ACTE I, SCÈNES V et VI
Poirier (qui lisait un journal, se levant). Encore un d'armé!1 Monsieur Michaud, le propriétaire de. forges, est nommé pair de France.2
Verdelet. Qu'est-ce que ça me fait!
Poirier. Comment! ce que ça te fait? Il t'est indiffèrent de voir un des nôtres parvenir, de voir que le gouvernement honore l'industrie en appelant à lui ses représentante! N'est-ce pas admirable, un pays et un temps où le travail ouvre toutes les portes? Tu peux aspirer à la pairie, et tu demandes ce que cela te fait?
Verdelet. Dieu me garde d'aspirer à la pairie! Dieu garde surtout mon pays que j'y arrive!
Poirier. Pourquoi donc? Monsieur Michaud y est bien!
Verdelet. Monsieur Michaud n'est pas seulement un industriel c'est un homme du premier mérite. Le père de Molière était tapissier:3 ce n'est pas une raison pour que tous les fils de tapissier se croient poètes.
Poirier. Je te dis, moi, que le commerce est la véritable école des hommes d'État. Qui mettra la main au gouvernail, sinon ceux qui ont prouvé qu'ils savaient mener leur barque!
Verdelet. Une barque n'est pas un vaisseau, un batelier n'est
pas un pilote, et la France n'est pas une maison de commerce
J'enrage quand je vois cette manie qui s'empare de toutes les cervelles! On dirait, ma parole, que dans ce pays-ci le gouvernement
est le passe-temps naturel des gens qui n'ont plus rien à faire
Un bonhomme comme toi et moi s'occupe pendant trente ans de sa petite besogne; il y arrondit sa pelote, et un beau jour il ferme boutique et s'établit homme d'État .... Ce n'est pas plus difficile que cela! il n'y a pas d'autre recette!4 Morbleu, messieurs, que ne vous dites-vous aussi bien: J'ai tant aune de drap que je dois savoir jouer du violon?
Poirier. Je ne saisis pas le rapport ....
Verdelet. Au lieu de songer à gouverner la France, gouvernez votre maison. Ne mariez pas vos files à des marquis ruinés qui croient vous faire honneur en payant leurs dettes avec vos écus ....
Poirier. Est-ce pour moi que tu dis cela?
Verdelet. Non, c'est pour moi.
Ici entre la marquise de Presles, Antoinette, fille de monsieur Poirier. L'entretien se porte naturellement sur le marquis, son mari. M. Poirier trouve que ce jeune homme ne s'occupe pas assez.
1 C'est-à-dire: Encore un qui est arrivé à une haute position*
* Voyez page 716, note 3.
• Voyez page 61.
4 C'est-à-dire (ironiquement): c'est la seule méthode à suivre* Le mot recette se dit de récrit qui indique la composition de certains médicaments, puis par extension, des méthodes, des procédés dont on se sert dans les arts, dans la vie pratique, etc. Donnez-moi votre recette, je vous demanderai votre recette, veut dire: Dites-moi de quelle manière vous arrivez à ce résultat.
LE GENDRE DE X. PODUER (ACTE I, SCÈNES Y et Yl). 711
Verdelet. Il me semble qu'il s'occupe beaucoup.
Poirier. Oui, à dépenser de l'argent du matin au soir. Je lui voudrais une occupation plus lucrative.
Antoinette. Laquelle? ... D ne peut pourtant pas vendre du drap ou de la flanelle.
Poirier. Il en est incapable. On ne lui demande pas tant de choses; qu'il prenne tout simplement une position conforme à son rang:; une ambassade, par exemple.
Verdelet. Prendre une ambassade! Ça ne se prend pas comme un rhume.
Poirier. Quand on s'appelle le marquis de Presles, on peut prétendre à tout.
Ajttoihbtte. Mais on est obligé de ne prétendre à rien, mon père.
Verdelet. C'est vrai: ton gendre a des opinions . . .
Poirier. Il n'en a qu'une, c'est la paresse.
Antoinette. Vous êtes injuste, mon père; mon mari a ses convictions.
Verdelet. A défaut de convictions, il a l'entêtement chevaleresque de son parti Orois-tu que ton gendre renoncera- aux traditions de sa famille, pour le seul plaisir de renoncer à sa paresse?
Podîier. Tu ne connais pas mon gendre, Verdelet; moi, je l'ai étudié à fond, avant de lui donner ma fille. C'est un étourneau; la légèreté de son caractère le met à l'abri de toute espèce d'entêtement. Quant à ses traditions de famille, s'il y tenait beaucoup, il n'eût pas épousé mademoiselle Poirier.
Verdelet. C'est égal, il eût été prudent de le sonder à ce sujet avant le mariage.
