LE COMTE DE GORMAS, DON DIÈGUE
Ls comte. Enfin vous l'emportez, et la faveur du Roi Vous élève en un rang2 qui n'était dû qu'à moi: Il vous fait gouverneur du prince de Castille.
Don Diègue. Cette marque d'honneur qu'il met dans ma famille Montre à tous qu'il est juste, et fait connaître assez Qu'il sait récompenser les services passés.
Lb comte. Ppur grands que soient les rois,3 ils sont ce que nous
sommes:
Us peuvent se tromper comme les autres hommes; Et ce choix sert de preuve à tous les courtisans Qu'ils savent mal payer les services présents.
Don DiàouE. Ne parlons plus d'un choix dont votre esprit s'irrite: La faveur l'a pu faire autant que le mérite; Mais on doit ce respect au pouvoir absolu, De n'examiner rien quand un roi l'a voulu.
1 Nous suivons le texte de l'édition des Œuvres de Corneille de M. Marty-Laveaux, laquelle fait partie de la collection des Grands écrivains de la France publiée sous la direction de M. A. Régnier.
2 On dirait en prose: élever à un rang.
8 „Ce tour de phrase a vieilli; on dirait aujourd'hui tout grands que sont les rois, quelque grands que soient les rois." voltaire.
LB CID (acte i, scène ni). 3
A l'honneur qu'il m'a fait ajoutez-en un autre; Joignons d'un sacré nœud1 ma maison à la vôtre: Vous n'avez qu'une fille, et moi je n'ai qu'un fils; Lear hymen* nous peut rendre3 à jamais plus qu'amis: Mes-nous cette grâce, et l'acceptez pour gendre.4
Li covTK. A des partis plus hauts ce beau fils doit prétendre:5 Et le nouvel éclat de votre dignité Loi doit enfler le cœur d'une autre vanité.6
Eurcez-la, Monsieur,7 et gouvernez le Prince: Montrez-lui comme il faut régir une province, Faire trembler partout les peuples sous sa loi, Remplir les bons d'amour, et les méchants d'effroi. Joignez à ces vertus celles d'un capitaine: ïontrez*lui comme il faut s'endurcir à la peine, Dus le métier de Mars se rendre sans égal, Passer les jours entiers et les nuits à cheval, Reposer tout armé, forcer une muraille, Et ne devoir qu'à soi le gain d'une bataille. Ififitnrisez-le d'exemple,8 et rendez-le parfait, Expliquant à ses yeux vos leçons par l'effet.9
Do* Diègue. Pour s'instruire d'exemple, en dépit de l'envie, 0 lira seulement l'histoire de ma vie.
Là, dans un long tissu de belles actions, 0 rerra comme 0 faut dompter des nations, Attaquer une place, ordonner une armée,10 Et sur de grands exploits bâtir sa renommée.
Lt oomtx. Les exemples vivants sont d'un autre pouvoir, Un prince dans un livre apprend mal son devoir. Et qu'a fait après tout ce grand nombre d'années, tyie ne puisse égaler une de mes journées? '
Si tous fûtes vaillant, je le suis aujourd'hui, Si ce bras du royaume est le plus ferme appui Grenade et l'Aragon tremblent quand ce fer brille; Ion nom sert de rempart à toute la Castille:
1 Aujourd'hui le mot sacré, employé en bonne part, dans le sens de MMt, consacré à la divinité, se place après le substantif! A l'exception fc quelques expressions, p. e. sacré collège (collège des cardinaux), sacré (ow (coeur de Jésus), l'adjectif sacré précédant le substantif est devenu «tenue injurieux, appartenant au langage le plus bas et le plus grossier. Mai m dix-septième siècle le mot sacré, placé avant le substantif ne Prioesit pas reflet désagréable qu'il a aujourd'hui
1 Hymen (prononcez i-mené)f mot poétique pour mariage.
1 On dînât aujourd'hui peut nous rendre.
* Autrefois, en vers et en prose, on mettait volontiers le pronom avant fe second impératif Aujourd'hui on dirait: et acceptez-le pour gendre.
' Variante: A de plus hauts partis Rodrigue doit prétendre. 9 Variante: Lui doit bien mettre au cœur une autre vanité. 7 Le terme de monsieur n'est guère usité dans la tragédie française; !* poètes hn préfèrent le mot plus noble de seigneur. ' CestrèVdire par votre exemple.
1 Variante: Instruisez-le d'exemple, et vous ressouvenez
Qu'il faut faire à ses yeux ce que vous enseignes.
* Variante: Attaquer une place et ranger une année.
Sans moi, vous passeriez bientôt sous d'autres lois, Et vous auriez bientôt vos ennemis pour rois. Chaque jour, chaque instant, pour rehausser ma gloire, Met lauriers sur lauriers, victoire sur victoire. Le Prince à mes côtés ferait dans les combats L'essai de son courage à l'ombre de mon bras; Il apprendrait à vaincre en me regardant faire; Et pour répondre en hâte à son grand caractère, H verrait ....
Don Diègue. Je le sais, vous servez bien le Roi; Je vous ai vu combattre et commander sous moi. Quand l'âge dans mes nerfs a fait couler sa glace, Votre rare valeur a bien rempli ma place; Enfin, pour épargner les discours superflus, Vous êtes aujourd'hui ce qu'autrefois je fus. Vous voyez toutefois qu'en cette concurrence Un monarque entre nous met quelque différence.
Le comte. Ce que je méritais, vous l'avez emporté. * Don Diègue. Qui l'a gagné sur vous l'avait mieux mérité.
Le comte. Qui peut mieux l'exercer en est bien le plus digne.
Don Diègue. En être refusé n'en est pas un bon signe.
Le comte. Vous l'avez eu par brigue, étant vieux courtisan.
Don Diègue. L'éclat de mes hauts faits fut mon seul partisan.
Le comte. Parlons-en mieux, le Roi fait honneur à votre âge.
Don Diègue. Le roi, quand il en fait, le mesure au courage.
Lx comte. Et par là cet honneur n'était dû qu'à mon bras.
Don Diègue. Qui n'a pu l'obtenir ne le méritait pas.
Le comte. Ne le méritait pas! Moi?
Don Diègue. Vous.
Le comte. Ton impudence, Téméraire vieillard, aura sa récompense. (R lui donne un soufflet)
Don Diègue, mettant Vépée à la main.
Achève, et prends ma vie après un tel affront, Le premier dont ma race ait vu rougir son front.1
Le comte. Et que penses-tu faire avec tant de faiblesse?
D. Diègue (désarmé). 0 Dieu! ma force usée en ce besoin me laisse!
Le comte. Ton épée est à moi; mais tu serais trop vain, Si ce honteux trophée avait chargé ma main.
Adieu; fiais lire au prince, en dépit de l'envie, Pour son instruction, l'histoire de ta vie: D'un insolent discours ce juste châtiment Ne lui servira pas d'un petit ornement.