ORIGINE DE LÀ LANGUE FRANÇAISE. XVII
liogue des Gallo-Romains ne se borna pas à l'introduction de mots barbares dans le vocabulaire. Les Allemands ont modifié la forme d'un certain nombre de mots latins, ils ont changé la signification de beaucoup Vautres en les adoptant1 et en ont remplacé quelques-uns par des comhinaUons barbares, formées à l'analogie de leur propre langueA
U est plus difficile de dire jusqu'à quel point l'élément germanique a favorisé et développé les tendances analytiques de la langue moderne, puisque ces tendances, qui consistent surtout à remplacer les désinences des cas par l'emploi des prépositions et j introduire dans la conjugaison remploi des verbes auxiliaires, sont déjà fortement accusées dans le latin vulgaire.
Quoi qu'il en soit, s'il est incontestable que l'action de la langue allemande a été plus grande sur la formation du français que celle h celtique, il n'est pas moins vrai que la tradition latine n'a januris cessé de dominer et que l'immixtion de l'élément étranger 4 laissé la syntaxe à peu près intacte.
Les raisons par lesquelles les savants français du seizième siècle' ••nt voulu prouver que leur langue dérive, en grande partie, du grec 'vj de l'hébreu, ne soutiennent plus aujourd'hui un examen sérieux. Le grec parlé par les habitants de Marseille n'a pas eu la moindre ufiuence sur la formation du français et n'a pas fourni un seul mot a son vocabulaire. Cette colonie phocéenne fut de bonne heure absorbée F*r les Romains, et les éléments grecs qu'elle a pu introduire dans ie celtique ont dû périr avec cette langue.4 Les quelques mots d'origine grecque que contient le vieux français, ou bien ne viennent pas 'îirectemeut du grec, mais du latin, qui les lui avait empruntés,5 ou
1 Voyez Max Muller, Uber deutsche Schattierungen romanischer >V«rUr. Exemples: Haut dérive du latin altus, hurler (dans le vieux français huiler) de ululare, mais l'aspiration de ces deux mots est pro- >.ncc de gens qui, dans leur langue, disaient hoch et heulen. Le mot -tin igms a dispara du français, parce qu'il était sans rapport avec i allemand. Les Germains le remplacèrent par focus, qui se rapprochait '<* ftuer et de funkeln et qni, en français, est devenu feu. [Plus tard ignis ' répara dans la langue savante sons la forme de igné (de feu) et ignition.]
1 Exemples: entretenir (intertenere) untetÇalten, avenir (à venir) gutah, contrée (contrata de la prép. contra) ©egenb (de gegen), malade n^e aptns) tutnàfelid}.
3 Guiehard, Thomassin, Ferion, dont le dernier cite César pour ; renier que les Druides parlaient grec et finit par démontrer que c'est & leor langue que dérive le français moderne; au 17* siècle Ménage ''ftgines de la langue française). Mais c'est à tort qu'on a accusé Henri htieme (Henricus Stephanus 1528—1598) d'avoir fait dériver le français 40 grec. Voyez sur ce point Max Muller, Science of Language I, é.
4 Voyez Diez (Gramm. d. rom. Spr. I, 56), qui fait remarquer à cette *esfion que la ressemblance qui existe entre plusieurs mots français et *? mot* grecs d'une signification analogue, est tout à fait fortuite, faà oq a voulu dériver paresse de naçêaiç, écouter de axot/W, dîner de ^tarifr, tuer de futur, etc. etc., étymologies de fantaisie, que depuis Sçtempf la science a mises à néant [Paresse vient de pigritia, écouter <* vuàUare, amer du bas latin disnare (decœnare?), tuer de tutare (pro- {pHi recouvrir pour protéger, puis étouffer, p. e. tuer le feu). Voyez l]^< Etymologisches Wôrterbuch].
. * Ainsi parole, bourse, bocal ne viennent pas directement de naçafiok^ 'rf**, ^avxaJior, mais du latin parabola, byrsa, baucalis.
& fats, Manuel * LitUratur* françaiu. 10« éd. B
XVHI INTRODUCTION.
ils ont été introduits dans le français par suite des relations que les peuples de l'Occident entretenaient avec l'empire byzantin.1 Les mots français qui viennent de l'hébreu ont été, pour la plupart, transportés dans le latin du moyen âge par la traduction de la, Bible, et ont passé plus tard du latin dans le français.3 Quant aux: mots d'origine arabe, quelques-uns ont été importés par les voyageurs ou les croisés, d'autres ont passé de l'arabe dans le latin scientifique, qui les a lui-même transmis au français.3
Il résulte de ce que nous venons d'exposer que Ton aurait tort de regarder le français comme le résultat de la fusion de plusieurs langues différentes. Les traces du celtique qu'on y rencontre sont très faibles, les éléments grecs et orientaux sont purement accidentels: le français est, malgré l'influence que les idiomes germaniques ont exercée sur sa formation, une langue essentiellement latine. Elle est le produit du lent développement de la langue vulgaire des Romains transportée en Gaule et soumise à des conditions spéciales. Mais cette langue une fois écrite a été de la part dos écrivains l'objet d'un travail incessant qui a consisté à emprunter au latin classique un nombre considérable de mots sans y apporter d'autre changement que celui de la terminaison. Le vocabulaire français, en tant qu'il dérive du latin, est donc le résultat de deux formations successives. La première est une formation organique et populaire qui prend pour point de départ le mot parlé; elle obéit, pour le changement, la transposition ou la suppression des lettres, à des lois certaines,4 et elle présente comme caractère principal la persistance de l'accent tonique à la place qu'il occupe en latin. La seconde est une formation savante, qui conserve autant que possible la forme du mot écrit, mais qui tient rarement compte de l'accent tonique, ne procédant pas comme la formation populaire d'après la prononciation.5
Il est impossible de déterminer avec précision à quelle époque la nouvelle langue devint usuelle. S'il faut en croire le témoignage du
1 II va sans dire qu'il ne peut être question ici des nombreux termes grecs dont la science moderne a enrichi le vocabulaire français.
2 De ce nombre sont chérubin (cherubim), séraphin (seraphim), pâque (pascha), gène, dans l'ancien français géhenne (de gehmna, lieu de supplice, enfer, qui vient de l'hébreu gehinnom, nom d'une vallée \ proprement torture, question. Le verbe gêner est un curieux exemple de l'affaiblissement que le temps et l'usage peuvent opérer dans la signification d'un mot.
* Un exemple de la première catégorie est assassin de haschisch t»w<r secte fanatique de la Palestine au treizième siècle (buveurs de haschiscJ^ boisson enivrante extraite du chanvre indien); alchimie, cUmanach, algèbre] chiffre, séro sont des mots de la seconde catégorie.
4 Voici les principales de ces lois: 1) La suppression de la voyelle hrève non accentuée, p. e.: viridis, vert, sanitatem, santé \ 2) la diphthongaison de beaucoup de voyelles accentuées, p. e.: me, moi, rex, roi, flor, fleur \ 3) la chute de la consonne médiane et la contraction des voyelles, p. e.: maturus, mûr, regina, reine; 4) la chute des terminaisons, p. e.: sanitatem, santé, bonum, bon, etc.
6 Exemples: Les mots latins débitum, examen, frâoilis, moin lis, ôrganum, portions, donnent en français, d'après la formation populaire et organique: dette, essaim, frêle, meuble, orgue, porche*- La formation savante a fait des mêmes mots latins: débit, examen, fragile, mobile, organe, portique.