‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 482 sur 514 · LE GENDRE DE M. POIRIER (ACTE III, SCÈNE II · texte numérisé non relu

LE GENDRE DE M. POIRIER (ACTE III, SCÈNE II

duc sera-t-U humilié de manger ma soupe entre monsieur et madame Pincebourde?1

Lb duc. Nullement. Cette petite débauche ne me déplaira pas. Madame Pincebourde doit chanter au dessert?

Gaston. Après dîner nous ferons un cent de piquet.

Le duc. Ou un loto.

Poirier. Ou un nain-jaune.3

Gaston. Et de temps en temps, j'espère, nous renouvellerons cette bamboche.9

Poirier. Mon salon sera ouvert tous les soirs, et vos amis seront toujours les bienvenus.

Gaston. Décidément, monsieur Poirier, votre maison va devenir un lieu de délices, une petite Oapoue. Je craindrais de m'y amollir, j'en sortirai pas plus tard que demain.

Poirier. J'en serai au regret . . . mais mon hôtel n'est pas une prison. Quelle carrière embrasserez-vous? la médecine ou le barreau?4

Gaston. Qui parle de cela?

Poirier. Les ponts et chaussées5 peut-être? ou le professorat? car vous ne pensez pas tenir votre rang avec neuf mille francs de rente?

Le duc. Neuf mille francs de rente?

Poirier (à Gaston). Dame! le bilan est facile à établir: vous avez reçu cinq cent mille francs de la dot de ma fille. La corbeille de noces6 et les frais d'installation en ont absorbé cent mille. Vous Tenez d'en donner deux cent dix-huit mille à vos créanciers; il vous en reste donc cent quatre-vingt-deux mille, qui placés au taux légal, représentent neuf mille livres de rente . . . Est-ce clair? Croyez-moi, mon cher Gaston, restez chez moi, fût-ce même au second, vous y serez encore mieux que chez vous. Pensez à vos enfants ... qui ne seront pas fâchés de trouver un jour dans la poche du marquis de Presles les économies du bonhomme Poirier. A revoir, mon gendre, je vais régler le compte de monsieur Vatel. (Il sort.)

(Le duc et le marquis se regardent un instant, le duc éclate de rire.)

Gaston. Tu trouves cela drôle, toi?

Le duc. Ma foi, oui! Voilà donc ce beau-père modeste et

1 Remarques les noms plébéiens forgés exprès par Augier: DucaiUou (caillou, aiefelftein), Groechenet (chenet, ustensile de fer qu'on place par paire dans les cheminées, pour supporter les bûches), Pincebourde (pincer, serrer, presser entre les doigts; bourde, mot populaire pour mensonge).

2 Jeu de cartes où Ton emploie un tableau représentant un nain qui tient un sept de carreau.

• Bamboche, mot populaire qui désigne une partie de plaisir où Ton se livre à une grosse gaieté.

4 Le barreau signifie l'enceinte réservée où se mettent les avocats pour plaider et, par extension, la profession d'avocat

6 Ponts et chaussées est la dénomination sous laquelle on comprend en France tout ce qui concerne l'administration publique dans la construction et l'entretien des routes. Ici ponts et chaussées est dit pour la profession d'ingénieur.

6 On appelle corbeiUe de noces ou simplement corbeille les parures et bijoux que le futur envoie dans une corbeille à celle qu'il doit épouser.

720 EXILE AUGŒR (1890-1889).

nourrissant comme les arbres à fruit? oe George Dandin?1 Tu as trouvé ton maître, mon fils; mais, au nom du ciel, ne fus pas cette piteuse mine. Regarde-toi, tu as l'air d'un paladin qui partait pour la croisade et que la pluie a fait rentrer! Ris donc un peu: Paventure n'est pas tragique.

Le duc a raison; car à la suite d'une complication d'intrigues qu'il serait trop long d'expliquer, une réconciliation générale a fieu. Le marquis de Preeles rompt irrévocablement avec les folies de son passé. et, jaloux de ne devoir son existence et celle de sa femme qu'a soc travail, il demande à M. Verdelet une place dans ses bureaux.

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