Podher. Que tu es bête!1 j'aurais eu l'air de lui proposer un marché; il aurait reftisé tout net. On n'obtient de pareilles concessions que par les bons procédés, par une obsession lente et insensible . . . Depuis trois mois il est ici comme un coq en pftte.9
Verdelet. Je comprends: tu as voulu graisser la girouette1 avant de souffler dessus.
Poirjsb. Tu l'as dit, Verdelet.
On convient de proposer au marquis de renoncer à son oisiveté et de prendre un emploi. M. Poirier se charge d'attacher le grelot.
Cette espèce de conseil de famille a heu sa second acte^ après dîner; car H. Poirier a remarqué que les hommes en général et son gendne en particulier ne sont jamais de meilleure humeur qu'au moment où ils se lèvent d'une table bien servie. Mais l'assaut livré au marquis de Presles par son beau-père, sa femme et M. Verdelet est repoussé. Gaston se retranche derrière ses opinions légitimistes, il déclare que sa fidélité envers la dynastie déchue est celle d'un serviteur et d'un ami, et qu'il ne lui est pas permis de briguer un emploi sous le gouvernement de Juillet. Là-dessus on annonce à M. Poirier que les créanciers de son
Sendre, auxquels il a donné rendez-vous chez lui pour les payer, l'attenent an petit salon. Au moment où il veut aller les trouver, il apprend que le marquis de Presles n'a touché en espèces que cinquante pour cent des sommes qp'il doit nominalement à ces usuriers.
1 Verdelet s'incline en disant: Merci
* Un coq en pâte est un coq qu'on engraisse (avec de la pâtée). De là la locution être comme un coq en pâte, c'est-à-dire: avoir toutes ses aises. v * Girouette se dit figurément et familièrement d'un homme qui change facilement <f bpimon*, de parti.
712 AWLE AUG1EB (1820-1889). .
AOTB n, SOÈNB II.
Poibieb. Que ne m'avez-vous dit cela plus tôt? Avant votre mariage, j'aurais obtenu une transaction.
Gaston. C'est justement ce que je ne voulais pas. Il forait beau voir que le marquis de Presles rachetât sa parole au rabais et fit lui-même cette insulte à son nom.
Poibieb. Cependant, si vous ne devez que moitié . . .
Gaston. Je n'ai reçu que moitié, mais je dois le tout; ce n'est pas à ces voleurs que je le dois, mais à ma signature.
Poibieb, Permettez, monsieur le marquis, je me crois honnête homme; je n'ai jamais fait tort d'un sou à personne, et je suis incapable de vous donner un conseil indélicat; mais 0 me semble qu'en remboursant ces drôles de leurs déboursés réels, et en y ajoutant les intérêts composés à six pour cent, vous auriez satisfait à la plus scrupuleuse probité.
Gaston. H. ne s'agit pas ici de probité, c'est une question d'honneur.
Poibieb. Quelle différence faites-vous donc entre les deux?
Gaston. L'honneur est la probité du gentilhomme.
Poibieb. Ainsi, nos vertus changent de nom, quand vous voulez bien les pratiquer? Vous les décrassez pour vous en servir? Je m'étonne d'une chose, c'est que le nez d'un noble daigne s'appeler comme le nez d'un bourgeois.
Gaston. C'est que tous les nez sont égaux.
Poibieb. Croyez-vous donc que les hommes ne le soient pas?
Gaston. La question est grave.
Poibieb. Elle est résolue depuis longtemps, monsieur le marquis.
Le duc. Nos droits sont abolis, mais non pas nos devoirs. De tous nos privilèges il ne nous reste que deux mots, mais deux mots que nulle main humaine ne peut rayer: Noblesse oblige. Et quoi qu'il arrive, nous resterons toujours soumis à un code plus sévère que la loi, à ce code mystérieux que nous appelons l'honneur.
Poibieb. Eh bien, monsieur le marquis, il est heureux pour votre honneur que ma probité paye vos dettes. Seulement, comme je ne suis pas gentilhomme, je vous préviens que je vais tâcher de m'en tirer au meilleur marché possible.
Gaston. Ah! vous serez bien fin, si vous faites lâcher prise à ces bandits: ils sont maîtres de la situation.
Poibieb: Nous verrons, nous verrons. (A part). J'ai mon idée, je vais leur jouer une petite comédie de ma façon.
