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SCÈNE IV

Geobge. Essayons, à présent, de la reconnaissance. 1" CBÉANdEB. Bel hôtel!

2md créancier. Des salons splendides!

3m* créancier. Seigneur Dieu!

L'éclairage du bal n'a pas dû coûter peu.

(Le 4<n« créancier, qui était à la table de jeu, à gauche, ee lève, le 3** créancier vient vers lui, en le saluant.)

2"» créancier. Du prix de cette fl&te on aurait une terre.

Le vieux monsieur. Ge luxe ne sied pas chez un simple notaire. Les bourgeois, au vieux temps, n'avaient pas ce travers De donner de grands bals, comme des ducs et pairs, Les rangs étaient gardés; on voyait d'habitude Le marchand au comptoir, le notaire à l'étude,9 Et chacun, conformant ses goûts à son état, Laissait aux grands seigneurs le luxe et l'apparat. Les révolutions ont tout mis en déroute, Et de là vient, monsieur, que l'on fait banqueroute.

Geobge (Rapprochant). Bonjour, messieurs. (Tous se lèvent On le salue.) Eh bien? Vous n'avez rien perdu?

1* créancier. Non, non. On m'a payé tout ce qui m'était dû.

2Œe créancier. Tout à l'heure, monsieur, nous en parlions encore, Et nous disions combien ce trait-là vous honore.

George. Je vois avec plaisir que vous n'oubliez pas.

1" créancier. Vous n'avez point, monsieur, affaire à des ingrats.

George. Puisque vous me montrez une amitié si grande, Je n'hésite donc plus à faire ma demande.

(On se range en demi-cercle autour de lui.)

1 D'emblée veut dire: du premier coup. 8 Voyez page 697.

702 P0HSABO <18M-1S67).

Dans les biens de mon pire est un nouveau moulin, Qu'il avait inventé pour du papier sans fin; On va vendre à bas prix cette usine inactive, Qu'un bras laborieux rendrait fort productive. Si vingt-cinq mille francs pouvaient m'ètre prêtés Par vous, chacun prêtant selon ses facultés, J'achèterais l'usine, et foi de galant homme! Je vous rembourserais en deux ans cette somme.

(Silence. — Undeê créancier» e% esquive doucement. — Lee autre* «ont retenue var la présence de George, qui ee trouve entre eux et la porte. Le vieux monsieur va s'asseoir. Au premier créancier:)

En toute occasion, je peux, m'avez-vous dit, User de votre bourse ou de votre crédit?

Ie' créancier. Sans doute, cher monsieur, et vous ne sauriez croire Combien je vous sais gré d'avoir tant de mémoire. Mais ne vouliez-vous pas cultiver les beaux-arts, Peindre, animer la toOe, exposer aux regards ....

George. J'envisageais ce but; mais je n'y puis atteindre, Et n'ai pas le talent qu'il faut pour oser peindre.

1er créancier. Vous ne voué rendez pas justice.

George. Mon Dieu! si.

Les marchands de tableaux me jugent bien ainsi.

Ie' créancier. Ce sont des ânes.

George. Non. L'intérêt est bon juge:

Je les crois, et je cherche un plus humble refuge. Le métier qu'on fait bieû est toujours le meilleur: Bon papetier vaut mieux que mauvais barbouilleur.

1er créancier (avec feu). Vous avez tort, monsieur; c'est une félonie Que de se dérober à la voix du génie. Je suis artiste, moi; j'adore les tableaux; Les vôtres que j'ai vus, me paraissent fort beaux. Oh! les beaux-arts! Laisser une illustre nfl&moire! Suivez, suivez la voie où vous attend la gloire, Et je suis sûr qu'un jour vous me remerotrez De ce conseil d'ami, que vous appréctrez.

(H lui serre la main, et s'en va.)

George. Fort bien. Et vous, monsieur?

3«« créancier. Je connais cette usine, Sotte acquisition, monsieur! C'est la ruine. Vous y mangeriez tout, et nous ne devons pas Vous fournir les moyens d'être en ce mauvais cas. Pour tout autre projet je tiens ma bourse prête; Car votre intérêt seul en ce moment m'arrête.

(H salue George, et s'en va.) George. Bien obligé.

4»* créancier. Fi donc! le ladre1 s'est enfui. C'est honteux! Si j'étais aussi riche que lui, Vous verriez. (H s3 en va).

1 Ladre, qui signifie proprement lépreux, attaqué de la lèpre, se dit lièrement d'un homme excessivement avare.

l'hohheub et l'abgbht (acte IV, scène iy). 708

Geobge (à part). Est-ce assez de refus que j'affronte! Suis-je rassasie de dévorer ma honte!

Va, mendiant! poursuis répreuve jusqu'au bout. Le pauvre n'a pas droit d'écouter son dégoût.

Au &** créancier, qui se dispose à sortir avec Us autres. Ce serait, disiez-vous, vous faire un tort extrême, Si j'employais jamais un autre que vous-même.

2™ cbéànœb (avec désolation). Sot que je suis! Combien je dois

me repentir!

Je manque cet honneur, pour avoir fait bâtir. J'ai moi-même besoin d'emprunter: — impossible! Les temps sont si mauvais!

5™ cbéancieb. Ah!

6me GBÉANCIEB. Ah!

2m« cbéahgieb. C'est terrible! — Voilà ce que l'on gagne à bâtir des maisons! Vous n'imaginez pas ce qu'on donne aux maçons. On a beau calculer et régler la dépense, Toiyours les déboursés vont plus loin qu'on ne pense. Puis, l'entretien! On est dévoré par les frais.

(Solennellement.) Voulez-vous un conseil? — Ne bâtissez jamais.

(Il sort. Tout le monde sort, à V exception du vieux monsieur.)

liBYTEUiuoJXSJBtrBL^approchantdeGeorge^àqutil présentelamatn.) Écoutez: vous avez mon estime, jeune homme.

Geobge. Quoi! monsieur, vous voulez m'avancer cette somme?

Le monsieub. Hein? — Je suis un peu sourd; c'est un effet des ans.

Geobge. Est-ce pour vous moquer?

Le KONsiEtJB. Si; quelquefois j'entends. Bonsoir. Continuez d'être un jeune homme honnête: On est fort, lorsqu'on a la conscience nette. (H sort).

Geobge. Et les poches aussi. Bien! riez-vous de moi, Faquins!1 Je fus bien sot de vous payer, ma foi; Cependant il faut vivre! oui, mais comment? que faire? Je ne vois nul moyen de me tirer d'affaire. J'ai cru la chose aisée, et j'étais un de ceux Pour qui les indigents sont tous des paresseux. On ne meurt pas de faim, disais-je: et je soupçonne Que j'en pourrais mourir, sans émouvoir personne.

George, cédant au désespoir, commence à se repentir de sa belle action et à prêter l'oreille aux insinuations d'un capitaliste qui lui conseille une action peu délicate. Son ami Rodolphe vient à temps l'arrêter sur la pente et le ramener dans la bonne voie. A la fin tout tourne bien. A Faide d'un emprunt que le notaire lui procure, George fait valoir l'usine qui lui restait de l'héritage paternel. A force de travail il arrive à une modeste aisance et épouse la sœur de sa première fiancée.

1 Faquin (de l'italien facehino) est un terme de mépris pour désigner un homme qui fait des actions basses.

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