LE GENDKE DS M. POIBIEB (ACTE 10, SCÈNE II
Gaston. Et de votre part, monsieur Poirier, elle me flatte et m'honore . . . Vous disiez done que votre première réforme? . . .
Pomma. O'eet, monsieur, que vous me fassiez le plaisir de ne plus me gouailier.1 Je suis las de vous servir de plastron.2
Gaston. Là, là, monsieur Poirier, ne vous fâchez pasl . Poison. " Je sais très bien que vous me tenez pour un très petit personnage et pour un très petit esprit . . . mais . . .
Gaston. Où prenez-vous cela?
Pomma. Mais vous saurez qu'il y a plus de cervelle dans ma pantoufle que sous votre chapeau.
Gaston. Ah! fil voilà qui est trivial . . . vous parlez comme un homme du commun.
Pomma. Je ne suis pas un marquis, moil
Gaston. Ne le dites pas si haut, on finirait par le croire.
Pomma. Qu'on le croie ou non, c'est le cadet de mes soucis.3 Je n'ai aucune prétention à la gentilhommerie, Dieu merci! je n'en fais pas assez de cas pour cela.
Gaston. Vous n'en faites pas de cas?
Pomma. Non, monsieur, non! Je suis un vieux libéral, tel que vous me voyez; je juge les hommes sur leur mérite, et non sur leurs titres; je me ris des hasards de la naissance; la noblesse ne m'éblouit pas, et je m'en moque comme de l'an quarante,4 je suis bien aise de vous l'apprendre.
Gaston. Me trou venez-vous du mérite, par hasard?
Pomma. Non, monsieur, je ne vous en trouve pas.
Gaston. Non? Ah! Alors, pourquoi m'avez-vous donné votre fille?
PoraiEB. Pourquoi je vous ai donné . . .
Gaston. Vous aviez donc une arrière-pensée?
Pomma (embarrassé). Une arrière-pensée?
Gaston. Permettez! Votre fille ne m'aimait pas quand vous m'avez attiré chez vous; ce n'étaient pas mes dettes qui m'avaient valu l'honneur de votre choix; puisque ce n'est pas non plus mon titre, je suis bien obligé de croire que vous aviez une arrière-pensée.
Pomma. Quand même, monsieur! . . . quand j'aurais tâché de concilier mes intérêts avec le bonheur de mon enfant? quel mal y verriez-vous? qui me reprochera, à moi qui donne un million de ma poche, qui me reprochera de choisir un gendre en état de me dé* dommager de mon sacrifice, quand d'ailleurs il est aimé de ma fille? J'ai pensé à elle d'abord, c'était mon devoir; à moi, ensuite, c'était mon droit.
Gaston. Je ne conteste pas, monsieur Poirier; vous n'avez eu qu'un tort, c'est d'avoir manqué de confiance en moi.
Pomma. C'est que vous n'êtes pas encourageant.
1 Expression populaire pour radier «jîl
* Le plattro» est une pièce de cuir rembourré dont on se couvre la poitrine et l'estomac dans les salles d'armes quand on s'exerce1 à l'escrime. Figurément et familièrement pladron se dit de quelqu'un qui est en butte aux railleries d'un autre.
* Familier pour: c'est le moindre de mes soucis.
* 8ous-entendu: de la république. Les royalistes employaient oe dicton pour exprimer une chose qu'on ne verrait jamais.
716 ÉlULB AUGIEE (1820-1889).
Gaston. Me gardez-vous rancune de quelques plaisanteries? Je ne suis peut-être pas le plus respectueux des gendres, et je m'en accuse, mais, dans les choses sérieuses, je suis sérieux. H est très juste que tous cherchiez en moi l'appui que j'ai trouvé en vous.
Poibibb (à part). Comprendrait-il la situation?
Gaston. Voyons, cher beau-père, à quoi puis-je vous être bon? . . . si tant est que je puisse être bon à quelque chose.
Poibieb, Eh bien, j'avais rêvé que vous iries aux Tuileries.
Gaston. Encore 1 c'est donc votre marotte de danser à la cour?
Poduxb. Il ne s'agit pas de danser. Faites-moi l'honneur de me prêter des idées moins frivoles. Je ne suis ni vain ni futile.
Gaston. Qu'êtes-vous donc, ventre-saint-gris I1 expliquez-vous.
Poibixb (piteusement). Je suis ambitieux!
Gaston. On dirait que vous en rougissez! pourquoi donc? Avec l'expérience que vous avez acquise dans les affaires, vous pouvez prétendre à tout. Le commerce est la véritable école des hommes d'Etat.
