‹ Manuel de littérature françaiseChapitre 500 sur 514 · CHERBULIEZ · texte numérisé non relu

CHERBULIEZ

à écrire, et devant cette table un homme assis, le cou nu, la chevelure en désordre assez pareille à une crinière de lion, vêtu d'une sorte de cagoule1 en laine blanche. Cet homme retourna la tête, et Didier ne put réprimer un tressaillement: à vingt-six ans, son père devait avoir ce visage. „ C'est à M. Prosper Randoce que j'ai l'honneur de parler?" dit-il d'une voix qui n'avait pas tout à fait son timbre ordinaire. — „ Asseyez-vous," répondit l'autre d'un ton brusque; sur quoi, lui tournant le dos, il se remit à écrire.

Didier s'assit, il profita du délai de grâce qui lui était accordé pour souffler et se reconnaître. H promena ses yeux autour de lui. Le cabinet de travail de Prosper ne ressemblait nullement à un paysage de Bohême.9 Une propreté exquise, un mobilier bien tenu, de l'acajou, du palissandre, des chaises en canne à dossier doré, deux fauteuils capitonnés,8 un bahut4 sculpté; devant la table à écrire une grande peau d'ours, sur la cheminée une pendule de marbre à figure, et dans la cheminée un bon feu qui flambait. Ce qui attira surtout l'attention de Didier, ce fut une grande table surchargée de bric-àbrac,5 de vieux cuivres, de statuettes, de bronzes, dont quelques-uns étaient de prix. Pour la première fois de sa vie, il fit un inventaire: il calcula dans sa tête ce que pouvait valoir cette table et ce qu'il y avait dessus; puis il estima tant bien que mal le prix des six chaises, des deux fauteuils, du bahut, de la pendule. Quand il eut fait son compte, il reporta ses yeux sur Prosper, qui lui tournait toujours le dos et semblait absorbé dans son travail. En face de la table à écrire, il y avait une glace, et dans cette glace Didier pouvait apercevoir la figure de Prosper. U s'assura de nouveau que son demi-frère ressemblait beaucoup à leur père; c'étaient les mêmes cheveux crépus, le même front étroit, mais élevé, le même nez aquilin, le même menton un peu pointu. Seulement Prosper était plus beau, l'ensemble de ses traits plus régulier.

Prosper continuait d'écrire. Didier perdit patience. Il se leva.

„Je vois, monsieur, dit-il, que j'arrive dans un mauvais moment"

Prosper eut l'air ou se donna l'air de se réveiller; il secoua sa tête et ses cheveux ébouriffés6 comme pour chasser le démon poétique qui le possédait, il repoussa du talon le tabouret sur lequel reposaient ses pieds et qui était apparemment le trépied de Delphes, posa sa plume avec un geste solennel, toisa Didier. „Qu'y a-t-il pour votre service?*4 demanda-t-il sèchement.

„ Je ne sais, monsieur, comment vous expliquer .... Ma démarche va vous paraître étrange. Je suis un provincial qui se pique de littérature. J'aime de passion les beaux vers, et je gémis de la di-

1 Cagoule, sorte dévotement de moine, ample et enveloppant tout le corps.

2 C'est-à-dire son cabinet n'avait pas du tout V apparence de la pauvreté. La bohème (v. page 723, note 4) se dit par extension de la vie et de la situation des vagabonds, des pauvres diables et spécialement des hommes de lettres et des artistes qui vivent dans le désordre et la misère.

* Capitonné signifie garni de capitons, c'est-à-dire de bourres de soif.

4 Bahut (pr. 6a-w), vieux meuble en forme d'armoire.

5 On donne le nom de bric-à-brac (pr. btï-ka-brak, au pluriel invariable) aux objets vieux, comme bahuts, tableaux, statuettes, etc.

6 Cheveux en désordre.

PROSPER EANDOCE. 765

sette de talents où nous sommes. Un heureux hasard a fait tomber sous mes yeux les Incendies de Pâme. Il m'a paru que ce livre nous promettait un poète. La curiosité m'a pris de connaître l'auteur, .l'ai forcé votre porte, je suis venu vous demander la permission de vous voir. Veuillez prendre en bonne part mon indiscrétion."

Prosper Randoce éprouvait une émotion qui tenait de l'attendrissement; il n'était pas blasé sur le succès, l'aventure lui parut fabuleuse. Un quidam qui avait lu les Incendies, qui admirait les Incendies, qui avait peut-être fait le voyage de Paris tout exprès pour voir l'auteur des Incendies! .... Gomme il avait la vue un peu basse, il avança !a tête pour contempler de plus pcès cet animal rare et peut-être utile. Ù le regarda un instant dans les yeux, puis l'invraisemblance de sa bonne fortune l'inquiéta, il craignit de donner dans un panneau,1 que le quidam ne fût un mauvais plaisant; à tout hasard il se tira d'affaire par une cabriole. Se soulevant à moitié sur sa chaise: ..Comment voulez-vous me voir? demanda-t-il; de face, de profil, en trois-quarts, assis, debout, dans une ombre pleine de mystère, illuminé agtomof Choisissez la pose, l'attitude; je ne vous refuserai rien."

