H n'a pas été long .... Frappons les derniers coups. (H se rapproche du marquis avec respect). Monsieur le marquis veut-il me permettre une observation?
Le marquis (après un silence). Laquelle, monsieur?
Dbstoubnelles. En me coupant les deux oreilles, monsieur le marquis eût-il sensiblement amélioré sa situation? Il est permis d'en douter; peut-être n'eût-il réussi qu'à se priver des services d'un homme venu ici, non pour le narguer, mais pour l'aider à sortir de l'abîme où il est tombé.
Le marquis. J'en sortirai, monsieur, par le plus court chemin et sans le secours de personne, mais, auparavant, je dirai à monsieur Bernard que, s'il chasse comme un gentilhomme, il se conduit comme un manant.
Dbstoubnelles. Vous ne direz pas cela.
Le marquis (se levant). Je le dirai .... Comment, ventre-saint gris!1 un garçon que j'aimais, que j'héberge depuis six semaines, qui boit mon vin, monte mes chevaux, dépeuple mes forêts! .... Hier encore, il m'a tué trois loups.
Dbstoubnelles. Eh! monsieur le marquis, depuis six semaines, c'est lui qui vous héberge, et c'est vous qui tuez son gibier.
Le marquis. Soit .... je pouvais en douter .... Mais, têtebleu,3 monsieur, lorsqu'on a l'honneur d'avoir sous son toit le marquis de la Seigliôre, ce n'est pas par huissier qu'on lui donne congé. Bernard est un manant, et je le lui dirai.
Dbstoubnelles. Pouvez-vous méconnaître à ce point le plus noble cœur qui ait jamais battu dans la poitrine d'un galant homme?
Le marquis. Vous nous la donnez belle!3 .... Et ce papier, monsieur, cet immonde papier!
Dbstoubnelles. Ce papier, monsieur le marquis? .... Comment n'avez-vous pas deviné sur-le-champ qu'il n'a pu vous être envoyé qu'à l'insu de ce brave jeune homme?
Lx marquis. Qui donc, alors?
Dbstoubnelles. C'est moi .... qui, sans consulter mon client, et usant des pouvoirs qu'il m'avait confiés, ai cru devoir, pour vous sauver, recourir aux moyens extrêmes.
1 Juron familier du roi Henri IV, repris et adopté par les nobles de la restauration.
2 Dana ce juron bleu est corrompu de Dieu (comme dans parbleu, etc.). * Vous me la donnez (ou bien baillez) belle/ est une locution elliptique
qui signifie: Vous voulez m'en faire accroire, vous voulez me tromper.
678 , SÀNDEAU (1811-1888).
Le mabquis. Pour me sauver?
Destoubnelles. Pour vous sauver! Il y a dés plaies qu'on ne guérit qu'en y portant le fer et la flamme. Sacbez-le bien, tou> i n'êtes ici que par la tolérance de Bernard.
Le mabquis. La tolérance!
Destoubnelles. Ah! ... . voilà ce que vous ne paraissiez pa« comprendre. Vous ne sentiez pas qu'aux yeux de tous vous 6te? dans une condition humiliante et précaire. Monsieur le marquk vous m'invitiez tout à l'heure à sauter par la fenêtre .... Eh bien. mieux vaut cent fois sauter par la fenêtre que de se traîner dan' les escaliers. On traverse une position équivoque, on n'y séjourne pas. Votre honneur était en péril, vous dormiez, je vous ai réveillé
Le mabquis. Bien obligé. Mais alors, si je vous comprends, je n'ai plus qu'un parti à prendre, .... et ce parti, c'est de faire mes paquets.
Destoubnelles. C'est le plus prompt .... c'est le plus su: . . . ., mais ....
Le mabquis. Pensez-vous qu'il m'effraye? .... Je connais 1* chemin de la pauvreté, monsieur .... Je le reprendrai sans pâlir.
Destoubnelles. Bien, monsieur le marquis, très bien Je
reconnais là l'héritier d'une race de preux1 .... car, à votre âge, renoncer à ce luxe héréditaire, pour aller grelotter au coin do peti' feu de la baronne, c'est cruel.
Le mabquis. Très cruel
Destoubnelles. Pour vous encore, ce n'est rien; mais votre fille
Le mabquis. Ma fille!
Destoubnelles. Vous êtes père, monsieur le marquis; si les sacrifices ne coûtent rien à votre grand cœur, s'il vous plaît d'accepter le rôle d'Œdipe, songez que vous imposez à cette aimable enfant la tâche d'Antigone.
Le mabquis (attendri). Eh quoi? .... ma pauvre Hélène — ma fille bien-aimée! ....
Destoubnelles. Monsieur le marquis, vous êtes bien ici.
Le mabquis. C'est vrai, mon ami, je n'y suis pas mal
Destoubnelles. Séjour enchanté! .... Si nous pouvions trouver un moyen de tout concilier ....
Le mabquis. Un moyen?
Destoubnelles. Oui, un moyen qui sauverait du même coup l'honneur du père et la fortune9 de l'enfant.
Le mabquis. Est-ce que vous entrevoyez? .... Destournelles. voyons, mon vieil ami, car nous sommes de vieux amis, je me met? entre vos mains .... conseillez-moi, dirigez-moi , . . . Vous dites qu'il y aurait peut-être un moyen?
Destoubnelles. Sans doute .... 0 y en a un .... un seul mais il est bon.
Le mabquis. S'il est bon, je m'en contenterai. Quel est-il?* —
1 Preux, vieux mot qui signifie brave, vaillant. Il est encore usité comme adjectif et comme substantif, mais seulement dans des locutions telles que: C'est un preux chevalier, c'est un preux.
1 C'est-à-dire: les biens, la propriété. • Mieux: Quel est ce moyen?