Pomma. C'est ce que Verdelet me disait ce matin.
Gaston. C'est là qu'on puise cette hauteur de vues, cette élévation de sentiments, ce détachement des petits intérêts qui font les Eiohelieu et les Colbert.3
Poirikb. Oh! je ne prétends pas . . .
Gaston. Mais qu'est-ce qui pourrait donc bien lui convenir, à ce bon monsieur Poirier? Une préfecture? fi donc! Le conseil d'Etat? non! Un poste diplomatique? Ah! justement l'ambassade de Oonstantânople est à prendre . . .
Poimee. J'ai des goûts sédentaires, je n'entends pas le turc.
Gaston. Attendez! (Lui frappant sur F épaule). Je crois que la pairie vous irait comme un gant.
Pomma. Oh! croyez-vous?
Gaston. Mais, voilà le diable! vous ne faites partie d'aucune catégorie . . . vous n'êtes pas encore de l'Institut.*
Pomma. Soyez donc tranquille! je payerai, quand il le faudra, trois mille francs de contributions directes. J'ai à la banque trois millions qui n'attendent qu'un mot de vous pour s'abattre sur de bonnes terres.
1 Voyez page 677, note 1.
2 BteheUeu (1686—1642), le cardinal et homme d'Etat si connu qai gouverna la France sous le régne de Louis XIII; Colbert (1619 — 1683), ministre de Louis XIV de 1662 jusqu'à sa mort
8 La chambre des pairs fut créée en 1814 par Louis XVHI et remplaça le sénat du premier Empire. Il y eut d'abord des pairs héréditaires et des pairs viagers. En 1881, 1 hérédité de la pairie fat abolie. Depuis ce temps et au moment où se passe Faction de notre pièce, le roi nommait les pairs à vie, mais il ne pouvait les prendre que dans certaines catégories déterminées par la loi, p. e. parmi les grands propriétaires fonciers qui payaient une somme très forte de contributions directes, parmi les députés, les membres de l'Institut, etc. C'est à cette dernière catégorie que Gaston a la malice de faire allusion. L'Institut de France comprend les cinq académies: Y Académie française, celle des Inscriptions et BeUes-lettres, l'Académie des Sciences, celle des Beaux- Arts et l'Académie des Sciences morales et politiques.
LE GENDRE DS X. POIRIER (ACTE m, SCÈNE II). 717
Gaston. Ah! Machiavel! Ah! Sixte-Quint!1 vous les roulerez9 tous.
Poibikr. Je crois que oui.
Gaston. Mais j'aime à penser que votre ambition ne s'arrête pas en si bon chemin? Il tous faut un titre.
Poirier. Oh! oh! je ne tiens pas à ces hochets de la vanité: je suis, comme je tous le disais, un vieux libéral.
Gaston. Raison de plus. Un libéral n'est tenu de mépriser que l'ancienne noblesse; mais la nouvelle, celle qui n'a pas d'aïeux . . .
Poirier. Celle qu'on ne doit qu'à soi-même!
Gaston. Vous serez comte.
Poibieb. Non. n faut être raisonnable. Baron, seulement.
Gaston. Le baron Poirier! . . . cela sonne bien à l'oreille.
Pomma. Oui, le baron Poirier!
Gaston (il le regarde et fart d'un éclat de rire). Je vous demande pardon; mais là, vrai! c'est trop drôle! Baron! monsieur Poirier! . . . baron de Oatillard.'
Poirier (à part). Je suis joué! . . .
Gaston (au duc de Montmeyran qui entre dan$ ce moment). Arrive donc, Hector! arrive donc! Sais-tu pourquoi Jean Gaston de Presles a reçu trois coups d'arquebuse à la bataille d'Ivry?4 Sais-tu pourquoi François Gaston de Presles est monté le premier à l'assaut de La Rochelle?5 Pourquoi Louis Gaston de Presles s'est fait sauter à la Hogue?* Pourquoi Philippe Gaston de Presles a pris deux drapeaux à Fontenoy?7 Pourquoi mon grand-père est mort à Quiberon?8 C'était pour que monsieur Poirier fût un jour pair de France et baron.
Le duo. Que veux-tu dire?
Gaston. Voilà le secret du petit assaut qu'on m'a livré ce matin.
Le duo (à part). Je comprends!