„ Avant de faire mon choix, répliqua Didier en souriant, je voudrais connaître votre tarif."

Tiens, pensa Prosper, ce n'est pas une bête! Il prit aussitôt son parti, avança un fauteuil; mais il lui restait quelque inquiétude. .Homme étonnant, dit-il, noble ami des muses, asseyez-vous là, dans le plus mollet de mes fauteuils. Que pourrais-je bien imaginer pour vous être agréable? Je m'en vais placer un coussin derrière votre tête, un carreau sous vos pieds .... Mettez-vous à l'aise et laissez-moi vous contempler. Vous êtes l'homme miraculeux que j'attendais depuis quatre ans; je vous ai vu en rêve. Apparition divine! . . . Dieu juste! il est donc vrai que mon pauvre rossignol a trouvé au fond des bois un lecteur, et, qui mieux est, un admirateur! Franchement, je ne suis pas de votre force. Je crois bien avoir lu les Incendies; quant à les admirer .... Entre nous soit dit, ils ne valent pas le diable."

„Vou8 m'affligez, monsieur; mais peut-être avez-vous raison. Mes amis me plaisantent sur mon goût pour la poésie; ils prétendent que je ne m'y connais pas.*4

Prosper se mordit la lèvre. Cet animal, pensa-t-il, est par trop complaisant. Qui diantre lui demandait d'être de mon avis? — „ Quand je vous dis, reprit-il d'un ton aigre-doux, qu'ils ne valent pas le diable .... entendons-nous, que diable! entendons-nous. Les

Incendies sont un péché de jeunesse; mais il y a péchés et péchés

— Oh! nous nous entendons, interrompit Didier. Quand vous comparez votre péché à ceux des autres, il vous semble véniel.' Nous sommes bien près de nous accorder. Dieu me garde de prétendre que les Incendies soient un des chefs-d'œuvre de l'esprit humain! Il m'a paru seulement, comme je vous le disais tout à l'heure, qu'ils nous

1 Donner dans le (un) panneau signifie se laisser attraper, se laisser tromper. (Panneau: filet pour prendre des lièvres, des lapins.)

1 Les péchés véniels (du latin venialis, vcnia), c'est-à-dire qui peuvent être pardonnes, sont des péchés moins graves et qu'on oppose, dans le langage des théologiens catholiques, aux péchés mortels, c'est-à-dire qui donnent la mort à l'âme.

766 CHEBBUUE2 (1882- ).

promettaient un poète. Je pensais en les lisant: l'auteur a quelque chose à dire, un jour il le dira .... Un homme qui a quelque chose à dire est à mes yeux un homme à part J'ai voulu m'assurer que je ne m'étais pas trompé. Je suis un huissier qui vient rappeler à votre talent que le jour de l'échéance est proche, qu'on vous attend, qu'on veut être payé! J'ai la conviction que vous êtes solvable.*

Prosper prit confiance. Il se gourma,1 se carra, se gonfla, passa solennellement sa main dans sa vaste chevelure. H éprouvait le besoin de se donner un peu d'exercice, il jugea que l'occasion était bonne pour piaffer9 un peu, pour «déployer son tonnerre." Se drapant dans sa cagoule, les yeux au plafond, il arpenta la chambre à grands pas.

„Huissier de mon cœur, dit-il, vous avez raison. Oui, il y a quelque chose ici (et il étreignait ses deux tempes des cinq doigte de sa main gauche). Oui, il y a quelque chose là (et il se frappait la poitrine à tour de bras en secouant la tête comme un cheval qui hoche avec la bride). Vous avez confiance en moi C'est bien. Un jour vous direz avec une juste fierté: J'avais deviné ce Prosper Randoce .... Oe jour-là, tous les incrédules se vanteront d'avoir cru; mais votre gloire ne vous sera point ôtée. Ayant eu part an danger, vous aurez part à l'honneur .... Eh bien! oui, mon cher, la tête que voici est une cuve, et dans cette cuve il y a quelque chose qui fermente, qui travaille, qui bout. Gare à l'explosion! Heureusement les douves pont en vieux chône et cerclées de fer — Que j'aie quelque chose à dire, ohl cela n'est pas douteux. Laissezmoi le temps d'emboucher mon grand porte-voix. Je vous jure par ma première pipe que ma voix portera loin, qu'elle sera entendue de l'univers et d'autres lieux connus .... Vraiment cela me fait plaisir que vous ayez foi en mol C'est de bon exemple; tous mes anciens amis me croient un homme fini. Messieurs, voici un honnête garçon qui est arrivé de la province tout courant pour m'annoncer

qu'il ne tient qu'à Prosper Randoce d'être un grand homme

Et pourquoi pas? Je suis un drôle bien découplé; j'ai la taille réglementaire et une volonté d'enragé. Regardez mes coudes, mes genoux, voilà des articulations qui sont encore toutes neuves; cela ne sent pas le cambouis8 .... H y a, voyez-vous, mon cher, une belle place à prendre. Tout ce qui se fait aqjourd'hui ne vaut pas qu'on le ramasse, c'est de la camelotte. Les plus habiles ont de la patte;4 voilà tout. GrandDieu! qu'est devenu le grand art, la grande poésie, le grand style? (D prononçait le mot grand à pleine bouche comme un chauvin *

1 Oourmer, proprement mettre la gourmette (la petite chaînette de fer au mors du cheval), puis: battre à coups de poing. 8e gourmet signifie: affecter un air raide et compassé.