Il la joue en effet. Il dit aux créanciers que, s'ils veulent voir leurs billets acquittés intégralement, c'est-à-dire avec cent pour cent de bénéfice pour eux, ils n'ont qu'à s'adresser directement au marquis, à le faire mettre en prison pour dettes et essayer ce qu'ils peuvent tirer d'un gentilhomme qui n'a pas le sou. M. Poirier montre aux usuriers le contrat de mariage de sa fille avec Gaston de Presles, et leur prouve que ce dernier ne peut pas toucher à la dot de sa femme sans la signature de la marquise. Les créanciers stupéfaits, sachant bien que le marquis est entièrement ruiné, acceptent en soupirant le remboursement de leurs créances réelles avec six pour cent d'intérêt. Mais, avant de sortir de la maison, ils trouvent moyen d'entrer dans le grand salon où Antoinette est restée
LE GENDRE DE M. POQUKE (àOIB H, SCÈNE II). 713
avec 8011 mari Us reprochent amèrement an marquis de ne pas avoir fait honneur à sa signature, et lorsque Gaston leur répond qu'il a vingtcinq mille livres de rente et qu'il se reconnaît débiteur du reste du montant de leurs billets, ils lui jettent à la figure sa position inférieure vis-àrvis de sa femme. Le marquis indigné leur crie avec un geste menaçant: sortes. Une scène violente va avoir lieu, lorsque la marquise, qui, pendant toute cette dispute, a écrit rapidement, vient présenter aux usuriers un papier, signé par elle, qui leur assure sur sa dot le payement intégral de leurs créances. Ce trait de généreuse délicatesse, qui dégage l'honneur du marquis, gagne à la jeune femme le cœur de son mari, qui commence à comprendre ce qu'il possède en elle. Le vieux Poirier, lorsqu'il apprend ce qui vient de se passer, éclate et s'écrie:
Ah! mais il m'ennuie, mon gendre. Je vois bien qu'il n'y a rien à tirer de lui ... Oe garçon-là mourra dans la gentâhommerie finale. Il ne veut rien faire, il n'est bon à rien ... il me coûte les yeux de la tète1 ... il est maître chez moi ... H faut que ça finisse. (M sonne. — Entre un domestique.) Faites monter le portier et le enisinier.- (Le domestique sort.) Nous allons voir, mon gendre!... J'ai assez fait le gros dos et la patte de velours.9 Vous ne voulez pas faire de concessions, mon bel ami? A votre aise! je n'en ferai pas plus que vous; restez marquis, je redeviens bourgeois. J'aurai du moins le contentement de vivre à ma guise.
Pendant que sa fille et son gendre se promènent en voiture au bois de Boulogne, M. Poirier fait mettre à la porte cochère de sa maison un écriteau portant: 9A louer présentement un magnifique appartement au premier étage, avec écuries et remises,* C'est l'appartement de son gendre. Puis il udt venir Vatel, le cuisinier du marquis, se fait réciter le menu* du grand dîner que cet artiste prépare pour le lendemain, lui ordonne de remplacer les deux 9potages tnconnus', que Vatel vient de nommer, par la abonne soupe grasse* f les plats délicats du premier service aux noms plus ou moins recherchés et ridicules par des plats communs, aimés du bourgeois de Paris, et le second service par nrien du tout". Vatel indigné donne sa démission.**
PonoEB.a J'allais vous la demander, mon bon ami; mais comme on a huit jours pour remplacer un domestique . . .
Vatel. Un domestique! monsieur, je suis un cuisinier.
Pouueb. Je vous remplacerai par une cuisinière. En attendant, vous êtes pour huit jours encore à mon service, et vous voudrez bien exécuter le menu.
Vatel. Je me brûlerais la cervelle plutôt que de manquer à mon nom.
PonuEB (à part). Encore un qui tient à son nom! (Haut.) Brûlez-vous la cervelle, monsieur Vatel, mais ne brûlez pas vos sauces.5
* Expression figurée, où les yeux sont dits pour ce qu'on a de plus précieux» * Expression familière qui fait allusion aux habitudes du
chat et qui signifie: j'ai caché sous des dehors caressants mon pouvoir et les desseins que j'ai.
1 Le menu (d'un repas) signifie le détail des services, des plats dont il doit se composer.
4 On ne dit donner sa démission que d'un fonctionnaire Un domestique demande son congé, mais M. Vatel se croit autre chose.
5 Jeu de mots qu'on ne. saurait rendre dans une traduction. Se brûler la cerveUe signifie se tuer d'un coup de pistolet dans la tête.
714 EMILE AU0ŒB 0820^1889).
Le troisième acte amène la crise. M. de Presles revient de la promenade, enchanté de la conversation qu'il a eue avec sa femme, qui Sour la première fois, a osé lui montrer tout l'esprit dont la nature Ta ouée. Gaston s'écrie: »Je rivais avec vous son» vous connaître, comme un Parisien dans Paris." Pendant que M"« de Presles va mire sa toilette pour le dîner, le marquis a un entretien avec son beau-père, qu'il aborde gâtaient