Poirier. Savez-vous, monsieur le duc, pourquoi j'ai travaillé quatorze heures par jour pendant trente ans? pourquoi j'ai amassé, son par sou, quatre millions, en me privant de tout? C'est afin que monsieur le marquis Gaston de Presles, qui n'est mort ni à
1 Machiavel [pr. ki] (1469—1527), quatorze ans secrétaire de la république florentine, auteur du livre le Prince, où il enseigne aux tyrans es moyen* de réussir, même au mépris de la justice et, de l'humanité. Sixte- Quint (1521—1590) se fit élire pape en 1585, en feignant de graves infirmités et une faiblesse extrême. Il se moqua, dit-on, de ceux qui s'étaient laissé tromper, et il gouverna avec une extrême rigueur.
* Expression familière pour: Vous les surpasseres, vous les duperez tous (©te toettat fie aUt ÇfatttS Bidji ffi$«n).
* Gatittard est le nom d'une espèce de poire.
* Henry IV battit à Ivry les Ligueurs en 1590.
* La Rochelle fut prise en 1628 par Richelieu.
9 C'est-à-dire avec son vaisseau. La rade de la Home (ou Haque, en Normandie, non loin de Cherbourg) fût, en 1692, le théâtre d'un célèbre combat naval, où la flotte française fût détruite par les flottes de l'Angleterre et de la Hollande.
7 Fontenoy (en Belgique), où les Français, commandés par le maréchal de Saxe, battirent les Anglais, les Hollandais et les Autrichiens en 1745.
9 En 1795, les royalistes firent une descente en Bretagne et furent battus à Quiberon par le général républicain Hoche.
Quiberon, ni à Fontenoy, ni à La Hogue, ni ailleurs, puisse mourir de vieillesse sur un lit de plume, après avoir passé sa vie à ne rien faire.
Le duc. Bien répliqué, monsieur!
Gaston. Voilà qui promet pour la tribune!
Le domestique (entrant). E y a là des messieurs qui demandent à voir l'appartement.
Gaston. Quel appartement?
Le domestique. Celui de monsieur le marquis.
Gaston. Le prend-on pour un muséum d'histoire naturelle?
Poirier (au domestique). Priez ces messieurs de repasser. (Le domestique sort.) Excuses-moi, mon gendre; entraîné par la gaieté de votre entretien, je n'ai pas pu vous dire que je loue le premier étage de mon hôtel.
Gaston. Hein?
Poibieb. C'est une des petites réformes dont je voua parfais.
Gaston. Et où comptez-vous me loger?
Poirier. Au deuxième; l'appartement est assez vaste pour nous contenir tous.
Gaston. L'arche de Noé!
Poirier. H va sans dire que je loue les écuries et les remises.
Gaston. Et mes chevaux? vous les logerez au deuxième aussi?
Poirier. Vous les vendrez.
Gaston. J'irai donc à pied?
Le duc. Ça te fera du bien. Tu ne marches pas assez.
Poirier. D'ailleurs, je garde mon coupé bleu. Je vous le prêterai.
Le duc. Quand il fera beau.
Gaston. Ah çà! monsieur Poirier! . . .
Le domestique (rentrant). Monsieur Yatel demande à parler à monsieur le marquis.
Gaston. Qu'il entre! (Entre Vatel m habit noir). Quelle est cette tenue, monsieur Vatel? ètes-vous d'enterrement, ou la marée manque-t-elle?1
Vatel. Je viens donner ma démission à monsieur le marquis.
Gaston. Votre démission? la veille d'une bataille!
Vatel. Telle est l'étrange position qui m'est faite; je dois déserter pour ne pas me déshonorer; que monsieur le marquis daigne jeter les yeux sur le menu que m'impose monsieur Poirier.
Gaston. Que vous impose monsieur Poirier? Voyons cela. (lÂsant) Le lapin sauté!
Poirier. C'est le plat de mon vieil ami Ducaillou.
Gaston. La dinde aux marrons.
Poirier. C'est le régal de mon camarade Groschenet.
Gaston. Vous traitez la rue des Bourdonnais?*
Poirier. En même temps que le faubourg Saint-Germain.3
Gaston. J'accepte votre démission, monsieur Vatel. ( Vatel «ni.) Ainsi demain mes amis auront l'honneur d'être présentés aux vôtres?
Poirier. Vous l'avez dit, ils auront cet honneur . . . Monsieur le
1 Voyez page 708, note 5.
2 Bue de Paris habitée presque exclusivement par des commerçante. 8 Quartier de Paris, habité de préférence par la noblesse légitimiste.