2 Piaffer se dit proprement du cheval: frapper la terre des pù& en les levant fort haut

3 Cambouis, vieux oing pour graisser les roues d'une voiture.

4 Le mot patte est eut ici par allusion aux chiens savants, dont l'adresse est toute mécanique et l'intelligence toute de routine.

6 Chauvin est le nom du principal personnage d'une pièce de Scribe, Le Soldat laboureur, qui se fait remarquer par une admiration sans bornes, une foi aveugle et niaise en tout ce qui regarde Napoléon I". Ce personnage, popularisé par le spirituel crayon d'un peintre, est devenu en France le type du fanatisme napoléonien, ensuite de tout fanatisme politique, de tout patriotisme exagéré, désigné dès lors par le nom de chauvin****-

PROSPER BANDOOE. 767

autrefois parlant de la grrrande nation.) Le dieu du jour, c'est e truc.1 Aimez-vous la ficelle?9 — on en a mis partout. Je ne vois lu théâtre que des escamoteurs qui filent la carte.1 Et le public mbécile bat des mains, il trépigne, il brait, il se pâme. Notez qu'il t'est plus besoin de le tromper; il aime à voir clair dans les tours [u'on lui joue; il a vu partir la muscade,4 il sait où elle est et n'en irait que plus fort .... J'aurais pu faire comme les autres. Oh! lue nenni! Je veux entrer dans le succès par la voie royale, par a grande porte de la gloire, à grandes guides, sur un char triomphal ittelé de quatre chevaux blancs. Je méprise cordialement le public. Le mépris est ma muse. Caligula, je vous assure, était un homme l'esprit; il est certain que si d'un bon coup d'espadon5 .... Non, point de concession. Ah! public imbécile, public idiot, tu veux des tours de gibecière!6 Tiens, voilà de l'art, voilà de la poésie, voilà du style, voilà des vers comme on n'en fait qu'à Jersey.7 Tu regimberas8 d'abord, tu secoueras tes longues oreilles; mais, je te connais, tu finiras par braire. Un homme qui se tient debout finit toujours par avoir raison. On se dit: C'est un phénomène. Ma foi! réussisse qui voudra par les courbettes;9 moi je prétends réussir par l'insolence. Je suis en fonds, j'en ai à revendre . . . ."

Tandis que Prosper Randoce discourait de la sorte en gesticulant et en cheminant à grands pas, Didier, immobile dans un fauteuil, ne soufflant mot, observait son demi-frère avec une extrême attention. — H a le tour de visage de mon père, pensait-il; mais, si frappante qu'elle soit, la ressemblance n'est pas parfaite. Oe n'est pas de lui qu'il a hérité ses yeux. — C'étaient des yeux étranges que ceux de Prosper, grands, bien fendus, couleur d'acier, beaux si l'on veut, mais d'une beauté inquiétante, ardents et qui cependant faisaient froid; on y sentait du dessous, et le regard, perçant malgré la myopie, était sans flamme; ce regard disait très nettement: Je n'aime que moi. Les yeux à part, Prosper était bien le portrait de M. de Peyrols, mais avec un peu moins de

1 True est le nom d'une machine employée au théâtre pour opérer les changements de scène. Ce mot se dit populairement pour adresse, habileté.

2 On voit la ficelle signifie: on voit comment la chose se fait On parle des ficelles dramatiques, et l'on dit: Cet auteur connaît les ficelles du métier. Ces locutions viennent de la ficelle avec laquelle on fait mouvoir les pantins, les mannequins sur un théâtre de marionnettes.

» Filer la carte, veut dire tirer chaque carte avec assez d'attention pour la reconnaître et se procurer les bonnes adroitement et par tricherie.

* La muscade est: 1) le fruit du muscadier; 2) la petite boule de la grosseur d'une muscade, dont se servent les prestidigitateurs.

5 Espadon, grande et large épée qu'on tenait a deux mains. — vUtinam pcpulus Bomanus unam cervicem haberet,* dit Caligula dans Suétone (CaUgula XXX).

« Une gibecière est: 1) le sac où les chasseurs mettent le gibier; 2) un sac à l'usage des escamoteurs, qu'ils attachent devant eux quand ils opèrent quand ils travaillent. Tour de gibecière veut donc dire tour d'escamotage.

* Victor Hugo a longtemps vécu à l'île de Jersey (voyez page 694).

* Regimber, remuer les jambes, ruer, se dit proprement des bétes de monture quand on les touche de l'éperon. Au figuré: se révolter.

9 Courbette, proprement: mouvement du cheval qui se cabre un peu; au figuré surtout au pluriel, révérences (©ûtflhrçe), bassesses.

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